Une réception comme une autre. [PV: Godfroy]
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Une réception comme une autre. [PV: Godfroy] ─ Mar 31 Oct - 21:21
Anonymous
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    Le baron de Montillat avait une réputation de fêtard invétéré. C’était bien l’une des seules qu’il lui importait d’entretenir d’ailleurs. Autant être affublé du sobriquet de diable boiteux, il s’en fichait éperdument ; être encensé, nommé « grand serviteur des Croix », il n’en avait pas plus cure que cela, mais garder, dans l’esprit de tous, l’image d’un homme aux réceptions délicieuses, à la conversation de qualité et aux qualités d’hôte admirables c’était, selon lui, la pierre la plus importante lorsque l’on voulait construire l’imposant édifice de sa réputation. C’est pourquoi le baron organisait, à grands frais, de splendides fêtes dans son hôtel particulier de la capitale au moins une fois toutes les deux semaines. Très coûteuses, ces soirées avaient néanmoins le mérite d’animer cette austère bâtisse, d’oublier la peste et les guerres, et de voir se tisser une toile d’influence sur laquelle cette araignée amputée d’une patte comptait bien se déplacer à sa guise.
     
    Aujourd’hui, la réception avait un thème, une fois n’est pas coutume, et ce soir les invités devaient obéir à une règle stricte : la galanterie. Chouchoutez les demoiselles ! Écrivez-leur des poèmes ! Ce soir, ces messires devaient être au petit soin pour ces belles femmes. Le but était d’apporter un peu de civilisation, de romantisme, de beauté alors que chaque esprit avait en tête les lugubres troubles que subissait le pays. Il était également temps pour les guerriers de troquer armure et rusticité de langue propre aux batailles contre un pourpoint peu confortable et un verbe altier, afin de se rappeler un peu tout de même quelle éducation confère une noble naissance ou une lourde bourse.
     
    Petite noblesse, bourgeoisie de haut standing, courtisanes payées pour l’occasion, tout ce beau monde évoluait dans toutes les pièces de cet hôtel qui leur était entièrement dévolu. Le maître de maison avait pris soin de mettre à l’abri tout ce qui pourrait intéresser des yeux indiscrets, il pouvait donc profiter, lui aussi, de cette si charmante compagnie. Assis sur son fauteuil de velours, il faisait face à une courtisane dont il avait préalablement saisit une main entre les siennes. La mine de la jeune femme était resplendissante, et nul doute que cela devait lui paraître agréablement étrange d’être ainsi traitée alors qu’elle n’était, au final, souvent pas plus considérée qu’une vulgaire putain. Elle et le baron échangeaient de langoureux regards, tandis qu’il lui déclamait des vers de sa composition.
     
    -          Ou mon désir s’assouvira, ou ma tristesse m’occira. Pour vous, belle, prochainement, vous servir protègera mon cœur de tout le mal. Aucun de ces deux ne me suffira, l’espoir ne me mentira plus, si j’ai de parler hardiment, ou mon désir s’assouvira.
     
    Cela pourrait sonner comme un langage étranger aux yeux de beaucoup, mais c’étaient là les codes de l’amour courtois, et en ça comme en toute chose Charles de Montillat avait à cœur de respecter l’étiquette. Cela n’avait pas l’air de déplaire à la courtisane, de surcroît, qui faisait de son mieux pour éviter que le rouge lui monte aux joues.
     
    -          Ma chère, vous semblez troublée, mais je vous en conjure. Je ne suis qu’un boiteux, je ne mérite pas autant d’égards de la part d’une femme aussi splendide que vous. Dit-il d’un ton mielleux.
     
    -          Oh, messire, c’est moi qui ne mérite pas que l’on me teigne un tel langage… S’efforça-t-elle de justifier.
     
    -          Vous êtes d’une beauté à faire pâlir les plus nobles dames, voyons. Vous êtes trois fois dignes de mes compliments, et peut-être même plus. Allons, faites-moi plaisir, le prochain de ces sire qui vous manque ne serait-ce qu’un peu de respect, vous lui dites que le maître de maison l’apprendra et qu’il risque de se fâcher.
     
    Il eut un rire léger, elle aussi. Seulement il était maintenant temps pour Charles de cesser ces enfantillages. Un valet vint jusqu’à lui, un peu gêné d’interrompre un moment de relative intimité comme celui-ci.
     
    -          Oh, excusez-moi, messire, je vous laisse à vos affaires. J’espère que nous nous reverrons vite.
     
    L’intéressé ne répondit pas, se contentant d’acquiescer en souriant avant de lâcher la main de la jeune femme qui s’en alla sûrement plus rouge que ce qu’elle ne le pensait. Reprenant son sérieux, le baron retrouva de nouveau sa mine impassible, malgré le rictus qui lui allongeait les lèvres, tandis qu’il s’appuya distraitement sur sa canne d’ébène. Ses yeux dévisagèrent le valet, l’invitant silencieusement à prendre la parole.
     
    -          Le baron Godfroy d'Emerald, seigneur. J’ai pensé que vous voudriez être informé de sa venue. S’excusa-t-il sans le dire.
     
    -          Tu as bien fait, Quentin, acquiesça le jeune homme, tu as bien fait. Dis-lui qu'il peut venir ici, je lui offrirai volontiers à boire et à manger moi-même.
     
    S'appuyant sur sa canne, le baron de Montillat attendit patiemment que son valet revienne accompagné de son paire. Ses yeux cherchèrent un instant ceux de celle avec qui il passait du temps juste avant, lui adressant un sourire charmeur qui la fit rougir de nouveau.