LES BRUMES D'EURATE (part 4)
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LES BRUMES D'EURATE (part 4) ─ Dim 1 Avr - 12:40
Les Brumes

Duché de MELLILA



Voilà des heures qu’il arpentait la plage, marchant d’un pas lent, tranquille, les mains dans le dos et le nez au vent. Les embruns venaient fouetter ce visage rougi par des années à braver l’écume marine et le sel. Il est trop vieux maintenant pour monter sur un navire de ce nom, il a donné de sa personne aussi lors de ces nombreuses campagnes de pêche, loin des côtes. Les paumes calleuses et les dernières phalanges manquantes à la main droite peuvent l’attester. Une affale mal serrée et l’on peut vite perdre ses doigts, ce n’était qu’un jeune loup de mer qui a depuis longtemps appris de ses erreurs.

Helio faisait cette promenade quotidiennement. Qu’il pleut, qu’il vente, il était là, sur la plage, son regard azur délavé toujours perdu dans le lointain en rêvant à ses exploits d’autant. Le temps passe à une vitesse et n’épargne rien, ni personne. Bientôt, il sera six pieds sous le sable mais cela ne lui fait pas peur, il a bien vécu. Sa promenade est aussi l’échappatoire à une Cora un peu trop tatillonne, grincheuse de bon matin. Son épouse depuis soixante ans, un vieux couple toujours aussi proche mais qui ne peut s’empêcher de se « bouffer le nez » à la moindre occasion. Des caractères forts ne peuvent que fonctionner comme ça. Puis une femme de marin, c’est toujours plus coriace que les autres. Elle va lui manquer sa Cora.

Petits pas par petits pas, à son rythme nonchalant, il s’amuse du jeu des mouettes et des goélands qui se disputent un poisson, une carcasse échouée. « Ca bouffe tout les miaules » comme il aime à le dire avec cet air goguenard qui ne quitte que très rarement cette peau burinée par le temps. Il avise au loin le petit chemin de plage qui remonte doucement mais surement vers la falaise. De là-haut, il y a une vue imprenable sur le village et le port pas loin. On peut parfois voir les bateaux de la flotte croiser au loin. Le spectre de la guerre n’est jamais bien loin, Durdinis reste dans toutes les mémoires, hélas…

La semelle de ses vieux godillots font crisser les petits graviers de craie. Le paysage change au gré de son ascension, il fait froid ce matin, peut-être un peu trop pour cette saison et ce brouillard. Il ne l’a pas quitté depuis qu’il est sorti de sa cabane sur le bord des quais. Oh il en vu d’autre hein, Helio se contente de suivre sa petite routine tranquille, en ressassant parfois un souvenir ou deux. Sur le chemin, il rencontre le jeune Denys, la gamin du fileyeur.

- B’jour M’sieur Helio. Vous allez voir la mer ?
- Ouais gamin ! De la meilleure place du coin si tu veux mon avis !
- Oh bah moi aussi, j’ai vu Frida aussi plus loin. Il faut beau n’est-ce pas ?
- Parfait pour voir les navires !


Il sourit. Il est toujours avenant Helio, toujours souriant et les deux voisins font alors la route ensemble, devisant de tout et de rien et surtout de ce temps presque estival. Perception chamboulée au gré de la marche qui les emmène au sommet de la falaise de craie blanche tapie d’une herbe que même les moutons ne viennent plus grignoter. Sur le plateau, des dizaines de personnes se trouvaient déjà là, heureuse d’accueillir deux nouveaux venus. Helio est une vedette dans le village, tout le monde le connaît. Une ambiance presque festive s’était installée. La scène était en complet décalage avec ce qu’un oeil extérieur pouvait voir. Des ombres qui se découpent à peine dans une brume épaisse, s’enlacent, se serrent la main en riant.

- Cora ? Je te pensais en train de préparer le déjeuner.
- Dis donc malotru ! J’ai moi aussi le droit de voir le spectacle quand même !


Helio se fait rabrouer une nouvelle fois par sa femme sous l’hilarité général puis Denys attire l’attention de l’assemblée.

- Ils sont là, ils sont là, les navires !

Et devant leurs yeux, passent sur les flots, si près de la côte qu’ils pourraient s’échouer, une flotte de drakkar aux coques pourries, vermoulues, les voiles déchirées et l’équipage qui n’a rien de fringuant, mangé par les algues et la moisissure. Voilà les habitants émerveillés, faisant signe à l’étrange cortège comme si c’était la plus belle flotte de Melilla. Ils pourraient presque les toucher du doigt. Nouvelle perception.
Les mousses squelettique et moribonds avancent les passerelles de planches vers leur spectateur, une balade, une rencontre hors norme. Helio sent son coeur s’arrêter, de bonheur, remettre les pieds sur le pont d’un bateau à son âge, quel honneur.

Helio sent son coeur s’arrêter mais ne sentira pas ses os se briser et son crâne se fendre sur les roches. Comme tous les autres. Et les carcasses viendront nourrir les « Miaules » puis la brume disparaîtra.