Les promesses de l'Aube
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Les promesses de l'Aube ─ Jeu 14 Juin - 23:30
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    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    L'aube revint, apportant avec elle la brûlure du jour naissant et, à Almarine, le souvenir de la promesse qu'elle avait faite la veille au soir, au creux de la nuit claire et des jardins. Elle se rappela lui avoir juré qu'elle l'accompagnerait, un jour ou l'autre, regarder le soleil se lever sur Aquila : et de fait, le souvenir de la végétation profuse où ils avaient marché la veille semblait d'autant plus précieux que la journée s'annonçait étouffante. Tout cela lui sembla bien loin alors qu'elle tirait ses gens de leur sommeil et attendait que le reste de sa maisonnée les rejoigne au château : les mêmes songes n'ont plus cours en pleine lumière, trop cruelle avec les rêveries nocturnes. C'était à se demander si elle n'avait pas rêvé tout cela, tant cela lui semblait irréel, à présent. Mais certains indices ne trompaient pas, et le manque de sommeil, et les vestiges de l'ivresse qui lui poignardaient les tempes en étaient parmi les plus désagréables à endurer.

    Peut-être plus encore qu'à l'ordinaire, Almarine veilla avec grand soin à préparer l'entrevue du matin : par domestique interposé, elle fit savoir à Ysomir qu'elle souhaitait être officiellement reçue comme cela avait été décidé de prime abord, très exactement comme si la rencontre de la veille n'avait été qu'une parenthèse. Bien sûr, il ferait sans doute comme bon lui semblait et ne manquerait pas de faire allusion à ce qui s'était passé ; à cette pensée, elle n'avait pu s'empêcher de sourire. De fait, il fallait bien garder un peu de décorum, aussi la peintre insista pour que chacun se vête et se comporte du mieux possible. Face à la malice gaillarde qui venait si aisément au baron, Almarine veillait à ce que l'on présente bien, par pur orgueil personnel de ne pas laisser flanc à la moindre plaisanterie.

    De fait, quoique l'ensemble pu sembler modeste au regard de la richesse de gens de meilleure parage, Almarine et ses gens ne manquaient pas d'allure quand on les fit entrer là où Ysomir avait souhaité les recevoir. La peintre n'avait ni pu, ni voulu cacher honteusement les stigmates de la nuit : ses yeux, chargés d'une nuance de gris bleuté à la lumière du plein jour, étaient entourés de cernes profondes qui accentuaient encore la sévérité de son visage plus pâle encore qu'à l'ordinaire. Elle avait coiffé ses longs cheveux en tresses entrelacées de rubans d'orfèvrerie et elles lui faisaient une couronne sous le fin voile clair qui retombait gracieusement sur ses épaules, jusqu'à la large encolure du surcot. Celui-ci, taillé dans un drap couleur rouge violacé, mordait la blancheur du teint et répondait à la chatoyance plus froide de la chevelure qui entourait son front clair. La peintre allait très droite, avec un maintien de reine qui faisait oublier qu'elle était au demeurant fort petite et menaçait d'être dépassée en taille par la plus jeune de ses apprenties.

    Celles-ci allaient derrière leur maîtresse, joliment vêtues à la mode de Néra, épiant avec des mines curieuses tout ce qui se trouvait autour d'elles. A un pas d'écart, Renaud, le secrétaire, donnait peu ou prou l'impression que son chaperon s'était changé en plomb, ce qui était assez proche de ce qu'il ressentait après avoir abusé la veille du vin local. Et pour finir, Benvenuto fermait la marche en promenant sa trogne couturée, engoncé dans un habit de valet qui lui donnait l'excuse de demeurer auprès de sa maîtresse sans risquer d'outrer leur hôte par un signe de défiance en lui faisant porter l'épée ouvertement.

    Les néréens n'étaient de toute évidence pas aussi riches que leur hôte, sans quoi ils ne seraient pas là, mais Almarine savait bien à quel point l'image est importante et qu'à sa façon, elle représentait son propre duché à chacune de ses visites ailleurs dans l'empire. Son élégance pleine de sobriété n'avait donc rien d'un hasard, et encore moins ce jour-là, mais elle ne l'aurait avoué pour rien au monde.

    Almarine salua courtoisement son hôte, imitée par ses gens. La même dignité un peu sévère qu'elle avait eue la veille lui était tout à fait revenue, et semblait cette fois n'être point décidée à se laisser aisément dissiper.

    - Salutations, monseigneur,
    dit-elle, et grand merci de nous recevoir si tôt.

    Elle se redressa, faisant signe à Renaud de s'avancer, alors que ce dernier s'apprêtait à déballer son écritoire pour se mettre au travail.

    - Pouvons-nous commencer ? Demanda-elle avec sa politesse un peu froide.


    Re: Les promesses de l'Aube ─ Ven 15 Juin - 16:22
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    Les souvenirs de la nuit passée dans les jardins étaient encore trop proche lorsque le soleil projeta ses rayons clairs sur les remparts nacrés de la citadelle. L’esprit encore embrumé par un court sommeil et le vin consommé la veille, Ysomir était néanmoins debout avant l’Aube, comme toujours.

    Il était assit, sur les créneaux d’une des tours de guets dressée au ras de la falaise, l’une de celle donnant sur la mer et, au loin, sur Myrrhe et tout le comté d’Aragon. Il ne ratait jamais les premier rayons du soleil, vestige d’une tradition de sa famille. Un moment de quiétude, de prière et de solitude. Une habitude transmise par son père, et son père avant lui, ainsi que tous les membres de la famille Valacar depuis plusieurs générations.

    L’Aube était plus qu’un blason pour les valariens, plus qu’un surnom donné au baron : c’était un symbole, une valeur qui était cher à chaque âme née ici.
    Un symbole de renaissance, quotidienne et infinie, le début d’un cycle, comme celui qui a vu naître le monde. Les valariens étaient peut être un peu plus proche de Sattva que des autres divinités, et encore, pas tant que cela. Pourtant, l’Aube était synonyme de nouvelle chance, de nouveau départ. Chaque matin, les rayons perces les nuages et offre aux valariens une nouvelle journée de vie.

    Ysomir avait grandit, auprès de sa famille et près de son peuple, avec cette admiration sincère de ce symbole, de cette force. Et aujourd’hui, c’était lui le “Porteur de l’Aube”, c’était lui qui dirigeait ce peuple fier et fort.
    Il en était fier lui aussi, il aimait son peuple, il aimait ses terres. Voir l’Aube se lever chaque matin, cela le lui rappelait, et il avait besoin de prier, là, sur les créneaux, au bord du vide, à plusieurs dizaine de mètres au dessus de la mer.

    Finalement, lorsque le soleil se montra totalement, il décroisa les jambes, et se laissa glisser du haut de son perchoir pour rejoindre le palais d’un pas rapide : il recevait Almarine et toute sa compagnie ce matin, et ce serait moins doux et agréable que pendant la nuit…

    Il fit préparer la grande salle pour une réception plus formelle que le banquet de la veille, pendant que lui s’accorda le luxe d’un bain glacé pour se revigorer et tenter de dissiper les vapeurs d’éthyl qui étendait son voile flou devant sa vision.
    Il enfila ensuite l’une de ses nombreuse tenues. Il choisit de porter une tenue d’un vert assez sombre, arborant quelques discret reflets bleutés en fonction de la luminosité. Longue, elle descendait jusqu’à la moitié de ses mollets, ornées à ses extrémités d’arabesques dorées cousues avec beaucoup de précision. Un mélange de vert et d’or des plus raffinés, qui ne manquait pas de s’accorder avec la peau halée du baron qui, comme le voulait plus ou moins la mode valarienne, laissant entrevoir légèrement son torse par le biais d’une chemise au col ouvert. L’ensemble, comme beaucoup de ses tenues, tendait à atténuer l’impression d’une carrure militaire et d’homme d’armes, donnant l’illusion d’un corps plus mince bien que toujours agile.
    Il orna également ses doigts de sa chevalière en or, ainsi que de quelques bracelets du même métal, uniquement sur son poignet gauche. Sa ceinture d’armes portait aujourd’hui son sabre d’apparat, à la garde gravée et ornée et au fourreau ouvragé, ainsi que dans son dos, une dague légèrement courbée placée à l’horizontale.
    Il prit soin de faire tailler sa barbe en un collier irréprochable et laissa pendre le pendentif arborant le symbole de son domaine autour de son cou.

    Lorsque Almarine et sa maisonnée furent invité à entrer dans la salle principale, le baron était déjà sur son fauteuil sculpté, assit avec toujours autant de nonchalance, légèrement en biais.
    Il souriait, et ses yeux ne semblaient pas plus cerné que la veilles, bien que ses traits étaient un peu plus tirés, évidemment. S’il ressentait toujours les vapeurs de l’alcool, il n’en montrait rien, et son regard balaya la petite troupe, toujours aussi curieux et avide d’observer et d’analyser. Son regard s'attarda particulièrement sur Benvenuto et sa tenue de valet, et évidemment sur la délicate rouquine qui avait prit grand soin à se préparer. Celui lui soutira un délicat sourire amusé, avant qu’il ne se lève pour s’incliner légèrement, une main posée sur la garde ouvragée de son sabre

    “Mademoiselle de Servalan. C’est moi qui vous remercie de vous être déplacée de si bonne heure. Recevoir peu après l’Aube reste toujours un plaisir pour moi. J’espère que votre maisonnée à passé une bonne nuit en Aquila.”

    Son regard s’attarda quelques instants vers le fameux Renaud, l’observant de pied en cap avant de revenir à Almarine.

    “Nous sommes là pour cela très chère. Si vous souhaitez boire ou manger, mes cuisines et mes gens sont à votre entière disposition.”

    Accompagnant ses mots d’un geste de main désignant les trois servantes attendant patiemment dans un coin de la pièce, il esquissa un sourire courtois avant de reprendre sa place assise, visiblement tout ouïe.
    Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 16 Juin - 1:50
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      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      Un rapide regard à la salle et ceux qui s'y trouvaient confirma plus encore à Almarine le goût qu'elle avait pour les gens de Mellila, et le bon choix qu'elle avait fait d'accepter l'invitation du baron, nonobstant des considérations un rien plus personnelles et moins avouables. Les couleurs des étoffes, leurs textures et leurs éclats ravissaient l'oeil dans la clarté limpide du petit matin. Si elle avait été reçue la veille de façon très informelle, Ysomir avait de toute évidence voulu cette fois se conformer un peu plus au protocole : ainsi donc y avait-il deux sous de raisons dans sa jolie tête blonde ? Elle appréciait l'attention, et eut une petite moue vaguement satisfaite et admirative en voyant l'ensemble, la même qu'elle avait eue à son arrivée, lorsqu'elle l'avait vu la première fois.

      Almarine ne put s'empêcher de le détailler attentivement quand elle s'approcha pour saluer. Le bougre n'avait qu'à peine l'air un peu fatigué et elle plissa légèrement les yeux en constatant cela, avec un déplaisir manifeste. Heureusement l'attention du baron était attirée par le reste de sa compagnie, et, étonnamment, moins ses accortes apprenties que la trogne mal rasée de Benvenuto et son secrétaire en souffrance.

      Almarine courba la tête en un léger hochement courtois, en réponse à sa question.

      - Voilà qui est fort aimable, monseigneur. Certains d'entre nous ont peut être un peu abusé des bonnes choses, mais nous avons tous pu jouir d'une nuit de repos tout à fait bienvenue.

      Mensonge éhonté, ils le savaient tous les deux : Almarine avait l'air aussi reposée qu'une chouette en plein jour, mais son aplomb la rendait difficile à contredire par crainte de son courroux. Qu'elle eut avoué le contraire eut été impossible : elle ne lui ferait certainement pas la faveur de lui dire, ouvertement ou non, qu'elle n'avait plus guère songé à Chimène, depuis leur promenade vespérale.

      - Peut-être pourriez vous nous faire porter de quoi nous rafraîchir ? Je crains que la chaleur ne vienne que trop tôt, et si nous avons à converser, ils nous faudra bien de quoi éviter la sécheresse.

      Elle prit enfin place, ses apprenties demeurant debout derrière elle, et Renaud installé un peu plus loin qui fourbissait plumes et parchemins pour rédiger l'acte destiné à garantir le gagne-pain de sa maîtresse.

      - J'ai réfléchi à ce que vous me dîtes hier au soir, au dîner, reprit Almarine d'une voix posée. Voici ma proposition en cela : vous ne m'avez point faite venir pour une commande que vous aviez projeté de faire exécuter, et vous souhaitez me voir réaliser ce que bon me semble. Aussi, tout ce qui sera fait sous votre patronnage jusqu'au jour dit de mon départ sera votre propriété et vous m'en devrez paiement en nature sous la forme qui siéra à votre seigneurie, ou bien en monnaie sonnante et trébuchante, ou par lettre de change.

      Ce disant, elle soutint vivement le regard du baron, avec un soupçon de sévérité qui le mettait au défi de s'abaisser à faire une plaisanterie sur le genre de paiement en nature qu'il voudrait bien lui donner.

      - Pour être plus précise, je dirais que les tableaux de bois, de toile, ou bien les fresques qui seront exécutés ici seront votre propriété. Je garderai l'entièreté des esquisses et croquis nécessaires. Comme il en a été déjà question, je souhaiterais commencer mon travail par votre portrait, si cela vous agréé.

      Comme la veille, elle s'exprimait de façon concise, et ses longues mains blanches accompagnaient ses paroles par des gestes méthodiques et sûrs.

      - D'ordinaire, je laisse à la charge la moitié des frais engagés pour l'achat du matériel nécessaire à l'ouvrage, comprenant pigments, enduits, vernis et autres menues fournitures. Compte tenu de la demande inhabituelle de votre seigneurie, souhaiteriez-vous revenir sur ce point ? Je considère en outre à votre charge le logis et le couvert pour moi-même ainsi que le reste de mes gens.

      Ses doigts grêles se croisèrent sagement sur ses genoux, comme des araignées d'albâtre, quand elle conclut avec un sourire aimable.

      - Avons-nous un accord ?


      Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 16 Juin - 12:07
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      Les doigts du baron pianotaient lentement sur son accoudoir tandis qu’il écoutait Almarine énoncer ses conditions.
      Il laissait son regard ancré sur celle-ci, la détaillant en train de parler, et d’accompagner ses propos de nombreux gestes de main. Cela le fit sourire légèrement, sans qu’il ne se détache un seul instant de ce qu’elle disait.
      Elle savait ce qu’elle voulait, elle savait ce qu’elle était en droit d’exiger. Qu’il était plaisant de voir une femme si plein de contrastes et de caractère. Elle ne se laissait pas marcher dessus, ne se laissait pas abattre par la fatigue ou n’importe quoi d’autres.
      Elle avait une force de caractère indéniable, et c’était assez rare pour le souligner. Ysomir avait
      l’habitude de voir les gens abuser de courbettes et de flatterie, cela avait quelque chose d’épuisant parfois. Bon sang… il donnerait tout pour avoir des gens aussi déterminés et fiers que cette demoiselle dans sa cour..
      Finalement, elle termina d’expliquer tout ce qu’elle souhaitait et cela fit esquisser au baron un fin sourire dont il avait le secret.

      “Bien. Je pense que l’accord me convient, voici ce que je vous propose. J’offre à votre maisonnée toute entière, le couvert et le logis dans l’auberge du quartier fortifié. C’est la plus belle et confortable de ma cité, vous y serez très bien installée. J’offre également, si le coeur vous en dit, de vous héberger vous et votre protecteur, si vous le souhaitez, dans une chambre du palais, ce sera sans doute plus simple pour la peinture, vous serez plus proche. Ce n’est qu’une proposition, rien ne vous y oblige.”

      En parlant de son “protecteur”, il posa son regard sur Benvenuto, un léger sourire un brin malicieux aux lèvres.

      “D’ailleurs… je pense qu’il serait sage de trouver une épée à ce dernier, il est inutile de vous cacher dans une tenue de valet vous savez. Enfin… pour ce qui est du paiement, j’en ai discuté avec mon conseiller, et nous en sommes venu à cette conclusion. Je vous offre 8 écus d’argent par jour de travail, c’est le double de mon tailleur. Et en gage de mon estime, et en souvenir de ce séjour en mon domaine, je vous ferais faire par mon tailleur une robe en soie de Valacar. C’est un paiement plus qu'honnete, et je pense que cela paye amplement vos services et les frais matériels.
      Un dernier point. J’aimerais que quelques-une des séances de peintures soient réalisées sans
      apprenti. Poser n’est pas forcément simple, et le calme m’aiderait déjà un peu. Je conçois que vos apprentis y soient habitués, et c’est pour cela que je ne demande pas leur absence totale, simplement sur quelques une des session nécessaire à ce portrait.”


      Ceci dit, chaque membre de l’assemblée se verra proposer de quoi se rafraîchir, qu’il s’agisse de bières, de vin ou d’eau, apportés par les trois servantes qui attendaient sagement.
      Le baron, se saisira lui de son calice en argent, le levant légèrement dans la direction de l’artiste qui lui fait face, les lippes toujours étirées dans un sourire tandis que son autre main vient gratter quelques instant sa barbe soigneusement taillée.

      “Sommes nous d’accord très chère ?”
      Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 16 Juin - 15:01
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        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        A la réponse que fit Ysomir, Almarine répondit en opininant du chef, le regard attentif. Comme souvent lorsqu'elle était concentrée sur quelque chose, elle inclinait légèrement la tête, comme si elle cherchait à mieux entendre ce qu'on lui disait. Un léger tic lui lui fit se frotter les doigts entre eux alors qu'elle réfléchissait.

        - Cela me semble une proposition tout à fait honorable, répondit-elle. Ma suite logera à l'auberge susdite et je serais ravie de pouvoir compter sur une chambre en votre logis car je gage que mes travaux ne me laisseront pas toujours le loisir de m'en aller avant la nuit tombée.

        Ses travaux, ou d'autres choses, compléta-elle mentalement, parce qu'elle avait l'intuition qu'il ne serait point question que de peinture et que la proposition du baron n'était pas tout à fait innocente. Elle fut surprise qu'il mentionnât Benvenuto, lequel esquissa une courbette raide quand il fut désigné. D'ordinaire, les seigneurs qui étaient ses hôtes n'y prêtaient pas la moindre attention -après tout, il faisait partie comme les autres d'une domesticité qui n'avait que peu d'importance- ou bien s'offusquaient de sa présence comme d'un signe du peu de confiance de la peintre en la pacifique protection de ses mécènes. Il était rare qu'on l'invitât ouvertement à porter ses armes, et Almarine ne put retenir un sourire amusé.

        - Pour ce qui en est de lui, seigneur, je vous prie de ne point vous en soucier. Il n'a point besoin de vous faire l'offense de porter l'épée en votre demeure pour être en mesure d'accomplir ses devoirs. Je vous sais gré néanmoins de me permettre de le garder auprès de moi, car il est un membre estimé de ma maisonnée et je me trouverai bien démunie en son absence.

        Ne serait-ce que parce que soldat maniait certes fort bien les lames ordinaires, mais qu'il n'allait jamais sans d'autres dissimulées sur lui. Elle s'abstint de le préciser, mais enfin. Ysomir étant lui-même un combattant rompu à ces arts-là, il devait bien se douter que quelqu'un dont la fonction première était d'écarter les importuns n'irait point en la maison d'un autre sans de quoi faire son travail.

        Quand il fut question du paiement qui lui serait versé, Almarine haussa légèrement les sourcils avec un brin de surprise ravie, et hocha gracieusement la tête avec un sourire aimable.

        - Voilà qui est fort généreux de la part de votre seigneurie. Cela sera amplement suffisant, en effet, et me laissera le loisir de ne point me soucier des aléas matériels. J'imagine qu'Aquila est une assez grande ville pour avoir en ses murs tout ce dont j'aurais besoin ; peut-être pourriez vous me faire accompagner par l'un de vos gens pour m'instruire des marchands qui pourront pourvoir à mes besoins ? J'ai assez avec moi pour commencer quelques travaux préparatoires mais une oeuvre de plus grande envergure me réclamera nombre de couleurs dont je n'ai point si grande provision.

        Elle avait parlé avec son calme habituel, méthodique et toujours précise, comme à chaque fois qu'il était question de son travail. Elle ne tenait pas à laisser quoique ce soit au hasard, évidemment, afin de rien laisser jouer en sa défaveur. Cette précaution paraissait inutile face à Ysomir qui ne semblait rien demander d'autre que de la laisser aller à son travail et lui faire quelques belles oeuvres pour orner les murs de sa demeure, mais c'était bien pour cela qu'elle était d'autant plus vigilante. La conversation de la veille et tout ce qui avait pu être dit ou murmuré dans le noir ne suffisait pas, à la pleine lumière du jour, à la convaincre tout à fait de sa pleine et entière honnêteté.

        Avec plus de soin encore que la veille, Almarine cacha sa contrariété quand il fut question de ses apprenties. Elle écouta la requête, poliment, et tout aussi poliment, elle secoua négativement la tête.

        - Je regrette, monseigneur, mais je ne peux me passer de mes aides. Aélis et Carmilla me sont précieuses et elles sont là pour apprendre, elles aussi.

        Elle eut un petit geste de la main, comme si elle pesait le pour et le contre.

        - Toutefois, reprit-elle après un instant de réflexion, les phases préparatoires du tableau que je projette ne nécessitent pas de mettre en oeuvre beaucoup de matériel et je puis me passer de leur aide pour ces premières étapes. Après quoi, je ne pourrais plus me permettre de les laisser à la porte.

        La peintre ne put s'empêcher de dire cela très exactement comme si elle lui faisait une faveur, ce qui était un peu le cas, quand on y réfléchissait bien. Elle ne pouvait croire un instant qu'une pudeur de jouvencelle ait soudainement troublé l'esprit du baron au point de lui faire redouter de se trouver en présence d'Almarine et de ses protégées : pensez donc, plus d'un autre s'était trouvé tout ravi de se voir obligé de demeurer en leur présence pendant plusieurs heures. Mais comme la veille, et plus encore à présent, la peintre était décidée à ne rien céder. S'il tenait absolument à se trouver seul avec elle, ce ne serait pas aussi aisément gagné.

        Finalement, elle fit un hochement de tête à Renaud.

        - Voilà qui nous trouve accordés sur les points les plus importants. Renaud, procédez, je vous prie.

        Le secrétaire récapitula brièvement les conditions qui allaient être rédigées, et s'attela à produire deux versions du contrat.
        Pendant qu'il achevait de préparer les documents, Almarine fit un regard curieux à Ysomir.

        - Je me souviens que vous me dîtes hier au soir que vous n'aviez pas idée de ce que je pouvais faire en peinture, parce que c'était l'un de vos conseillers qui avait soufflé à votre seigneurie l'idée de me faire venir ici. Qui est donc cette personne de si bon goût, et qui a tant votre confiance ?


        Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 16 Juin - 19:20
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        “Bien, alors je me plierai à la présence de vos assistants si cela est pleinement nécessaire à votre art. Je suis en tout cas content de vous savoir satisfaite, vous et votre maisonnée de l’accueil et du paiement de vos travaux.”

        Il lui offrit un léger sourire, soutirant ensuite une gorgée de vin rouge à son calice d’argent, inspirant quelques instants pour apprécier à sa juste valeur les saveurs envahissant son palais. Etait-ce bien sage de boire si tôt ? Ysomir en avait pris l’habitude depuis de nombreuses années.. et pourtant, il n’en était absolument pas dépendant, chose assez rare pour le souligner.
        Il appréciait simplement les belles choses, que cela soit en terme d’art, de cuisine, de combat ou d’alcool, il aimait les choses raffinées et fines, héritage de l’éducation de ses parents et particulièrement de son père qui plaçait le luxe comme une valeur primordiale.

        Lorsque Almarine interrogea son commanditaire au sujet de l’identité de son bienfaiteur, il ne put s'empêcher d’étirer un mince petit sourire amusé, reprenant une gorgée de vin avant de lui répondre.

        “Il s’agit d’une personne importante au sein du palais, qui n’a pu vous honorer de sa présence lors de notre réception informelle d’hier soir. Elora Valacar, ma jeune soeur. Elle est bien plus versée que moi dans la vie de la cour et dans les choses de l’art. Pendant que je maniais l’épée, elle apprenait à jouer de la lyre, alors quand je lui ai parlé de la volonté de faire réaliser des peintures, votre nom fût prononcé.. allez savoir où elle l’a entendu, je ne saurais vous le dire.”


        Une fois que tous ceux qui le voudront auront été servis par les domestique, le baron repoussera son sabre en arrière pour se redresser et lever son verre dans leur direction.

        “Quoi qu’il en soit, mesdemoiselles, messieurs, cher protecteur et chère demoiselle de Servelan, je suis heureux de votre présence en Valacar, et j’espère de tout coeur être tout aussi heureux du travail accompli. Levons nos verres à votre venue, qui me fait plaisir et m’honore.”


        Sur ces derniers mots, il incline lentement et respectueusement la tête, ce fin sourire malicieux demeurant sur ses lippes. Cependant, Almarine notera que malgré la proposition de la chambre, il ne fera aucune remarque, aucune allusion, même pas un petit regard discret à son égard, rien de déplacé ni d’évocateur. Le baron lui fait l’honneur d’une entrevue formelle et soignée, tout aussi respectueuse que méticuleusement organisée.

        Il avait passé une excellente soirée en sa compagnie, mais il avait très bien compris qu’elle n’était pas du genre à mêler professionnalisme et égarement. Alors il ne se permettrait pas le quelconque affront, surtout devant sa maisonnée, même si voir son cher garde du corps trépigner d’impuissance l’amuserait grandement.
        La soirée de la veille l’avait quelque peu émerveillée, et les souvenirs ne manquait pas de revenir à son esprit, cependant, la confiance mutuelle qu’il s’étaient accordé dans la sombre prison de la nuit lui avait inspiré un réel respect envers Almarine, qu’il savait désormais bien plus maligne et délicate que sa froideur publique pouvait laisser voir.
        Il la respectait, et cela passait par l’honneur de la recevoir avec une telle formalité, il sentait que cela lui tiendrait à coeur, et au vu du soin qu’elle avait pris à s’habiller, il ne semblait pas s’être trompé.
        Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 16 Juin - 20:33
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          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Laissant à son secrétaire le soin d'achever son travail, Almarine porta à sa bouche le verre qu'on lui servit. Du vin, quoi d'autre ? Mais au moins celui-là était assez léger pour ne point faire craindre l'ivresse, non plus que pour raviver celle de la veille aux buveurs trop hardis.

          Un étonnement amusé lui fit lever un sourcil et la fit sourire quand Ysomir lui expliqua que c'était sa propre soeur qui avait eu vent de son nom et qui avait incité le baron à la faire venir ; le mystère qui entourait cette dernière se faisait plus intriguant à présent, et alors qu'elle jouait distraitement du bout des doigts sur le rebord de sa coupe, elle se demanda si la jouvencelle avait aussi accorde figure que son aîné. En tout cas, elle ne semblait manquer ni de caractère, à ce qu'il en avait dit la veille, ni de culture et de goût. Autant de choses qui faisaient bonne compagnie, ce qui ne paraissait pas vraiment manquer à Aquila. Elle se prit à regretter que la famille du baron eut été ainsi décimée, parce qu'ils auraient probablement beaucoup plus à la cour des Servalan qui se serait fort enorgueilli d'accueillir des Mellilanais si raffinés en leur demeure.

          - C'est un honneur de savoir qu'une dame de cette qualité ait eu vent de moi. Il me serait agréable de pouvoir converser avec elle, ne serait-ce que pour la remercier de m'avoir permis cette belle opportunité. Sans doute aurons-nous beaucoup à nous dire, et j'ose espérer que mes travaux se montreront à la hauteur de la réputation qui les a précédés auprès de madame.

          Quand Ysomir reprit la parole, c'est avec un sincère sourire qu'Almarine éleva son verre à son tour en courbant joliment la tête en signe d'assentiment et de remerciement pour sa salutation. Le reste de sa suite en fit autant, même Renaud qui blêmit à la seule vue du clairet et se contenta d'y tremper les lèvres.

          - Les circonstances sont à fait propices au bon travail, répondit-elle avec une chaleureuse courtoisie, grâce à la générosité de votre seigneurie. Nous pourrons ainsi faire de notre mieux pour honorer ce contrat qui nous lie à présent et trouver à vous satisfaire. Soyez-en remercié, monseigneur, votre largesse nous honore. Si seulement tous mes mécènes pouvaient en faire de même ! J'aurais bien moins d'efforts à courir après les subsides, et bien plus de temps à consacrer à mon art.

          Un sourire rieur lui passa à fleur de lèvres, disant cela.

          Si elle avait pu paraître quelque peu froide, ou bien sévère, de prime abord, tout semblait s'être relâché, et pour cause : elle était en terrain bien plus familier dans ces circonstances-là que dans l'intimité troublante des jardins, et le semblant de protocole ou d'aspect officiel donné à l'entrevue la mettait un peu plus en confiance. Ceci, en surcroît du fait qu'elle aurait à présent un acte en bonne et due forme pour faire respecter les promesses nombreuses d'Ysomir, au besoin ; non que la largesse lui déplut, mais elle préférait quand ces serments pouvaient s'accompagner de quelque chose de concret.

          Elle ne pouvait vraiment deviner s'il avait organisé la rencontre avec tout le sérieux nécessaire simplement parce qu'il avait compris que cela agrééerait à Almarine, ou bien s'il était aussi dans sa nature de mettre son insouciance de côté pour les affaires importantes : dans un cas comme dans l'autre, elle lui en était reconnaissante, quoiqu'elle ne le montra que fort discrètement, comme toujours. Ainsi qu'en beaucoup d'autres occasions, il fallait bien la connaître pour déchiffrer dans ses attitudes et ses expressions le véritable fond de sa pensée. Benvenuto, à quelques pas derrière elle, le savait ainsi fort bien alors qu'il gardait les yeux rivés sur elle.

          Finalement, Renaud mit la dernière touche aux contrats qu'il présenta cérémonieusement à chacune des parties. Almarine relut attentivement, puis sortit son sceau personnel de l'aûmonière suspendue à sa ceinture, et l'apposa soigneusement sur la cire appliquée au bas du document qu'elle parapha ensuite de son écriture élégante. Elle attendit qu'Ysomir en fasse de même et répéta l'opération sur la version destinée à la chancellerie du baron : c'était une routine pour elle, mais aussi un gage d'assurance auquel elle veillait avec grand soin.

          Ceci fait, Almarine termina son verre avec satisfaction.

          - J'aimerais que tous les contrats se négocient aussi aisément que celui-ci. Cela nous laisse tout le reste du matin pour nous mettre à l'ouvrage, voilà qui est fort bien. Si vous avez du temps à me consacrer, peut-être pouvons nous commencer ? Suggéra-elle.

          Elle reposa soigneusement sa coupe près d'elle. Les gestes étaient toujours aussi précis, de même que les paroles et le regard qui se posait de nouveau sur Ysomir, un rien songeur. Elle réfléchissait déjà, c'était visible : ses yeux gris-bleu avaient cette façon caractéristique de fixer les choses et les gens, ce qui rendait presque percetibles l'intensité des pensées qui s'entremêlaient dans son esprit.

          - Je vous prie de nous laisser simplement un peu de temps pour faire porter le matériel dont j'ai besoin. Pendant ce temps, peut-être pourriez-vous m'indiquer où me permettriez-vous d'installer mon atelier ? N'importe quelle salle assez bien éclairée pourra faire l'affaire.


          Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 17 Juin - 11:40
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          Le contrat officiellement rédigé lui fut présenté, et Ysomir fit signe à une servante. Celle ci s’approcha avec de la cira bleue, qu’elle fit couler soigneusement sur le contrat avant que le baron n’y appose sa chevalière. Il saisit ensuite la plume tendu pour apposer sa signature avec beaucoup de précision et de rapidité. Le second contrat fut également validé de la même façon, et le jeune page du baron vint le chercher avant de quitter la pièce en trottinant.

          Lorsque l’artiste évoqua la facilité de la négociation du contrat, Ysomir ne put s'empêcher d’esquisser un sourire satisfait et ravi. C’était la première fois qu’il dépensait de l’argent dans de l’art, et il voulait laisser libre court à la créativité d’Almarine, sans qu’elle n'ait à se soucier de tout l’aspect financier et matériel du contrat. Cela allait lui coûter cher, mais tant pis, il voulait la voir à l’oeuvre, qu’elle puisse se concentrer uniquement sur son art et son talent.

          “Eh bien je suis ravie que celui-ci vous convienne. Je préfère que vous soyez pleinement concentrée sur votre art plutôt que sur vos finances.”

          Le regard qu’il capta chez la demoiselle l’amusa et lui fit étirer son sourire malicieux, progressivement. Elle avait beau continuer à parler, elle travaillait déjà. Ce regard il commençait à le connaître, ce regard tranchant et analytique, celui qui décortiquait les expressions, les mouvements. Elle peignait déjà. mentalement, mais elle peignait.


          “Et bien, je pourrais vous proposer l’une des chambres d’invité du premier étage, mais j’ai peur qu’elles ne soient pas très lumineuses. Mes appartements comportent encore les anciennes chambres des dames de compagnie de ma chère mère.. elles sont déjà un peu plus lumineuses; et je pourrais vous faire aménager une partie de mes appartements. Ils sont au second étages et le soleil y pénètre parfaitement. Ils sont largement assez grands pour un atelier provisoire. Je vous laisserais en décider.”


          Il récupéra sa coupe pour se délecter d’une gorgée de vin, la chaleur du matin commençait à se faire sentir, et celle ci combinée à l’ivresse de la veille commençait à faire naître une certaine migraine chez le baron, qu’il s'efforçait de ne pas montrer évidemment..

          “Prenez le temps de faire porter votre matériel très chère, comme vous l’avez si bien dit, nous avons été brefs, et nous allons avoir du temps pour réaliser vos premières esquisses. Suivez moi je vous prie, je vais vous présenter les lieux, que vous puissiez me dire si cela vous convient.”

          Ceci-dit, il se leva, laissant son calice retrouver sa place sur la table, repoussant son sabre pour s’écarter de son fauteuil, sa belle tenue d’un vert profond secouée par ses pas. S’approchant d’Almarine, il incline la tête avec respect, avant de lui proposer son bras. Il jettera d’ailleurs un coup d’oeil vers Benvenuto, un regard qui semblait l’inviter, ou plutôt l’autoriser à les suivres.

          Il entraina donc la demoiselle vers les escaliers, grimpant les deux étages en lui offrant toujours son bras si elle le souhaite. Il traversera le couloir, pour ensuite entrer par une porte protégée par un des gardiens de la citadelle, celui ci s’écartant pour les laisser passer, tout en saluant son commandant et seigneur.

          Ils pénétrèrent donc dans les grands appartements du baron, qui occupent l’intégralité du dernier étage. Une très grande surface qui d’origine accueillait toute la famille seigneuriale. Seulement, Elora, sa jeune soeur, avait décidé de garder l’une des chambres de l’étage inférieur. Alors il y vivait seul.

          “Voici mes appartements très chère. La porte au fond là bas, mène à une chambre annexe, une de celle anciennement occupée par une dame de compagnie de ma mère. Je vais vous la faire préparer. Et nous pourrions ici faire pousser ces meubles afin que vous installiez votre atelier, je ferais mettre un rideau, ou un paravent. Cela vous conviendrait ?”


          Il accompagne évidemment chacun de ses mots par un geste, désignant l’un des coins de l’immense pièce richement décorée, avec beaucoup de goût et de raffinement, dans la continuité du reste du palais.
          Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 17 Juin - 18:13
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            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            Un drôle de sourire vint à Almarine quand son hôte lui expliqua où il comptait la loger et installer son atelier. Elle comprenait bien que c'était pour des nécessités matérielles, mais cela ne devait clairement pas déplaire au baron qui aurait tout le loisir de regretter cette décision quand il devrait partager son espace personnel avec tout le matériel nécessaire à l'oeuvre en cours, y compris les vapeurs de térébenthine et l'odeur des pigments de toutes sortes dont elle usait. Hochant la tête à ses paroles, elle se leva, et distribua quelques ordres à ses gens en demandant à Aélis et Carmilla de revenir avec son matériel à dessin, puis de se faire accompagner par Renaud ou par d'autres gens de sa compagnie pour aller s'exercer où bon leur semblerait dans l'enceinte du palais. De toute évidence, ce n'était pas parce que Ysomir souhaitait écarter les demoiselles que leur maîtresse allait pour autant les laisser oisives, et il fut précisé qu'elle vérifierait leurs travaux avant la fin du jour.

            Au cas où on en douterait encore, Almarine ne plaisantait pas avec son travail, ni avec l'éducation qu'elle voulait donner à ses apprenties. De fait, il apparut très manifestement que la maisonnée était plutôt disciplinée, voire régie d'une main de fer par la peintre. On prit congé en bon ordre quand elle suivit Ysomir, répondant par une petite révérence courtoise à son signe de tête. Après un instant d'hésitation, sa main fine se posa sur le bras qu'il lui tendait aimablement, et elle entendit distinctement Benvenuto leur emboîter le pas. Un signe de bonne volonté du baron, qui était dûment noté en plus du reste : Almarine n'en montrait rien, mais elle appréciait ce genre d'attentions, tout en demeurant fort vigilante parce qu'elle avait toujours idée que tout cela n'avait d'autre but que de l'amadouer pour autre chose que la beauté de ses tableaux.

            Elle demeura silencieuse jusqu'à ce qu'ils entrent dans l'étage susdit, et comme cela lui était arrivé plusieurs fois auparavant, une moue admirative et un hochement de tête ponctuèrent le premier aperçut qu'elle eut des lieux. C'était proprement immense, et aménagé un peu à la façon des vieilles demeures seigneuriales où l'on divisait les espaces selon les besoins en tendant des courtines et des paravents ; elle comprenait mieux pourquoi Ysomir lui avait proposé de poser son chevalet ici, parce qu'en définitive, il y avait foison d'espace pour une famille entière sans être incommodé. La luminosité matinale était de surcroît tout à fait agréable, le soleil entrant à flots par les hautes baies du balcon. Elle pourrait travailler jusque tard dans l'après midi, et après cela à la lumière des lampes, s'il le fallait, sans même se soucier d'avoir à regagner son logis puisqu'il se trouvait à l'autre bout de la salle.

            Almarine observa autour d'elle avec beaucoup d'attention, puis fit un sourire et un hochement de tête au baron :

            - C'est parfait, déclara-elle avec satisfaction. J'ose espérer que votre seigneurie ne sera pas dérangée par le désordre, mais vu l'espace disponible, je crois que tout ira bien.

            A vrai dire, plus elle regardait l'ensemble, et plus elle s'étonnait que tout soit si vide. Non pas au sens figuré, parce qu'il y avait foison de place occupée par diverses choses, mais parce que les lieux étaient clairement faits pour accueillir une vaste maisonnée et que de cela, il n'y avait pas de trace. Tout semblait désert, presque abandonné, depuis assez peu de temps pour que tout soit encore plapable, comme des vestiges d'une présence encore perceptibe dans les objets familiés posés ça et là, la poussière accumulée parfois sur des choses qui n'auraient jamais du en voir la couleur. Le lustre et la préciosité des matières, le décor raffiné des murs et des objets ne servait qu'à rendre la salle plus dérangeante encore : on eut dit un mausolée, figé dans la solitude que soulignait la vive lumière du petit matin. Le soleil découpait des ombres nettes, comme tracées au pinceau, et faisait tout paraître plus immense encore. Et au milieu de cela, elle distingua d'infimes indices de vie, les draps d'un lit derrière les courtines tirées, quelques effets personnels dont la tunique qu'il avait portée la veille, jetée sur le dossier d'une chaise. Cela semblait presque insignifiant au regard du reste, et il y avait quelque chose de presque gênant à surprendre l'intimité de la chambre au milieu du reste. Un soupçon de pudeur lui fit détourner le regard.

            Le mutisme de la peintre trahit sans doute sa réflexion, mais sur le moment elle n'y prit pas vraiment garde. Elle repensait aux paroles d'Ysomir, la veille, et tentait de se figurer ce que cela devait être pour lui de vivre dans ces lieux désertés pour toujours de la présence des siens, mais où s'attachaient encore le fantôme de leurs pas. L'isolement était évident, à présent, et elle se demanda fugitivement pourquoi diable il n'avait pas fait comme sa soeur et s'était installé à l'étage inférieur, avec les autres. Certes, les lieux étaient jolis à voir, mais leur immensité vide lui donnait des frissons.

            - Cet endroit sera le plus approprié, reprit-elle en revenant à des considérations plus matérielles et en désignant une partie de la salle qui disposait du meilleur éclairage. Il faudra prévoir de quoi couvrir le sol et les murs, faute de quoi je crains qu'il arrive malheur à votre carrelage, et je m'en voudrais de ruiner de si beaux marbres.

            Elle s'était éloignée d'Ysomir tout en parlant, et on retrouvait chez elle la même énergie très vive qui l'avait habitée la veille au dîner. Elle se tenait toujours très droite dans sa jolie robe sombre, allant ça et là en examinant quelques détails qu'elle paraissait trouver tout à fait cruciaux -et de fait, ils pouvaient l'être quand on dépendant de la clarté du jour pour avoir une luminosité constante et point trop directe. Ses longs doigts pianotaient dans le vide tandis qu'elle réfléchissait, et elle finit par faire volte face après avoir compté quelques pas.

            - Il me faudrait un siège ici, reprit-elle en indiquant un espace vide à bonne distance du recoin où elle comptait s'installer. Je vous y ferais asseoir pour les premiers dessins, ensuite nous verrons pour le reste.

            Le travail, et la concentration qu'il exigeait, voilà qui était parfait pour exorciser la mélancolie déchirante que lui inspirait cette salle. Elle lui en voulait presque de s'être confié la veille au soir, parce que sans cela elle n'aurait pas ce sentiment au fond du coeur quand elle voyait l'endroit où il vivait. C'était irritant, comme si elle avait les pensées d'un autre au fond de la tête. D'ordinaire, cela n'aurait pas eu d'importance et elle l'aurait vite oublié, mais pas cette fois, pour une raison qu'elle ne parvenait pas vraiment à nommer.

            Fort heureusement, ses apprenties revinrent bien vite avec le matériel dont elle avait besoin, et déposèrent parchemins, chevalet et fusains là où le leur indiqua.

            - Bien, déclara Almarine en se retournant vers Ysomir dans un mouvement si vif que ses jupons tournoyèrent en corolle autour d'elle. Nous pouvons commencer, si cela vous agréé.


            Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 17 Juin - 21:39
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            Il l’observa prendre ses marques, découvrir l’intérieur de son oeil analytique d’artiste. Il remarqua tout de suite son regard aiguisé observer les rayons de lumières, chaque recoin, savoir ce qui lui conviendrait le mieux.
            Puis son regard suivit le siens, et s’égara sur ces appartements, immenses.
            Il n’avait presque rien touché… certains objets n’avaient pas bougés depuis le décès de son cher père. Son coeur se serra quelques instants, lorsqu’il observa la poussière accumulée sur une commode qui devait toujours contenir ses vêtements.

            Autrefois, il avait vécu ici avec toute sa fratrie et ses parents. Puis il avait choisit l’un des appartements en dessous, pour avoir une certaine indépendance. Et le voilà revenu dans ces murs, où il vivaient autrefois à cinqs. Il y vivait seul, sa soeur préférant son indépendance à l’étage inférieur.

            Sa gorge se noua quelques instants, remarquant que, hormis son bureau, son lit et son armurerie, le reste n’avait pas bougé, tout avait été laissé tel quel. Nettoyer, certes, mais rien n’avait bougé.
            Et le pire c’est qu’il avait eu besoin de faire entrer quelqu’un d’autres pour s’en rendre compte..

            Les paroles d’Almarine le sortirent de ses pensées et il inspira, chassant la mélancolie en lui offrant un mince sourire.

            “Bien sûr, je ferais couvrir la surface nécessaire, ne vous en faites pas, vous savez que mes domestiques sont à votre disposition très chère. Prenez le temps de vous installer et de vous préparer.”


            Il regarda autour de lui et se dirigea finalement vers son bureau, pour aller soulever sans soucis son fauteuil. Un bel ouvrage en bois d’Aragon, recouvert d’un confortable coussin en soie de Valacar, teinte d’un bleu roi intense et magnifique. Il le posa à l’endroit indiqué par la demoiselle juste avant qu’elle ne pivote élégamment vers lui.

            La voir si pressée et tournoyante lui offrit un sourire encore plus sincère, posant ses mains contre le dossier du fauteuil pour l’observer.

            “C’est vous l’artiste très chère, je me tiens à votre disposition. Cet atelier de fortune est votre royaume et j’en suis le serviteur.”

            Son sourire se fit plus malicieux et narquois, bien que tendre dans le fondn tandis qu’il s’inclina théatralement avant de réhausser sur elle son regard noisette.

            “Dois-je avoir une tenue particulière ? Quitter ma ceinture d’armes ? Me coiffer ? Je n’ai jamais posé, et j’ai peur que vos conseils ne me soient totalement nécessaire..”
            Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 17 Juin - 22:42
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              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              Peut-être se trompait-elle, mais Almarine eut un instant l'intuition qu'il n'y avait pas qu'elle qui avait besoin de meubler un peu le vide de ces appartements déserts. Mais déjà, le silence bref qui s'était étiré entre eux fut rompu par la courtoisie coutumière du baron. Voyant qu'il s'exécutait avec diligence pour apporter lui-même le siège demandé à l'endroit qu'elle souhaitait, elle se détourna pour s'envelopper d'un grand tablier de lin taché, certes fort peu seyant, mais qui épargnerait sa jolie robe des souillures du fusain. Le voile fut ôté de ses cheveux pour ne pas l'incommoder, et elle retroussa les manches de sa robe sur ses avants-bras, ôtant au passage les bagues qu'elle avait portées.

              Elle ne put s'empêcher de rire, presque malgré elle.

              - Gare à vous monseigneur, répliqua-elle avec une pointe d'insolence charmante, je pourrais vous prendre au mot.

              Les yeux d'Almarine le fixèrent un instant, sous leurs paupières lourdes, puis s'intéressèrent au contenu de l'écritoire posé sur ses genoux. Elle avait déplié son chevalet et y avait fixé une grande feuille de papier tout neuf, où elle commença par reporter quelques points de repère, jetant des regards brefs au baron toujours debout.

              - Ne vous souciez pas de cela.

              Elle eut un tout petit sourire, et inclina la tête sur le côté avec une mine appréciatrice :  

              - Ce que j'ai devant moi est déjà pleinement satisfaisant, n'ayez crainte.

              Son regard s'égara ostensiblement sur lui, mais s'il avait deux sous d'observation, il aurait sans doute remarqué une subtile variation dans son expression qui n'avait plus la froideur analytique qu'elle avait eue à plusieurs reprises. Comme souvent, ce fut fort bref, mais ainsi était-elle : il fallait lire et déchiffrer avec habileté pour comprendre, parfois. De l'autre côté de la pièce, place là où il pouvait les voir tous les deux ainsi que la porte d'entrée, Benvenuto leva les yeux au ciel et fit la grimace.

              - Contentez-vous de vous asseoir à votre aise, reprit Almarine d'un ton beaucoup plus sérieux. Cela peut durer longtemps, autant que vous soyez confortablement installé.

              Elle demeura songeuse un instant, et très vite, le crissement de la craie sur le papier se fit entendre. Dans l'écritoire posé près d'elle, elle piochait tour à tour des fusains, des mines de plomb, divers bâtons d'ocre ; les gestes, comme on s'y serait attendu, étaient vifs, précis, méthodiques. Elle travaillait avec la même énergie qu'elle pouvait s'exprimer parfois, l'esprit emporté par une concentration intense qui donnait à son regard plus d'acuité encore qu'à l'ordinaire.

              Almarine levait fréquemment les yeux du dessin pour observer son modèle, demeurait parfois quelques instants le regard fixé sur lui, les sourcils légèrement froncés, et il semblait alors qu'elle le découpait tout vif du bout des yeux, isolant les figures, les teintes, et guettant des reflets de lumière, des détails infimes. Une fois ou deux, elle se leva pour en faire le tour, avant de revenir à son tabouret, ses jupes retroussées sous elle pour les garder de la poussière de ses couleurs.


              Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 25 Juin - 13:14
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              La baron ne semblait pas se plaindre d’être ainsi si vivement observé par l’artiste. Ce regard analytique et sondeur, il commençait à l’apprécier.

              Un fin sourire se dessina sur son visage lorsqu’il contourna le dossier du fauteuil afin de passer devant. Une main glissa vers sa ceinture d’armes, qu'il détacha lentement, sans laisse son regard quitter Almarine.
              Le cuir orné ainsi que ses armes tombèrent au sol, le son étouffé par le tapis coloré couvrant le parquet. Ne se départissant à aucun moment de son léger sourire, il se laissa alors aller contre son fauteuil, venant croiser l’un de ses talons sur son genou. Son coude s’échoue sur l’accoudoir, venant soutenir sa tête avec la nonchalance que la demoiselle commence à bien connaître. Elle retrouvait un peu du baron qu’elle avait connu la veille, plus que de celui qui avait redoublé d’attention et de droiture pour la négociation du matin.

              “Des heures ? Je m’en doute bien très chère, je serais bien inquiet que vous terminiez cela en quelques minutes. Quoi que j’en serais vite débarrassé et que vous ne me couteriez pas bien cher…”

              Sur ces derniers mots, un sourire malicieux et taquin vient s’apposer sur ses lippes alors qu’il passe une main dans ses cheveux pour se recoiffer un minimum.
              Il inspira longuement, glissant une main dans sa nuque pour se masser quelques instants, penchant la tête sur le côté en fermant les yeux.

              Il avait beau savoir se contenir et se contrôler, il n’en avait pas moins mal au crâne, et les yeux ainsi clos, quelques souvenirs de la veille passèrent en coups de vent dans son esprit, lui soutirant un fin sourire un brin rêveur avant qu’il n’ouvre de nouveau les yeux pour observer sa comparse de ses belles pupilles noisettes.
              La fatigue était compensée par la curiosité, et il avait envie de voir ce qu’elle dessinait au fur et à mesure.. Qu’il était dur de rester planter sur ce fauteuil sans savoir ce que donnait ces bruits de fusain qu’il entendait contre le papier.

              “Ce regard que vous avez.. c’est complètement fascinant. Analytique, profond, il sonde chaque chose que vous regardez, c’est.. magnifique. Déstabilisant mais magnifique. J’imagine que des tas de personnes doivent trouver ca.. inapproprié ou déplacé ? Si c’est un trait propre aux artistes, je pense que ma soeur serait très douée..”

              Il observa un instant autour de lui, le panorama des côtes aragonaise au loin, derrière la balustrade du balcon.

              “D’ailleurs, lorsque je vous dit de faire comme chez vous ici, je le pense vraiment. Tant que la térébenthine ne vient pas non plus jusque dans mon lit, prenez tout l’espace qu’il vous faudra.”

              Il se racla la gorge, et remarquant la présence de Benvenuto, baissera d’un ton, parlant tout bas.

              “J’aurais quelque chose à vous demander. Mais il faudrait que nous ne soyons que tous les deux. Hier nous nous sommes fait confiance dans mes jardins, et j’aurai encore une preuve de confiance à vous demander…”
              Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 25 Juin - 23:04
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                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                Le regard d'Almarine, un instant pris par un soupçon d'amusement, se fit entrevoir au-dessus du chevalet quand elle redressa la tête. On y sentait l'ombre d'un sourire, tout juste suggéré.

                - Apprenez qu'on ne se débarrasse pas aussi aisément de moi, répliqua-elle.

                De nouveau, l’œil bleuté darda un regard vif au-dessus du dessin, demeura un instant, puis se déroba encore. Une joie mesquine la fit sourire perfidement quand il parut trahir un soupçon de lassitude, ou peut-être n'était-ce que sa propre envie de constater les mêmes stigmates de l'ivresse rémanente, difficile de trancher. Il eut été injuste qu'elle fut la seule à endurer en silence les effets délétères du manque de sommeil et de l'abus de vin, qui avait la fâcheuse tendance à provoquer de lancinants maux de tête dont elle ne dirait rien, évidemment.

                Elle rit, quand il reprit la parole. Il y avait quelque chose d'incisif, soudain, et elle se pencha légèrement de côté pour mieux l'observer par en-dessous, d'un drôle de regard un peu songeur et vaguement perplexe. Il lui avait fait une semblable remarque la veille, elle s'en rappelait, quoique les termes exacts demeuraient flous ; et même si c'était inhabituel qu'on lui fasse compliment de cette désagréable manie qu'elle avait de disséquer les gens du regard comme de vulgaires objets, venant de lui, ce n'était pas si étonnant que cela. La manière dont le baron de Valacar semblait se donner constamment à voir en disait long sur un certain goût du paraître et le plaisir éprouvé à attirer l'attention, à capter le regard, et à s'en jouer de façon théâtrale. Bien sûr qu'il appréciait être vu, fut-ce avec autant de froideur et de détachement qu'Almarine pouvait le faire.

                - Maintes gens m'en font le reproche, en effet, répondit-elle en ménageant une courte pause dans son travail. Vous êtes un des rares à vraiment l'apprécier, et je mets ceci sur le compte du fait que vous n'avez eu à me subir que depuis fort peu de temps. Vous verrez - un sourire faussement cruel se faufila sur son visage- vous changerez d'avis bien vite.

                Elle se tut un instant, rectifia quelque chose sur son dessin, et reprit :

                - Certains se trouvent mal à l'aise face à moi, d'autres encore prennent la chose pour ce qu'elle n'est point et se méprennent sur la raison pour laquelle je les regarde avant tant d'insistance. Je ne sais ce qui est le plus agaçant, pour tout dire. Dans les deux cas, cela ne m'aide pas particulièrement dans mon travail. D'ordinaire, je laisse mes modèles vaquer à leurs occupations pendant que je peins, tant qu'ils ne s'agitent point trop. Ils cessent de se rappeler à chaque instant que je les observe et je puis travailler en paix pendant ce temps.

                Et lui, se faisait-il des idées ? Probablement. C'était souvent le cas et il suffisait parfois d'un regard un peu trop insistant pour que l'imagination de certains vienne à s'enflammer, et ce n'était pas tout à fait comme si son attitude de la veille n'avait pas été propre à éveiller quelques espoirs assez peu chastes. A cette pensée, elle soupira et se maudit elle-même pour cette inconstance, eut-elle paru tout à fait délicieuse sur le moment : tout était allé beaucoup trop vite et elle avait le sentiment d'avoir tout fait de travers, et dans un ordre d'importance plutôt curieux. Trop vite, c'était bien cela, et elle ne pouvait s'empêcher à présent d'essayer à tout prix de freiner la chose avant que cela n'échappe à son contrôle. L'aimable baron, tout joli et serviable qu'il fut, n'était en définitive encore qu'un étranger, après tout.

                Elle sourit pourtant à la mention de sa sœur, comme si de rien n'était :

                - Plus vous parlez de mademoiselle votre sœur et plus il me plairait de la rencontrer. Elle semble être un esprit fort vif, et une maîtresse femme en devenir.

                De quoi servir de modèle de conduite à ses apprenties, à n'en point douter, et bien qu'elles fussent de bien plus humble extraction de la petite baronne, il y aurait là matière à faire aimable compagnie pour les jeunes filles. Au détriment, sans doute, des adultes de la maisonnée, mais c'était un dégât collatéral courant quand on mettait dans la même pièce autant de forts caractère, et pour le bien de l'édification des demoiselles sudites, Almarine était toute prête à prendre le risque.

                Ysomir se détourna un instant, puis elle en profita pour saisir son profil sur le vif, et le regard songeur que le soleil irisait d'or pur sous les paupières. Elle se retint de sourire en songeant à ce même profil entrevu la veille, dessiné à contre-jour par un éclat de lumière sélène, effleuré par les brins d'herbe. L'instant d'inattention lui coûta son fusain qui se brisa entre ses doigts et tomba sur le carrelage. Elle poussa un juron entre ses dents et s'empressa de le ramasser, non sans rire un peu de ce qu'il lui disait à ce moment précis :

                - Vos appartements sont bien assez vastes pour cohabiter sans conflits de territoires, aussi je vous promets de m'établir à ma guise sans outrepasser les frontières de votre espace vital. J'ignore si c'est là votre façon de recevoir ainsi jusque dans votre chambre à coucher, mais je dois vous avouer que vous êtes tout à fait téméraire de laisser une artiste y déployer son atelier.


                D'une certaine façon, elle pouvait comprendre : si elle avait du vivre aussi seule qu'il semblait l'être, dans cet immense espace tout plein de vide et de vieilles choses, elle l'aurait laissé ouvert aux quatre vents à quiconque eut bien voulu s'y installer, durablement ou non. Cette marque de confiance l'intriguait, mais après les confidences de la veille, il semblait prompt à l'accorder, ou bien n'était-ce qu'à elle ?

                Elle eut un début de réponse quand Ysomir reprit la parole à voix basse, point assez cependant pour ne pas être entendu de Benvenuto qui grimaça un sourire entendu à Almarine, parce qu'il avait une assez bonne idée du genre de "confiance" qui avait pu être partagée alors. La peintre hésita un bref instant ; elle n'aimait pas l'idée de se trouver à nouveau seule avec le baron, mais il eut été discourtois de refuser, aussi elle obtempéra en faisant signe à son valet de prendre congé.

                - Laisse-nous, je te prie.

                L'homme s'inclina avec raideur et s'en fut, refermant soigneusement la porte à sa suite.

                - Je vous écoute, lança la peintre avec un soupçon de raideur, derrière la neutralité du ton.

                On la sentait sur ses gardes, comme réticente à renouer ce qui avait été lié la veille à la faveur de la nuit. Cela lui avait coûté, elle n'était toujours pas sûre d'avoir pris la bonne décision, quand bien même une part d'elle-même aurait voulu y croire, à toutes ses paroles et ses sourires, à ce qu'il apportait de rassurant et de sincère. Elle se souvenait encore de la tiédeur de ses bras autour d'elle, de ce qui l'avait prise d'y demeurer un moment, de se blottir à l'ombre du silence ménagé dans la nuit pour l'écouter. Il avait paru se soucier d'elle, alors, et des brefs chagrins qui avaient voilé son regard. Non par curiosité malsaine, ou pour avoir d'elle des aveux de sa faiblesse dont il pourrait user ensuite, mais simplement parce qu'elle avait paru triste, et que l'idée de la voir ainsi lui déplaisait.

                Almarine ne comprenait pas, et de fait, elle refusait un peu d'y croire, parce que c'était trop joli pour être vrai. Les gens ne sont pas ainsi, et tôt ou tard elle verrait la belle façade se fissurer, parce que c'était ainsi qu'étaient ses semblables, et qu'ils apportaient bien plus de souffrance que de joies.


                Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 27 Juin - 12:23
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                “N’allez pas croire que je reçois tous mes invités dans mes appartements très chère, c’est simplement le lieu le plus lumineux et grand pour accueillir votre atelier temporaire. Habituellement, même les domestiques ne viennent pas lorsque je suis ici.”

                Il esquissa un sourire légèrement amusé, pensif quelques instants.

                Le regard qu’avait posé Almarine sur ses appartements l’avait à la fois déstabilisé et fait réaliser à quel point ceux-ci n’étaient pas beaux à voir. Vestige du passé, souvenirs inutiles. Il vivait seul dans un étage complet dont il n’utilisait que le quart. Et cela se voyait maintenant, une fois les années écoulées.
                L’atelier de la demoiselle allait déjà redonner un peu de vie, et elle aura eu le mérite de lui faire réaliser tout cela. On voyait qu’il était seul, on le voyait trop.
                Il trouverait un moyen d’arranger ça, de réaménager les lieu ou de changer la décoration, mais il redonnera vie à ces dorures poussiéreuses et à ces meubles de bois Aragonais recouvert par les vestiges du temps.
                Puis il se souvint ce qui le poussait à s’isoler, la nuit, dans ces appartements.

                Lorsque la demoiselle accéda à sa requête,il la gratifia d’un hochement de tête, qu’il réitéra pour Benvenuto lorsqu’il se dirigea vers la sortie, il lui offrit d’ailleurs ses remerciements.

                “Merci.”


                Il pivota ensuite de nouveau le visage vers la peintre, se raclant la gorge d’un maigre sourire légèrement confus.

                “Bien. La confiance que je vous ai accordé hier était vraiment sincère, et pure. De même que la vôtre, je l’espère…
                Si je refuse la compagnie des domestiques dans mes appartements, c’est qu’il m’arrive parfois d’avoir des sortes de… crises.
                En pleine nuit, un rêve triste et douloureux, me fait me réveiller en sursaut, souvent dans un râle colérique, alors que tous mes muscles se contractent dans une douleur très aiguë… C’est généralement suivi de crampes et… j’espère que vous comprenez que je refuse que l’on me voit dans un tel état.”



                Il parle tout bas, un peu comme la veille dans l’obscurité des jardins. Désormais il fait jour, et le soleil laisse passer ses rayons dans les appartements, mais c’est ce même ton qu’il emploi, celui de la sincérité et de la confidence.


                “Je vous fait loger ici, et je pense qu’il s’agit de la plus grande marque de confiance que je puisse vous accorder. Je déteste révéler mes faiblesses, et pourtant, je vous les concède et vous les révèle.”


                Il redresse son regard, qui vient s’ancrer dans celui d’Almarine, inspirant profondément.


                “Je sais qu’il n’est la que pour vous protéger, et je suis en toute sincérité, content qu’il le fasse avec tant de zèle mais, accepteriez vous que votre protecteur loge à l’étage du dessous ? Je lui ferait préparer une chambre des plus confortables.”

                Il ferma quelques instants les yeux, se massant la tempe.

                “Pour ce qui est de notre soirée d’hier, il m’a rarement été donné de passer une soirée si délicieuse et agréable, et j’espère qu’elle l’était pour vous aussi. Si vous avez besoin de moi, je serais toujours là. Cette confiance que vous m’avez offerte, je la cherirais et en garderait un souvenir solidement ancré près de mon coeur. Je ne veux pas que vous vous sentiez piégée, alors je me contenterai d’être là si vous le voulez.”
                Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 27 Juin - 13:38
                avatar
                  Almarine de Servalan
                  Artiste peintre
                  Le geste se suspendit, un trait inachevé, dans un crissement sur le papier. Almarine avait ébauché un sourire amusé, mais l'expression mourut sur son visage alors que Benvenuto sortait, et elle reposa soigneusement la pointe d'argent dans son écritoire. Ses mains se croisèrent sur ses genoux, elle baissa légèrement la tête pour écouter Ysomir et tendit l'oreille pour mieux entendre. C'était étrange comme il suffisait de si peu pour ramener une proximité nouvelle : il parlait à voix très basse, comme si seul le murmure pouvait convenir à ce qu'il avait à lui dire. Cela ne manquait pas de raviver des souvenirs de leur conversation, mais tout semblait si différent en plein jour !

                  Elle ne s'y attendait pas, en vérité. Elle demeura silencieuse un moment, attentive, et puis se redressa. L'éclat des prunelles couleur de ciel d'orage était indéchiffrable, mais on y distinguait comme une distance farouche et curieuse, à la manière des chats qu'un étranger veut approcher. Loin de l'ivresse, loin de la nuit et de son obscurité complice, Almarine avait dans les yeux comme une cruauté innocente, alors que d'un mot, il lui tendait le couteau qu'elle pourrait si aisément lui mettre sous la gorge. Un gage de confiance, encore, mais elle ne comprenait pas que cela puisse aller si loin, et si vite.

                  - Vous refusez la compagnie de tous, répondit-elle, doucement. Pourquoi accepter la mienne ?

                  Elle se tut un instant, cherchant ses mots, et repris, plus vivement.

                  - Vous semblez tout à fait conscient des risques que vous prenez, à vous fier à la mauvaise personne. Vous le dites vous-mêmes, vous n'aimez point montrer vos faiblesses. Alors, pourquoi en suis-je le témoin ? Qu'ai-je fait ou dit pour mériter soudain tout ceci ? Vous ne savez rien, ou presque, vous n'avez vu que trop peu.

                  L'incompréhension était sincère : c'était une chose que de confier brièvement son vague à l'âme le temps d'un soir, c'en était une autre d'accepter pleinement une étranger dans l'espace de intime d'un lieu chargé de souvenirs et de ne rien cacher de sa vulnérabilité. La souffrance, derrière les portes closes, tue, niée, cachée. Elle pouvait comprendre cela, en revanche, pour en faire de même, avec Benvenuto pour seul témoin, mais elle avait toute confiance en lui parce qu'il avait été près d'elle depuis toujours, parce qu'elle avait une foi inébranlable en son mutisme sur les choses qu'elle lui confiait et qu'il avait fait bien assez la preuve de sa discrétion et de sa fidélité. Mais elle ? Rien de plus qu'une poignée d'heures échappées au creux de la nuit, rien qu'une entaille, dans le mutisme, dans les murailles que l'on élève pour se protéger du monde.

                  Almarine baissa les yeux. A son tour, le masque tombait, et elle était soudain si calme, comme elle l'avait été la veille. C'était étrange, à quel point tout retombait, au-dedans, à quel point le silence autour d'eux semblait résonner comme une attente. Tout était si calme, dans un souffle de vent, dans la lumière nette et pure du petit matin.

                  - Je ne vous ferais point l'offense de ne point croire ce que vous me dites. Je pourrais y voir un stratagème pour éloigner Benvenuto et le reste de mes gens, et feindre la nécessité pour trouver seul avec moi, quel que soit le projet derrière cela, mais il me coûterait d'admettre qu'un gentilhomme de votre qualité puisse faire preuve d'une telle rouerie.

                  Il y avait un peu de sévérité dans ses paroles : elle le mettait en garde, malgré tout, et derrière cet aveu de foi, il y avait un peu de défiance, comme si la chose était bien trop déshonorante pour être seulement pensée. Elle avait assez d'espoir envers que son honneur de chevalier l'empêche de s'abaisser à entretenir de viles pensées ou à lui tendre un piège en feignant la faiblesse ; une part d'elle voulait y croire, encore, et plus que jamais, à l'écho des peines et de la solitude qu'elle pouvait percevoir. Ils étaient semblables, par ces aspects, si semblables dans leurs isolements choisis pour se protéger des autres, à ne point vouloir ouvrir la bouche sur leurs faiblesses, par fierté, et de peur qu'on les use contre eux.

                  - Que puis-je vous répondre, monseigneur ? Reprit-elle abruptement. Il me faudrait être sans cœur pour imposer la présence de mon serviteur là où vous n'en tolérez point d'ordinaire. Ai-je vraiment le choix ?

                  La dureté affleura dans sa dernière question, mais aussi la sincérité, parce qu'elle ne se cachait plus.

                  Almarine était troublée et lasse, c'était visible. La situation lui échappait et allait sur des terrains qu'elle n'aimait point. Elle voulait seulement peindre et dessiner, et s'abîmer dans le travail, souverain remède aux émotions trop vives et à toutes les difficultés qui allaient avec. Elle avait besoin de temps, elle avait besoin de patience, mais elle ne trouvait pas les mots pour le lui dire, non plus que la force nécessaire pour émousser le tranchant de son regard et de sa voix. Elle savait que cela sonnerait comme un rejet, de lui, de ce pas qu'il faisait vers elle, et quelque chose en elle se désolait de cela. Il se dépouillait de son orgueil, par honnêteté et par franchise, mais elle ne pouvait encore y répondre. Les vieilles erreurs se répétaient, encore et encore.

                  Pourquoi fallait-il que ce soit si compliqué ?

                  Elle ferma les yeux avec lassitude. Il avait bien deviné, hélas : elle se sentait réellement prise au piège, comme si elle n'avait plus assez de prise sur ce qui se passait. Accepter de s'installer ici avait été une erreur, une concession de plus qui effaçait ses chances de pouvoir faire marche arrière ; elle se sentait dépassée, comme si elle avait permis trop de choses, donné trop d'espoirs, à ne plus savoir qu'en faire.

                  Almarine garda les yeux à demi clos, quand elle reprit, à voix basse.

                  - Je n'ai point menti hier, en disant que tout ceci n'est pas dans mes habitudes. Vous êtes une exception qu'il m'est difficile d'admettre.


                  Re: Les promesses de l'Aube ─
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