Les promesses de l'Aube
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Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 27 Juin - 20:26
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“Pourquoi accepter la votre ? C’est bien cela la question. N’avez vous jamais écouté votre instinct ? Fait ce que votre cœur vous dictait ? Les choix sont loin de toujours être raisonnable, mais il se trouve, qu’en cet instant, c’est celui ci que j’ai fait. Celui de vous faire confiance.”

Son ton se fit un peu plus froid et sec, comme si les questions de sa comparse l’avait blessés.
Il se redressa légèrement sur son fauteuil, la fixant droit dans les yeux, bien moins désinvolte qu’à l’habitude.
La froideur du regard et des mots d’Almarine semblait avoir parcouru ses muscles et ses ors pour le redresser, le crisper davantage de honte ou de déception.

“Ne point croire à ce que je dis ?”

Un rire empreint de déception sortit de ses narines lorsqu'il ferma les yeux pour passer ses doigts sur ses paupières devenues lourdes.

“Vous n’y croyez déjà plus…”


Il l’écouta poursuivre, ne parvenant même plus à la regarder.
Il venait de lui ouvrir son coeur, de lui faire une confidence qu’il n’avait fait à presque personne d’autres. Et… elle s’en moquait, elle ne le croyait pas et ne manquait pas de l’humilier, de lui faire honte. Il lui avait fait part de ses faiblesses car il croyait en elle, il pensait qu’elle, elle ne jouerait pas de ses faiblesses contre lui.

“Ai-je vraiment le choix ?”

Cette phrase lui assena un autre choc. Douleur et désillusion l’assailllirent davantage alors qu’il se retint de serrer les dents.
Il pensait qu’elle l’avait compris, qu’elle le comprenait. Il pensait qu’il avait enfin trouver quelqu’un à qui il pouvait faire confiance. Il pensait bien des choses qu’elle laissa s’effondrer en un instant.

Il y eu ce sentiment profond de trahison et d’abandon, et même cette pointe de regrets. Ces souvenirs de la veille qui le rendaient rêveur et réchauffaient son coeur avait désormais le goût amer de la déception et la confiance trahie.

Regrets, désillusion et déception.

L’amertume finit par parler entre les lèvres du baron déçu.

“Pensez ce que vous voulez, reprenez votre dessin.”

Il reprit sa pose, désormais froid et fade, il venait de se prendre une véritable douche froide qui l’avait atteint au plus profond de son estime et de sa fierté.

Il lui avait ouvert son coeur et elle s’en était moqué en crachant dessus.
Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 27 Juin - 23:21
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    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    Ses dernières paroles tombèrent comme un couperet et Almarine se figea à son tour, blême, les yeux fixés sur lui. Elle n'avait pas vacillé, jusque-là, et comme toujours, avait affronté sans ciller le résultat de son inaptitude manifeste à accepter les sentiments des autres, à faire confiance, et à outrepasser cette limite infranchissable qu'elle entretenait, entre elle-même et le reste du monde. Elle l'avait regardé perdre sa douceur, se reprendre, se raidir comme un chat aux aguets, et elle avait vu la froideur qui avait gagné peu à peu ses traits et y avait tari la lumière du regard. Tout s'était enfui, l'aube avortée, plus de soleil au fond des yeux. La dureté, pareille à la sienne, affrontée comme des lames, une froideur indicible, le soupçon d'une blessure.

    Almarine se retint de répondre quelque chose qu'elle regretterait, juste à temps. Et si elle n'en voulait, pas de sa confiance ? Et si elle ne voulait rien de cela, juste la froideur et sa solitude, à laquelle elle s'était tant accoutumée ? Il n'avait apporté aucune réponse, comme si tout était évident, mais elle n'avait toujours pas l'impression d'avoir le choix, comme s'il lui imposait tout cela, sans lui laisser la possibilité de refuser.

    Le calme de sa colère la rendait plus glaçante encore : elle s'était attendue à un éclat de voix, à l'ire soudaine d'un honneur désavoué par ses soupçons, par la question qui la taraudait et demeurait encore sans véritable réponse. Face à cela, elle aurait su réagir, parce que c'était ainsi que les hommes de sa sorte étaient sensés se comporter mais il fallait croire qu'elle ne connaissait pas la nature humaine aussi bien qu'elle le pensait. Au lieu de cela, rien que l'amertume, le poison instillé jusqu'au coeur, le rejet, pur et simple.

    Elle sera les dents, les lèvres, les poings. Toujours, se cacher. Se retrancher derrière les masques, les choses, les mots. Elle avait fermé les yeux un instant, et puis, sans un mot de plus, dans le silence glacial qui avait tout rompu, elle se remit au travail, comme pour s'échapper et s'enfermer dans le déni. Là, tout était plus simple, plus évident, sous contrôle. On ne s'encombrait plus des sentiments des autres, des questions, des doutes.

    Son père en faisait de même, après tout.

    Sa mâchoire se contracta encore, et pendant un moment on n'entendit plus que le crissement rageur de la mine contre le papier. Pourtant elle ne voyait pas d'autre solution : il fallait bien lui dire, lui faire comprendre, que de toutes les personnes à qui il pouvait prendre le risque de donner sa confiance, elle était peut-être la pire. Non qu'elle voulut l'user contre lui, ou s'en faire une arme, mais simplement parce que ne savait répondre à cela, et faute de savoir qu'en faire, elle refusait la proximité des autres. Elle avait certes fait un pas, la veille, elle avait réussi à s'ouvrir, juste un peu ; mais il avait fallu l'ivresse, et la nuit, et l'alcôve des jardins, et tout ce que la nuit recèle de promesses et d'incitations à la perdition. Elle l'avait écouté, alors, et ils avaient partagé quelque chose qui avait été beaucoup plus qu'une simple conversation à l'aimable conclusion. Lui n'avait pas hésité, et n'avait pas eu la moindre réticence à recueillir sa réponse, comme si cela avait été une évidence.

    Almarine releva les yeux sur Ysomir, brièvement. Elle y vit la froideur et le fer, le givre embusqué, une dureté sans nom qui faisait si bien écho à celle qu'elle avait au fond du coeur. Non contre lui, mais contre elle-même, à ne pouvoir saisir la main tendue, à la forcer à se muer en poing serré. C'était toujours ainsi, les vieilles erreurs, les vieilles blessures, encore, encore...

    La main de la peintre retomba brièvement. Sur le papier, une foule de figures. Des détails. Les mains, les yeux, le contour du visage, des formes esquissées, le profil serein, les replis du vêtement, la posture. Des évocations, encore et encore : elle en savait le toucher, elle en savait la saveur et la brûlure, la douceur tapie sous le rire et tout ce qui l'avait poussée à combler l'espace et le silence qu'il avait ménagés pour elle.

    "N’avez vous jamais écouté votre instinct ?"

    Un sourire amer lui vint alors qu'elle reprenait son ouvrage, avec une froideur méthodique. Plusieurs feuilles tombèrent à terre, couvertes d'esquisses entremêlées, alors qu'avec une rapidité méticuleuse, elle en couvrait d'autres, comme si elle trouvait en cela un exhutoire pour tout ce qui lui troublait le coeur et l'âme. Son instinct ne lui dictait jamais vraiment rien de bon, parce que c'était de trop l'écouter que Syvel avait fini par être ce qu'il était devenu. Cela semblait si facile, pour Ysomir, encore qu'elle eut l'intuition, à voir à quel point il avait été blessé par sa réaction, que cela lui avait coûté bien plus d'efforts qu'elle ne l'avait estimé auparavant. Toujours plus facile à qu'elle, en vérité : elle savait ce qu'elle aurait du lui dire, elle savait qu'elle aurait du tempérer la dureté et la froideur, s'excuser, peut-être ? Expliquer, plutôt qu'excuser son comportement, mais comme dire des choses qu'elle-même peinait à comprendre ? Hélas, rien ne semblait pouvoir s'extraire de sa gorge nouée, rien que le silence, toujours plus écrasant, qui prenait toujours plus d'espace.

    Elle savait qu'elle avait pris la bonne décision, la plus raisonnable, la plus sensée. Ce n'était ni sage ni prudent de se laisser aller à outrepasser de la sorte ce qui ne devait être qu'une relation de mécène à artiste, sans que rien d'autre n'entre en ligne de compte. L'entrevue de la veille avait été une erreur qui avait été réparée, certes brutalement, certes en repoussant ce gage de confiance qu'il lui faisait, mais au moins les choses étaient-elles sauves. Fades, froides, mais sauves.

    Almarine se répéta cela, une fois, deux fois. Trois fois, pour faire bonne mesure et oublier l'apaisement et la consolation apportées, tout ce qui les rendait si semblable, et la morsure du remord d'avoir blessé celui qui avait fait le premier pas vers elle, qui n'avait rien pris quand tout était à portée de main. Elle le lui avait dit, pourtant, et elle avait avoué ce que lui avait déjà coûté de choisir entre ce qu'elle voulait, et ce que lui dictait sa raison. Ce choix, elle venait de le refaire, et voilà qu'elle devait encore renoncer à quelque chose, voilà qu'elle se trouvait incapable, à nouveau, de dire ce qu'elle voulait, à quelqu'un qui aurait du l'entendre.

    Dans un soupir, elle se leva, et prit poliment congé. Quelques mots, sans plus, presque rien avant qu'elle s'en aille. Elle referma soigneusement les portes derrière elle, et puis s'y appuya un instant, respirant profondément pour chercher son calme. La main de Benvenuto se posa sur son épaule, comme il le faisait souvent lorsqu'il la voyait agitée ou peinée de la sorte ; il n'y eut que quelques paroles, une question, sans réponse. Il ne chercha pas à en savoir plus et déjà Almarine s'éloignait, alors que l'homme s'attardait un instant, fixant les portes closes comme si elles eussent pu révéler quelque chose.

    L'attitude de sa maîtresse fut bien assez éloquente, toutefois : il n'eut point besoin de savoir la teneur des propos échangés pour deviner l'état d'esprit de la jeune femme qui s'abîma dans le travail tout le restant du jour, négligeant presque de se nourrir, animée par une sorte de détermination furieuse à s'épuiser à la tâche pour s'empêcher de penser. Accompagnée par Renaud et ses apprenties, elle se rendit chez les marchands de couleurs et les artisans d'Aquila auprès desquels elle aurait besoin de faire des achats, fit provision des choses qui lui manquaient, et s'absorba dans la multitude de tâches qui lui incombaient en expédiant tout ce qu'elle put, avec un acharnement que sa maisonnée avait appris à connaître. Quand elle était dans ces humeurs-là, mieux valait suivre et se taire.

    La fin de la journée la trouva bien plus apaisée qu'au matin, et ce n'est qu'à ce moment-là, sans avoir vraiment réfléchi à la conduite à suivre, qu'Almarine retrouva son chevalet et tout ce qui avait été laissé tel quel. Ysomir n'était pas là, ayant sans doute à faire de son côté, et elle prit un moment pour dessiner encore, de mémoire et d'après ses propres esquisses.

    Avec l'aide de quelques domestiques, elle fit tendre des draps pour protéger le coin de la salle qu'elle s'était accaparé, avant que l'on y vienne entreposer les couleurs et le matériel dont elle aurait besoin plus tard. Des caisses, des pots, un établi et quelques tabourets furent l'avant-garde du désordre qui allait probablement régner dans ce recoin des appartements, tôt ou tard. Et puis, laissant Aélis et Carmilla poursuivre de leur côté, sagement, Almarine fit quelques pas jusqu'au balcon, évitant soigneusement d'outrepasser les limites de ce qu'elle crut comprendre comme étant ce qui servait de chambre à coucher au baron. C'était étrange de pouvoir discerner, subtilement, dans l'arrangement des fournitures et des meubles, ce qui était à lui et ce qui sans doute avait du appartenir à sa famille. La poussière s'était accumulée, les fleurs avaient fané dans un vase sans qu'on prenne la peine de les changer ou de les jeter, le cuir craquelé de quelques livres s'était terni sous la patine des ans. Tout dégageait la même impression fugace, comme si les occupants étaient partis avant-hier, comme s'ils allaient revenir d'un instant à l'autre.

    Le soir les surprit et on leur monta un repas frugal et quelques cruches de vin, qu'elles partagèrent avec Benvenuto et Renaud, sur le balcon. Après tout, on leur avait signifié de faire à leur guise, et il eut été dommage de ne pas profiter ni de la vue, ni de la douceur du soir qui tombait sur la mer et la ville à leurs pieds. On avait allumé quelques lampes et porté des bougies auprès d'eux, et puisque la petite compagnie ne semblait envisager aucun instant de repos sans musique, Aélis avait porté le luth de sa maîtresse, qui n'avait osé toucher les quelques instruments de musique qui prenaient la poussière dans les appartements du baron. L'immense salle était plongée dans une douce pénombre balayée par la lueur des lanternes. On y entendait l'écho de leurs voix, quelques airs entonnés par des voix plus ou moins suaves, et soudain tout semblait moins morne, moins vide. Almarine chanta quelque chose, on fit quelques vers, on en but d'autres, et le tintement des coupes, et le bruit des conversations, et le rire d'Aélis, tout se faufila dans le crépuscule pour pour peupler le vide d'un renouveau fugace.

    Entendant du bruit à l'intérieur, Almarine les fit tous taire, s'apprêtant à renvoyer ses gens ; elle ignorait quelle serait la réaction du baron s'il les trouvait ici, mais elle voulait faire preuve de bonne volonté. Elle se leva, gagnée par une appréhension vague, et laissa les autres sur la terrasse pour faire quelques pas dans la pénombre de la salle. Ses pieds étaient nus et ne firent pas un bruit sur le carrelage et les tapis profonds, à peine plus que le froissement de sa robe. Un contre-jour gracieux dessinait sa silhouette, l'éclat des cheveux tressés qui retombaient le long de la gorge et de l'épaule.

    - Monseigneur ?


    Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 28 Juin - 8:48
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    C’est dans la froideur et l’amertume que se poursuivit la séance d’esquisse, et qu’elle prit fin.
    Almarine prit congé pour s’occuper de ses propres affaires, et ce fut presque un soulagement lorsqu’elle referma la porte des appartements du seigneur.

    Il souffla, basculant la tête en arrière en laissant tout l’air de ses poumons se souffler entre ses lèvres, yeux clos. Puis soudain, son visage se crispa de colère et il se leva, pivotant pour envoyer voler son fauteuil d’un violent de coup de pieds, impulsif et colérique, il poussa un râle de colère, plein de rancoeur.

    Le fauteuil se renversa et un tapis amortit sa chute à quelques mètres de là où il se trouvait.

    Ysomir resta là, quelques longues minutes, essoufflé par la honte qui l’accablait, points et mâchoire serrés. Comme un loup mécontent qui retrousserait ses babines pour grogner. S’il avait des griffes, elle serait sortit, mais il n’en avait pas, alors il serrait les poings jusqu’à ce que ces doigts soient rouges, voire blanc par endroit.


    “Quel idiot je suis…”


    Emplit de haine et d’amertume, il ramassa sa ceinture d’armes, la noua à sa taille et sortit des lieu en claquant la porte.


    Il ouvrit la porte face à ses appartements avec la clé qui pendant au bout de la chaînette qu’il avait autour du cou. Il entra dans son armurerie et referma derrière lui.
    Observant les nombreux râteliers, mannequins et autres vitrine, lentement, balayant du regard cette salle où étaient entreposés entre d’épais murs, toutes les armes accumulés par ses ancêtres, par sa famille.
    Certaines étaient nommés, dû à des exploits d’un ancien temps, d’autres étaient tout juste bonnes à couper du papier, et encore.
    L’âge n’avait pas épargnés les boiseries et les cuirs des poignets, mais Ysomir, comme son père, et son père avant lui, avaient pris grand soin à entretenir toutes ces reliques du passés, à leur redonner vie et ainsi faire renaître les souvenirs du passés.
    La baron déambula dans cette trentaine de mètres carrés, tout justes éclairés par trois petites meurtrières, filtrant les rayons du soleil pour éclairer suffisamment le métal d’un ancien temps.
    Il marcha. Lentement. Il erra au milieu de cette pièce, reflet armé du passé, puis il se figea, ses pieds s'arrêtèrent devant une boîte en bois, ornée et décorée avec soin et richesse. Quelques pierres précieuses, des jointures en argent. Un réceptacle riche en décoration et en goût.
    Instinctivement, sa main vint se poser sur ce couvercle vernis, la gorge nouée, l’effleurant du bout des doigts, caressant la surface des pierre taillées par les joaillier, sur les jointures et le verrou en argent.
    Il cligna des yeux, le souffle coupé, comme par respect, le temps semblait figé, comme tout ce qui trouvait dans cette pièces.
    Lentement, il dégagea le verrou, dans un petit cliquetis métallique, puis il souleva le couvercle, avec une délicatesse respectueuse et presque cérémoniale.

    Le fond du contenant était tapissé d’un velours bleu roi, magnifique, qui avait conservé encore tout son éclat, ondulant légèrement comme les vagues à la surface de la mer.
    Et sur ce velours, déposées ici soigneusement, sur leur lit de velours, trois petites dagues, de la taille d’une main, sans gardes. Trois petites dagues de jets, très fine, d’un métal tellement parfait qu’il serait jalousé par le plus raffiné des miroirs. Chacunes d’elle semblait parfaite. Équilibrés, aiguisées, affutés, elles ne semblaient pas connaître le malheur des années qui passent. Leur manche était sculpté dans le même bois noble que la boîte qui les renfermait, et la seule chose qui les différenciaient se trouvait être la pierre précieuse figés dans ce bois, à la quasi extrémité  de celui ci. Un rubis, un saphir, et une émeraude. Trois pierres taillés de l’exacte même façon, ornant chacune des armes à l’unisson, tout en les différenciant.

    Le baron ne semblait même plus respirait, et si quelqu’un avait été là pour l’observer, il aurait été en droit de se demandait s’il vivait encore. Son coeur semblait avoir ralentit lui aussi, et une larme perla au coin de son oeil, près de son nez. Le liquide s’accumula, jusqu’à se trouver assez lourd pour rouler sur sa joue, lentement et lourdement, pour finir par s’échouer contre la cicatrice ornant la lèvre d’Ysomir.
    Une seule larme. Lourde, mais unique. Sa voix s’éleva en un murmure tout juste soufflé, faible.


    “Vous ne pouviez pas m’abandonner père. Je n’étais pas près à jouer ce rôle sans vous, pas encore. Je n’étais pas prêt… Je n’ai rien appris de la politique, je ne suis pas Eomir, et je ne le serais jamais.
    Vous n’aviez pas le droit de me laisser seul. Pas si tôt, pas sans m’avoir formé.”



    Il restait immobile, murmurant seul alors que sa main était venu se poser sur les trois souvenirs de son père, la larme disparu à la surface de ses lèvres, et aucune autres ne lui succéda.
    Il ferma les yeux, forçant légèrement pour s’efforcer de retenir les larmes qui se pressaient malgré lui contre sa paupière.


    “Je suis seul père… je n’y arriverais pas.”


    Il demeura ainsi, plusieurs minutes, les yeux clos, la main sur ces trois souvenirs figés dans le temps. Puis lentement, il releva la main vers le couvercle de la boite, qu’il referma avant de remettre le loquet en place, toujours avec une délicatesse respectueuse et chirurgicale.


    Il fit un pas, et pivota pour s’appuyer contre une armoire vitrée remplis de diverses armes aussis vieille que le château lui même. Il ouvrit les yeux, observant la pièce dans son ensemble, en silence, il était essoufflé, bouleversé et perdu dans ce tumulte d’émotions qui l’accablait.


    Il resta ainsi, longtemps, puis finit par glisser jusqu’au sol, le long de la vitrine, s’asseyant contre la pierre froide de la pièce à la lumière tamisée.
    Ysomir sombra dans ses pensées, comme si le temps c’était figé. La rancoeur, la honte et la déception ne tardèrent pas à reprendre leur place contre son coeur, le serrant comme dans un étaux douloureux et duquel il ne parvenait pas à sortir.
    Les heures transformèrent la déception en haine et la rancoeur en colère, et lorsqu’il sortit de ses souvenirs et des pensées, son visage était froid comme la pierre, ses yeux n’avait plus rien des billes vives et lumineuses. Le soleil ne filtrait plus au travers des meurtrières, ses derniers rayons avaient disparus derrière l’horizon, et Ysomir n’avait pas bougé.


    Il se releva, penchant sa tête sur le côté pour dénouer ses muscles engourdis. Son regard était glacial et dur, le genre de regard qu’il avait lorsqu’il n’était soldat et rien d’autres, le genre de regard qu’il était difficile de soutenir, le genre de regard qui transpercait tout ce qui bougeait.

    Il ferma l’armurerie seigneuriale derrière lui, passant de nouveau la clé autour de son cou, puis pénétra dans ses appartements.
    Les éclats de voix et la musique cessèrent quelques instants après la fermeture de la porte, et il en se préoccupa aucunement de qui se trouvait dans ses appartements, il se dirigea vers sa garde robe.
    Il commenca à ouvrir sa penderie, et détacha sa ceinture d’armes. Il laissa tomber au sol sa belle tenue raffinée en soie vertes foncées au sol, pour ne se retrouver qu’avec son bas et sa chemise ouverte, puis il chercha l’un de ses gilets de cuirs, qu’il détacha pour l’enfiler. Alors qu’il allait boutonner celle ci, Almarine fit son apparition parlant de sa voix claire :


    “Monseigneur ?”


    Il serra les dents, et lorsqu’elle appela de nouveau, il pivota vers elle, les dents serrés


    “Laissez moi ! Depuis quand vous préoccupez vous de moi ? Je croyais avoir compris que vous n’étiez là que pour dessiner ! Retournez vous amuser avec ces gens que vous aimez tant !”

    Son ton était cinglant, plein de rancoeur, aussi tranchant que le regard glacial qu’il lui jeta.
    Elle aura sans aucun mal sentit toute la haine qui animait sa voix et son coeur. Mais toute haine a comme fond la tristesse, et il ne supporta pas bien longtemps son regard, portant les mains à son torse pour sangler son pourpoint de cuir, puis accrocher à son épaule droite une spallières. Tirant d’une étagère ses deux dagues, il en glissa une dans sa bottes après l’avoir fait tournoyer un bref instant, puis il rengaina la seconde dans son dos. Retirant son sabre d’apparat de sa ceinture d’armes, il passa au fourreau son second sabre, plus simple mais pourtant beau.

    Son souffle était rapide, l’apparition de la rouquine faisait palpiter son coeur de colère et de honte. On aurait presque pu dire qu’il paniquait.
    Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 28 Juin - 13:00
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      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      Almarine retint son souffle, comme elle l'avait fait le matin même, mais de nouveau, rien ne vint. A peine un regard, quelques mots crachés au visage comme un venin. Elle éleva une main qui tremblait un peu, fit signe à tout le monde de s'en aller, et Benvenuto s'exécuta aussitôt en hâte.

      Elle avait essayé de se donner du courage, elle s'était réfugiée dans tout ce qu'elle savait être bon pour elle, elle avait voulu s'y préparer, mais comme à chaque fois, une fois au pied du mur, tout lui manquait. Le temps lui filait entre les doigts, et bientôt il serait trop tard, comme cela l'avait été pour bien d'autres. Elle voyait bien qu'il s'apprêtait à partir, où qu'il veuille aller, et elle eut le pressentiment très vif que c'était là sa seule chance, probablement, d'apaiser les choses. Il fallait lui dire, elle savait bien que c'était la seule solution qui pourrait arrondir les angles et apaiser la colère qui leur était venue. Simplement faire en sorte qu'il comprenne.

      - Il me fallait attendre votre retour, dit-elle, et ce n'était pas sur un ton d'excuse, pas vraiment. Je voulais vous parler.

      Almarine demeurait très droite, même s'il lui fallait toujours lever un peu la tête pour le regarder dans les yeux. Ses poings se serraient sur le vide, comme la veille, sauf que cette fois elle n'avait plus la force d'un autre pour l'aider à parler, elle ne pouvait que compter sur la sienne. Et de toute évidence, c'était insuffisant.

      - Je ne voulais pas rester seule.

      Vouloir et pouvoir ne s'étaient jamais aussi étroitement entremêlés que dans ces derniers mots qui sonnèrent comme un aveu. La voix s'était brisée, disant cela, à peine plus qu'un murmure. Elle avait peur, c'était une évidence difficile à admettre, parce que ce sentiment paraissait tellement étranger à cette femme, et pourtant : le visage était blême et les yeux avaient cet éclat qui trahissaient bien plus que l'inquiétude. Elle avait peur d'une multitude de choses, en cet instant, à vrai dire.

      Une longue respiration lui vint, elle baissa un peu la tête, ses yeux se fermèrent à demi. Pourquoi était-ce si difficile ?

      - S'il plaît à votre seigneurie de me garder rancœur pour l'offense qui fut mienne, je vous laisserai en paix, reprit-elle, et sa voix trahissait le calme qu'elle essayait de conserver, sans y parvenir tout à fait. Je vous prie simplement de m'écouter.

      Elle demeurait à quelques pas de lui, comme si elle craignait la proximité des armes et de fait, c'était réellement le cas. Elle se savait vulnérable, plus encore que depuis le départ : trop d'échos tragiques lui avaient enseigné qu'il n'était jamais très bon d'approcher un homme en colère avec l'épée au côté. Ou pire, blessé et en colère, surtout quand c'était de son propre fait. La froideur implacable de sa réaction la terrifiait, en vérité, et il lui fallait tout son courage, et le Trimurti savait qu'elle n'en manquait pas, pour oser demeurer là, au lieu de laisser les choses telles qu'elles étaient et de s'enfuir. Il n'aurait qu'à tendre le bras pour verser son sang.

      Un pas vers lui, sans bruit. Pouvait-il imaginer quel gage de foi ce pouvait-être ? Probablement pas. Elle savait qu'elle aurait du le regarder en face, se montrer digne, mais elle craignait trop la froideur qu'il verrait en cela, ou le rejet, encore. C'était à son tour de s'incliner, et tendre le couteau qu'il lui mettrait ou non sous la gorge, selon son bon plaisir. Une main se tendit vers lui, hésita, effleura à peine son bras, et puis se déroba de nouveau. Poing serré, les ongles dans la paume, la souffrance comme un aiguillon pour se pousser en avant.

      - Je suis désolée, murmura-elle.

      Elle serra les dents et la colère était au fond de son cœur, avec la peur, avec tout le reste. Elle détestait ce qui la poussait de la sorte à courber l'échine devant lui, mais elle se savait en tort, et c'était intolérable de devoir l'admettre.

      - Vous avez été honnête avec moi depuis le départ mais je n'ai pas réussi à le reconnaître. J'ai mal agi envers vous, je le sais. Par méfiance excessive, par crainte, parce que je ne fais que répéter les mêmes erreurs, sans doute. Je cherchais à me protéger et c'était injuste envers vous.

      Elle s'interrompit dans une crispation douloureuse. Ses yeux s'étaient fixés sur les lames, sur le fer, mais en dépit de cela, elle s'approcha encore. Il fallait le dire, maintenant. Mettre des mots sur l'ombre, au fond du cœur, pour que cette bataille-là soit menée, au nom de toutes celles qui ne l'avaient point été, de tout ce qu'elle avait fui, par lâcheté ou par déni.

      - Il me faut être honnête à mon tour et reconnaître ce que vous avez fait pour moi, quand rien ne vous y forçait. J'en suis sincèrement reconnaissante.

      Ses paroles de la veille lui revinrent, avec une surprenante acuité. Il avait dit que les regrets étaient inutiles, et qu'elle apprendrait de ses erreurs, sans les reproduire : elle en aurait ri si la situation n'était si tendue, parce qu'il s'était tellement, tellement fourvoyé à son propos ! Elle ne faisait que cela, regretter ses choix, prendre des décisions en dépit de ses propres envies, fuir, et recommencer, encore et encore.

      - Pour autant je ne sais si je suis la bonne personne pour cela. Je ne sais si je mérite ceci, non plus que votre confiance. Elle m'est précieuse, quoique je m'en sois défiée ce matin, par peur des mensonges et par crainte du pouvoir que vous avez sur moi. J'ai voulu vous croire, monseigneur, et j'aurais voulu ne pas même avoir le moindre doute, la moindre frayeur, le moindre soupçon. Mais comment souvent, j'ai fait le choix de la raison, et cela je le regrette. Je vous ai dit que cela m'avait coûté, et voilà que cela me coûte encore, parce que j'ai voulu agir au mieux, au lieu d'agir selon mon envie.


      Le souffle court au fond de la gorge, l'étau glacial au fond du ventre. Elle se détourna, les yeux fermés, les bras refermés autour d'elle comme pour retenir la force qui lui filait entre les doigts, comme pour se soutenir elle-même. Il n'est jamais trop tard, lui avait-il dit, rien n'est impossible quand on a la bravoure et la patience pour cela. C'était probablement ce qui lui manquait le plus, quand on arrivait à des choses trop intimes.

      - Je vous ai blessé et je vous blesserai encore, murmura-elle. C'est ainsi. Je n'ai ni votre courage, ni votre grandeur d'âme, et peut-être que ce qui m'afflige a bien été mérité, autant que je mérite votre colère, et beaucoup plus que je mérite votre amitié et votre confiance.

      De nouveau, le feu au fond des paupières. Elle avait rouvert les yeux, et cette fois, elle parvint à le regarder. Son expression était la même que la veille au soir, quand elle avait avoué sa culpabilité dans le chagrin qui avait été le sien, et on y trouvait la même tristesse déchirante, la même colère sourde qui se retournait contre elle-même. La même souffrance, aussi, comme une plaie à vif.

      - Je n'ai point oublié ce que vous me dites hier au soir, et quoique je ne n'en ait rien exprimé jusque-là, cette consolation m'est chère. Je crois simplement n'être en rien digne de tout cela, faute de pouvoir y répondre comme il se doit.

      Une pause, et elle se détourna encore, enfin, et s'apprêta à le laisser s'en aller avec une résignation douloureuse, parce qu'elle ne pouvait s'ôter de la mémoire toute la consolation qui avait été la leur, la veille.


      Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 28 Juin - 15:52
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      Il avait noué sa ceinture d’armes autour de sa taille, lorsqu’elle commença à s’excuser. Il ne s’attendait absolument pas à ce qu’elle fasse tel geste à son égard, alors son coeur palpita, et il tendit lentement la main vers sa penderie pour se saisir d’une cape courte et immaculée, simple et unie.
      L’attachant avec une fibule autour de son cou, il pivota ensuite vers la rouquine qui commença à parler.

      Elle fit un pas en avant, et cela ne fit que nouer davantage la gorge du baron qui retint son souffle en l’observant.

      Il l’écouta, attentivement, chaque mot, chaque regard, chaque geste.

      Lorsqu’elle tenta d’effleurer son bras, il frissonna et eut un léger geste de recul.

      Il se souvint de ses confessions de la veille, sur le fait qu’elle n’avait pas réussit à dire les bonnes choses au bon moment, à la personne qu’elle aimait, et il se souvint des conseils qu’il lui avait donné.
      Faire preuve de courage et de bravoure, assumer ses choix, ses sentiments. Avoir le courage de les avouer et de les crier haut et fort.
      Ne pas commettre deux fois la même erreur.

      Et elle s’était rendu compte de celle ci, elle avait compris qu’elle l’avait blessé, alors elle venait corriger son erreur, pour lui.

      Son souffle resta coupé un long instant, tandis qu’un tremblement parcourut son échine.

      Il demeura silencieux tant qu’elle avait quelques choses à dire, écoutant chacun de ses mots avec attention. Peu à peu, la rancoeur se muait en regret, la déception en culpabilité.
      Désormais, c’était lui qui se sentait coupable et désolé. Coupable de ne pas l’avoir comprise, coupable de ne pas avoir eu plus de patience, coupable de ne pas avoir réussit à l’aider, plutôt que de céder à la colère.. il avait été égoïste, encore une fois…

      “Je crois simplement n'être en rien digne de tout cela, faute de pouvoir y répondre comme il se doit.”

      Cette phrase résonna dans sa tête et il frissonna, ne parvenant plus à détacher son regard du visage qui parvenait enfin à le regarder dans les yeux.
      Il avaient tous deux commis une erreur.

      Il fit un pas en avant, la regardant dans les yeux. Un regard qui avait perdu toute sa froideur et sa dureté, un regard qui avait retrouvé sa douceur, et une brillance désolée et confuse.
      En faisant ce pas en avant, imitant celui fait plus tôt par la demoiselle, il s’excusait lui aussi, et il laissa sa main venir se loger contre sa mâchoire.

      Sa gorge se nouait encore plus, comme si elle se voyait pressée par un étau qui ne cessait de se serrer, son coeur battait la chamade, sa respiration gagnait en vitesse.
      Tout contrastait avec la délicatesse dont il fit preuve lorsque son pouce vint effleurer lentement la peau de sa joue, tout contre ses pommettes, les caressant avec douceur tout en rehaussant son visage vers lui pour qu’il puisse ne pas la lâcher des yeux, qu’il puisse plonger dans ce regard perdu et esseulé. Ce regard, il ne rendit les battements de son coeur que plus rapide encore.

      Dans l’espoir de calmer son coeur et son corps qui s’emballait, tout autant que dans celui de la rassurer, il vint déposer ses lèvres contre les siennes. Quelques brefs instants, fugaces, sincères et doux. Quelques instants où ses lèvres douces rencontrèrent celles de la rouquine en toute simplicité, en douceur, sans complexités ni mouvement superflu. Juste une caresse, une douceur accordée comme pour sceller le pardon des erreurs commises. Une douceur confidente, une caresse de confiance et de pardon.

      Puis il s’écarta, quelques centimètres seulements, un infime espace symbole de respect. Il avait donné sa parole, et ne se permettrait rien de plus si elle ne le voulait pas. Une distance gage de confiance et d’infime pudeur respectueuse.

      Il se refusa à abandonner la contemplation de son regard, et alors que sa seconde main glisse dans son dos pour l’attirer contre lui, juste assez pour l’enlacer. Son bras se fit protecteur, garant de sa sécurité et de leur proximité.

      Soudain, ses lippes laissèrent s’échapper un infime murmure, tout juste soufflé, à peine perceptible, même pour elle.

      “Moi aussi, je suis désolé Almarine… je n’ai pas su être patient et à l’écoute… je n’ai pas su t’aider..”

      Les larmes se pressaient contre ses yeux, mais il les refoulaient.Il ne pleurerait pas.

      “Je ne voulais ni te faire peur, ni te presser et encore moins.. que tu te sente piégée, ou obligée. Je veux que tu te sente à mes côtés, et non pas en face de moi. Je veux te voir sourire, je veux te voir heureuse. Je veux te voir près de moi si c’est ce que tu veux. Je veux que tu te sente mon égale, et non pas une invitée à qui je donne des ordres. Je veux que l’on soit d’accord, que tu te sente bien ici.”

      Il prit une grande inspiration, et la main qui soutenait sa mâchoire vint doucement se glisser dans sa chevelure de feu, tandis que ses paupières se clorent lentement.


      “Je n’ai qu’une seule volontée, celle d’être à tes côtés, de t’aider. J’étais sincère hier dans ces jardins, et je le suis toujours. Je ne suis pas ce genre d’homme à dire une chose la nuit et la nier la journée. Toute la confiance que je t’ai accordée, je l’ai fait parce que j’en avais envie, parce que j’ai suivi mon instinct. Ne dis pas que tu ne la mérite pas, c’est à moi seul d’en juger. Tout ce que je sais, c’est que j’ai voulu te l’accorder, et j’aurai aimé que tu l’accepte.”

      Sa gorge se noua de nouveau et il ne savait plus quoi dire. Il avait terriblement envie de lui offrir un nouveau baisé, mais il respectait sa parole, et il ne le ferait que si elle aussi le souhaitait.

      “Je veux que nous marchions côtes à côtes, et pas comme deux duellistes, face à face.”
      Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 28 Juin - 17:46
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        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        Almarine savait qu'elle aurait du se sentir fière d'avoir réussi à corriger les choses, cette fois. D'avoir réussi à ne pas laisser pourrir sur place une rancoeur surgie d'un malentendu, à faire face à ses propres peurs et à parler. Pourtant, elle n'en tirait aucune véritable satisfaction : il lui fallait toutes ses forces, pour cela, toute son énergie pour se forcer à aller à l'encontre de ce qu'elle était, de la façon dont elle était faite. Il lui avait fallu la colère et le reproche pour y parvenir, parce que sans doute elle n'aurait jamais prononcé le moindre mot d'excuse si elle ne s'était trouvée si brutalement confrontée aux conséquences de sa froideur.

        Ysomir demeura silencieux, face à elle. Il s'était dérobé à son contact, elle l'avait bien vu ; la clarté qui leur venait était juste assez suffisante pour qu'elle puisse distinguer son visage, les yeux qui la fuyaient avant de revenir aux siens, sans qu'elle comprenne vraiment ce qu'ils exprimaient alors. Et puis, tandis qu'elle se taisait pour s'en aller, elle y vit l'éclaircie, l'espoir d'une trêve.

        Son souffle s'était perdu au fond de ses os, au fond de sa poitrine, jusqu'au tréfond des obscurités secrètes où elle avait puisé la force de lui faire face. Elle n'esquissa pas même un mouvement, le laissa s'approcher, et le contact de sa paume sur sa joue lui fut plus doux que toute autre chose, à cet instant. C'était tout ce dont elle avait besoin, même si elle se demandait encore ce qui, chez elle, pouvait mériter cela. Au fond, elle avait craint sa rancoeur, et de laisser mourir tout ce qui avait pu éclore entre eux, quoique ce puisse être : un échec supplémentaire, et une condamnation de plus à l'isolement dont elle souffrait par sa propre faute.

        Mais voici : la main tendue dans le noir, l'écho d'un soupir, et d'un baiser il vint sceller la promesse et le pardon. C'était ainsi avec lui, le geste avant le verbe, et ce fut comme s'il n'y avait plus rien à ajouter, comme si tout était dit dans la précaution infime de ses gestes, dans la distance qui demeura un instant avant qu'il ne l'attire à lui. Toujours cette hésitation, un écart, une réserve. Les yeux clos, elle ne songea même pas à s'en défaire et, comme la veille, appuya sa tête au creux de son épaule, les bras repliés contre sa poitrine. Elle écouta son souffle, troublé, haché, le roulement d'un pleur au fond de la gorge quand sa voix se brisa un peu, et lui vint l'idée étrange que cette étreinte-là était autant pour elle que pour lui. Parce qu'il en avait eu besoin, lui aussi : c'était une pensée surprenante, mais il avait une façon de s'accrocher à elle qui trahissait aussi cela. Idée saugrenue que de chercher de l'affection auprès d'elle, elle qui n'en avait que si peu, que ce soit pour elle pour ou pour les autres. Mais si c'était ce qu'elle pouvait lui accorder, si elle pouvait faire cela pour lui, alors...

        Un frisson indistinct lui vint quand il usa pour la première fois de son prénom. Une distance de plus qui s'effaçait, comme si à présent il ne pouvait, il ne devait plus y avoir de convenances, parce que tout devait être dit, sans aucun faux-semblant. A ce jeu-là encore il était plus fort qu'elle, mais elle ne l'enviait plus vraiment, après avoir fait sa part.

        Quelque chose au fond d'elle persistait à se demander pourquoi, mais à l'écouter parler, elle se rendit compte de ce qui avait été évident depuis le départ : il n'y avait pas plus de raison que celles qu'il lui donnait à cet instant. Il le voulait, rien de plus. Il n'y avait pas à chercher plus loin, pas de raison profonde, pas de dessein secret, juste sa seule volonté qui lui suffisait, à lui, pour agir. Il avait fait tout ce qu'il pouvait pour lui prouver sa bonne foi, il avait donné tous les gages qu'il pouvait, c'était à elle de l'accepter enfin, ou de le rejeter une fois pour toutes.

        "J'aurais aimé que tu l'accepte."

        Il y avait une maladresse surprenante dans le geste, quand Almarine l'entoura de ses bras. Comme un balbutiement à son début, comme si elle ne savait pas vraiment comment faire, comment s'y prendre. Un pas qui trébuche, une esquisse. Plus rien de son assurance très digne, plus rien de cela.

        - C'est le cas, murmura-elle.

        Pourvu qu'elle ne le regrette pas ! Une part d'elle-même avait encore la crainte de tout voir se fissurer, de la trahison et du mensonge. Le reste n'en avait plus cure et se réjouissait de céder enfin à ce qu'elle voulait vraiment. Une petite once de culpabilité persistait, mais elle n'était rien, comparé à ce qui lui aurait pesé sur le coeur si elle avait laissé les choses telles qu'elles étaient auparavant.

        - Il me faut simplement du temps
        , reprit-elle sans hausser la voix.

        Une hésitation, un silence bref.

        - Tu es une exception. ça n'était jamais arrivé avant, je ne sais vraiment comment réagir.

        Du temps oui, du temps et de l'espace, et toute la patience du monde pour apprendre. Elle ne trouvait plus ses mots, et demeura silencieuse après cela, sans bouger. Elle espéra qu'il comprît, parce qu'elle-même se sentait à bout de forces et elle avait déjà bien trop puisé pour être capable de beaucoup plus en la matière. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était demeurer là, auprès de lui. Il faudrait bien qu'il apprenne, lui aussi : tout ce qui chez elle se passait de mots, tout ce qu'elle ne pouvait formuler mais qu'elle exprimait autrement.


        Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 4 Juil - 8:27
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        Lorsqu’elle évoqua le temps dont elle avait besoin, un très fin sourire vint s’apposer sur ses lèvres alors que, d’une caresse toujours aussi douce, il glissa sa main contre sa nuque en inspirant profondément, leur regard ancré l’un dans l’autre.

        “Le temps nous en avons Almarine, nous avons autant que tu veux. J’apprend encore à te connaitre, et toi à me connaître. La seule chose que je refuse, c’est que tu doute de ma sincérité.”

        Il était bien en cet instant. Serrant au creux de ses bras celle qui quelques heures plus tôt lui donnait envie de frapper dans un mur. Il aimait la sentir contre lui, sentir sa chaleur, son souffle, sentir sa peau claire et ses cheveux tressés.
        Il était apaisé à un point que même lui ne pensait plus possible depuis plus d’un an. Il était serein, heureux et curieux : curieux de la découvrir davantage, curieux d’apprendre à la connaître, et pour cela, il ne cherchait pas à la brusquer.

        Accorder sa confiance était également une chose rare et dure chez le baron, et pourtant, ce petit bout de femme, cette grande dame, avait eu raison de sa présence et cette confiance il lui avait accordé presque instantanément, sous la lueur du ciel étoilé, dans ses jardins.

        Ce soir, la nuit était moins sombre encore, la lune un peu plus large, les étoiles semblant plus proches. Une légère brise rendait la nuit plus agréable et moins pesante, moins lourde.

        Délicatement, les lèvres du baron vinrent se poser contre le front de la demoiselle, avec une subtilité toujours aussi douce.


        “Accepterais tu de passer une soirée auprès de moi, sur le balcon, avec de quoi manger, de quoi boire, je pourrais jouer de la flûte traversière.. ou bien chanter. Du vin à foison, de la musique,des baisers et seul la lune pour nous observer, qu’en dis tu ?”

        Sa main glissa vers sa joue, pour la caresser avec cette tendresse contrastant avec les mains légèrement rude du baron. Le sourire ornant ses lippes s’accentua d’ailleurs, lorsqu’il se baissa finalement pour glisser un bras au niveau des genoux de la peintre, afin de la soulever contre lui. Un bras sous ses épaules, l’autre sous ses genoux, il sourit légèrement, fier de lui, pour s’avancer vers le balcon, où il se baissera pour allonger tout doucement la frêle demoiselle sur les banquettes de tissu rouge sur lesquels prônent nombreux coussins, certains cachés par les quelques plantes grimpantes du balcon retombant légèrement dessus.
        C’est sur ce lit confortable qu’il dépose donc la demoiselle, s’assurant qu’elle soit bien installé, un sourire taquin et fier aux lèvres, en se doutant que ca ne va pas lui plaire...
        Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 5 Juil - 2:32
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          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Les yeux clos, le souffle profond. Almarine sourit, et ses paupières se soulevèrent doucement quand Ysomir chercha son regard. L'or et l'outremer, bleu et brun, un même éclat à la lumière des lampes.

          Ils avaient tout leur temps, c'était vrai. Tout le temps du monde, et même un peu plus. Formuler cette pensée lui procurait une impression de vertige, comme de se dire qu'elle le pouvait, si elle le voulait, demeurer ici aussi longtemps que cela lui chanterait. Un goût de liberté, ou quelque chose qui y ressemblait beaucoup, une impression grisante, parce qu'elle était en sécurité, parce qu'elle n'avait plus à s'inquiéter du lendemain. Des perspectives nouvelles ouvraient une brèche secrète, là, dans l'ombre, dans le secret de l'alcôve, dans l'intimité ménagée à la faveur d'une nuit et de quelques confidences ; pourquoi ne pas s'attarder ? Rester, un peu, profiter. Elle avait tout le temps qu'il lui faudrait. Pour peindre, pour comprendre, pour aimer si l'envie lui en prenait, et pourquoi pas ? Pour tout ce qu'elle n'avait jamais dit à Chimène, pour toutes les batailles auxquelles elle avait renoncé, pour tout ce que le silence avait avorté avant même de prendre racine.

          Une sorte de sérénité céleste habitait la jeune femme, mais cette fois le mutisme n'était plus une fuite, plus un rempart, simplement un espace ménagé entre eux. Elle hocha la tête, et quelque chose émoussait enfin le tranchant de ses yeux, la sévérité du visage, rendait quelques années de jeunesse à ses traits trop austères. La douceur, éclose, encore fragile, à peine conscience d'exister.

          Son sourire s'élargit quand il lui demanda de rester. C'était ce qu'elle espérait, au fond. Clore la colère, l'oublier, la diluer dans les fonds de fin et la musique, revenir à l’insouciance, s'y perdre, plus vivement que jamais. Apaiser le cœur las de craindre, de ressentir et d'espérer, tout cicatriser dans la brûlure du vin et dans un pan de ténèbres.

          - J'en serais ravie, dit-elle à voix basse, comme si elle avait épuisé toutes ses forces. Je ne demande même que cela, maintenant. De la musique et du vin, ma foi, c'est tout ce qu'il faut à ce soir.

          Sur l'instant, elle ne sut si c'était ce qu'Ysomir avait pressenti, ou si c'était simplement parce qu'il ne pouvait décidément pas demeurer sérieux très longtemps, et puis ça n'eut plus beaucoup d'importance. Comme la veille, il n'eut presque aucun effort à fournir pour la soulever avant même qu'elle se rende compte de ce qui lui arrivait. Elle laissa échapper une exclamation de surprise, et par réflexe, encore une fois, se raccrocha à lui, et tout se mua en un éclat de rire irrépressible qui lui ramena les larmes aux yeux, mais pour une toute autre raison que précédemment. Les bras autour de son cou, elle avait appuyé son visage tout contre, à la jonction de l'épaule, là où elle paraissait toujours aimer laisser reposer sa tête.

          C'était peut-être l'épuisement, il est vrai ; l'émotion qui avait drainé toute son énergie, qui avait tout laissé à nu, qui avait tout balayé. Il s'était passé trop de choses, en trop peu de temps, la pression soudaine, la colère, l'immensité des choses qui s'étaient mélangées entre elles ce jour. C'était peut-être tout cela, et il y avait quelque chose de presque douloureux dans son rire, soudain, comme une pression qui s'échappe, comme l'abcès que l'on crève, le venin qui s'en va. On se serait étonné d'entendre pareille hilarité de sa part, si soudaine, si intense, si pure, comme une flamme mise à nu, et de fait, rien de ce qu'elle avait pu laisser entrevoir jusqu'à n'avait été semblable à cela. Rien, certainement, n'avait été aussi vrai.

          Mais Almarine restait Almarine et elle se redressa vivement, à peine déposée comme une princesse sur ses coussins écarlates. Elle s'essuya les yeux et secoua la tête d'un air désapprobateur que démentait encore l'éclat de son regard.

          - Je vous soupçonne de prendre un malin plaisir à cela, dit-elle en se penchant pour attraper l'un des verres abandonnés sur une des tables basses. Je me sais fort petite et pas bien lourde, mais enfin...

          Elle le remplit, le vida, et recommença deux ou trois fois avant de soupirer, enfin. Ce n'était pas le clairet tout juste fermenté que l'on servait à l'ordinaire, mais un de ces vins forts qu'on mêlait de miel et d'épices, avec une senteur de résine et de tanins qui envahissait le palais et brûlait la gorge. Traîtresse boisson, surtout dans la chaleur, mais c'était tout ce dont elle avait besoin, et de laisser l'ivresse atténuer les choses, flouter les contours, rendre l'univers un rien plus supportable.

          Il y avait un progrès notable, se dit-elle en attrapant le luth qu'elle avait abandonné sur les coussins. Elle ne se demandait même plus si c'était raisonnable ou non.

          Almarine se lova sur la banquette, ramenant autour d'elle le flot de ses jupes amples qui laissaient entrevoir ses petits pieds nus sous leur ruissellement de drap couleur de vigne mûre. Les genoux repliés contre elle, elle avait paresseusement appuyé sa tête en arrière, la caisse de l'instrument logée contre elle. Ses longs doigts encore tachés de fusain coururent sur les cordes, et elle sourit, un peu, et ses paupières se fermaient à demi comme celles d'un chat qui rêve.

          Son regard s'était égaré, loin, loin par-dessus les toits de la ville sous le crépuscule qui avait sombré dans la mer. Il faisait de plus en plus noir, et la lune s'était levée au milieu d'un semis d'étoiles et d'une mer obscure que l'on distinguait au-delà des lueurs du port, comme une grande nappe de ténèbres hérissée d'écume.

          Sans s'en rendre compte, elle avait remis de la distance, entre eux. Il lui fallait du temps, avait-elle dit, il lui en faudrait sans doute beaucoup, sans pouvoir sans doute outrepasser vraiment leurs natures si différentes. Le bleu et l'or, la froideur et le feu, et pourtant les solitudes jumelles qui s'entrelaçaient pour un temps. Elle n'avait pas besoin de plus, pour l'heure, que d'être là dans le silence, là, simplement. Il n'y avait personne d'autre, plus un bruit dans la chambre close qui sombrait dans l'obscurité, et cela n'avait plus rien d'effrayant tant qu'elle l'oubliait encore. Certaines personnes n'arrivaient pas à lui faire oublier le vide tout autour, à effacer l'isolement, mais c'était soudain plus facile, la nuit, comme si l'obscurité remplissait ce vide et occultait l'absence, faisait paraître les choses plus petites, plus infimes, et réduisait le monde au seul halo des lampes, à des poignées d'espaces clos qu'on eut pu tenir au creux de la main. Certaines personnes lui faisaient le même effet, certains occupaient tout l'espace, certains étaient assez, et Ysomir était de ceux-là.

          Un sourire, et quelques notes de plus.

          - J'ai cru voir quelques instruments de musique, ça et là.

          Elle inclina la tête sur le côté, avec cette mimique qu'il connaissait assez bien, maintenant.

          - Ce n'est pas un loisir que vous imagine avoir. Vous n'avez guère des mains de musicien, mais vous avez belle voix, que j'eus plaisir à entendre chanter. Cela vous arrive-il parfois ?

          La curiosité, teintée d'espièglerie, lui éclairait le regard, comme à plusieurs reprises auparavant. Elle ne disait pas cela par flatterie, en vérité ; elle ignorait si c'était parce que c'était la façon de parler des mellilanais lui était toujours aussi doux à l'oreille, mais elle y trouvait quelque chose de mélodieux.


          Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 30 Juil - 18:55
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          Le rire d’Almarine fut comme une braise qui bondissait de l’âtre. Un jet inattendu, brûlant, qui vint se loger tout près du coeur d’Ysomir. Un baume, curateur, apposé contre celui ci. Quelque chose qui fait prendre une grand inspiration de pur allégresse, de pur bonheur, comme le sourire d’une mère, ou le battement de cil d’une souveraine. Quelque chose qui vous prend par surprise et enveloppe ce coeur froid et dur d’une bulle ardente et humide. Une bulle qui redonne du courage à ce coeur, qui le guérit, apaise, le réchauffe. Un simple rire brisant ce masque froid qu’il avait déjà vu tomber partiellement hier. Un rire qui lui fit prendre cette bouffée d’air salvatrice, la même qu’un noyé qui retrouve la lumière de la surface. Il se sentit soudain si bien, si fort. Près d’elle, il se sentit grandit, et lorsqu’il se redressa après l’avoir déposé il se sentit déplié, grand, comme un aigle qui aurait trouvé comment déployer ses ailes. Ce rire, ce sourire faussement réprobateur, ce regard doux, caché sous la glace, ce fut un tel soulagement. Hier, il avait aperçu les dessous de cette coquille, cette face intérieure. Mais l’éthyl s’était déjà emparé d’eux deux, et tout le monde sait que l’éthyl révèlent souvent des choses interdites… Comment savoir si cela allait se reproduire un jour ? Cette confiance ? Cette alchimie ? Il avait eu peur de ne jamais pouvoir la revoir. Mais en cet instant, dans ce rire, ces larmes, ce sourire dissimulé, la lumière filtrait jusqu’à lui. Les rayons aussi purs et doux que ceux de l’Aube. Une caresse, douce, délicate, lente. Des rayons de joies sincère, de sérénité, de… vrai.

          Un sourire se dessina sur les lèvres du baron, et la demoiselle entreprit de commencer à boire, ce qui le fit légèrement rire. Au deuxième verre avalé, il se décida a retourner quelques instants dans la chambre, afin de revenir avec une bouteille. Lorsqu’il ouvrit la commode sous lequel reposait quelques calices, dont celui qu’il utilisait la majorité du temps, il plia les jambes pour s’accroupir face aux récipients de verres, pleins d’alcools divers, à la recherche d’une boisson digne d’être bu. Son regard fureta entre les étiquettes calligraphiées et les verres colorés, sans rien trouvé de probant.

          Puis son regard se figea.

          Ses prunelles s'arrêtèrent sur une bouteille, au fond de la commode, derrière toutes les autres. Une bouteille de verre bleu turquoise, tout juste visible tant la poussière la recouvrait. La gorge du baron se noua, et il cligna des yeux avant d’écarter lentement le reste de l’étagère pour approcher lentement sa main de la bouteille poussiéreuse. Il souffla dessus, faisant voler les moutons de poussière, puis la fit pivoter dans ses mains, pour observer le liquide à l’intérieur. Le morceau de parchemin collé à la bouteille était orné d’une écriture tremblante, maladroite et peu habile, en diagonale : “Valacar”. Une écriture d’enfant à l’encre noire, sur un papier qui avait jaunit avec le temps.
          Une larme manqua de couler de l’oeil du baron, mais il la retint de justesse en se relevant. Le verre laissé apercevoir un liquide presque transparent, surement quelque peu verdâtre. Il ne laissa pas les émotions d’avantage serrer son coeur et souffla en se redressant, laissant le meuble ouvert, pour filer vers son balcon. Il laissa lentement le bouchon de liège glisser sur le verre, puis le posa sur la table.

          “Je garde cette bouteille depuis… bien trop longtemps. Il me fallait une bonne occasion de l’ouvrir, et je crois qu’elle est arrivée.”

          Il servit deux verres de cet alcool dégageant une odeur mélangeant une multitude d’effluve de plantes, de fleurs, quelque chose de frais mais de fort, difficile d’en déterminer la composition.
          Quoi qu’il en soit, son verre en main, il se mit sur l’autre côté de la banquette, observant sa comparse avec attention tout en respectant la distance qu’elle avait replacé.

          Il laisserait le temps passer, faire son oeuvre. Pour une fois.

          “Ma mère eut le temps de m’apprendre à jouer de la flûte traversière, bien que je ne pense pas avoir le quart de l’étoffe d’un musicien.. mais j’en joue parfois. Je chante en revanche rarement. Je chantais beaucoup avant.. souvent. J’aimais cela.”


          Il se tut quelques secondes qui s’écoulèrent comme des heures.

          “Je n’ai plus chanté depuis le départ de mon père… sans vraiment le vouloir. Et… je viens juste de le réaliser. Je n’ai plus chanté. Ni pour moi, ni pour les autres. Le dernier fut celui des funérailles de mon bien aimé père.”

          Tout dans son regard prouvait qu’il disait vrai et il semblait soudain si perdu, comme s’il réalisé au fil des secondes ses paroles.
          Il ne savait plus comment chanter, du moins ne s’en souvenait-il pas. Sa voix en train de chanter, il ne s’en rappelait pas, il avait oublié ce son, cette mélodie, ces notes. Son esprit les avait effacés de sa mémoire, comme des souvenirs interdits et enfouis depuis la nuit des temps. Des souvenirs poussiéreux, comme ces appartements, comme cette bouteille cachée derrière les autres. Vestiges d’un temps oublié et pourtant si récent, tout lui paraissait si flou, si interdit et ancestral.

          Le regard figé sur Almarine, sur son regard mi-clos et apaisé, son coeur ne faisait que passer d’un extrême à l’autre, il vacillait ce soir entre colère, joie, colère, apaisement et incompréhension.
          Il semblait perdu.
          Seul.
          Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 6 Aoû - 20:43
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            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            La braise, sautée de l'âtre. Le souvenir de la flamme, un point incandescent dans l'obscurité, qui se rappelle encore du braiser qui fut, et de la potentialité à être. Peut-être, peut-être encore, une fois de plus. Le pointillé qui luit là où tout gît dans le noir, dans l'informulé, dans le creux secret des songes et des pensées qui s'ignorent encore. 

            Tout fut semé, grain par grain : rien de ce qui fleurirait après cela ne viendrait de nulle part, après tout. Mais pour l'heure, tout se taisait encore, un secret enclos dans les profondeurs alors que tombait un calme céleste qui s'abaissait du firmament avec le soir et le couchant. Revenir à l'ombre, encore, comme si elle n'était pas encore prête pour la lumière, encore figée dans un hiver qui l'avait prise à l'âge tendre où les choses se forment et où l'être s'élabore dans sa chrysalide. La froidure, fichée au fond du coeur, l'hiver qui était venu tout clore et faire silence sur les choses qui y avaient brûlé, une fois, deux fois, assez pour le regretter et s'en souvenir avec juste l'amertume nécessaire, qui tournerait à la mélancolie, après. 

            Les doigts minces d'Almarine jouèrent un instant sur les cordes du luth lové tout contre elle, et une grappe de notes vagabonda dans l'air du soir. Ysomir s'était éclipsé un instant alors qu'elle avait fait un sort au reste de la bouteille de vin, et était revenu avec les munitions nécessaires, ce qui ne manqua pas de lui soutirer un regard curieux. En digne néréenne, quoique Sairdagne ne fît guère concurrences à leurs voisins de Baros en matière de crus et d'eaux de vie, elle se méfiait autant qu'elle savait apprécier ce genre de trouvailles qui gisent au fond des vaisseliers et des chais de bien des châtellenies. De véritables trésors et d'authentiques poisons, pour ce qu'elle en savait, après plus d'une dégustation hasardeuse des bouteilles biscornues que l'on n'osait plus vraiment toucher faut de savoir encore précisément ce qu'elles contenaient. 

            Autant par habitude que par mesure d'élémentaire prudence face à un breuvage manifestement aussi vieux qu'elle et de nature tout à fait inédite, elle prit un instant pour sentir le contenu du verre que le baron lui avait servi. Elle l'éleva courtoisement vers lui avant de prendre une gorgée prudente : la chose était plaisante, quoiqu'elle fut bien en peine de distinguer la multitudes de plantes qui entraient dans la composition, et la prudence laissa place à une petite mine satisfaite. 

            - A en juger par le contenant, ceci doit être aussi âgé que moi. C'est un honneur. 

            Elle avait souri avec une pointe de malice, disant cela. Au fond, elle ne put s'empêcher de revenir à cette même mélancolie cruelle qu'elle avait ressentie le matin même en découvrant le logis du baron : il était difficilement concevable qu'une personne aussi avenante qu'il l'était n'eut trouvé d'occasion assez digne pour partager cela, et comme le reste, le détail suggérait une solitude à laquelle elle ne s'était certainement pas attendue. L'ombre se profilait encore, derrière le dehors souriant, et elle se demanda un instant sur combien d'aspect elle se trompait encore à son sujet. 

            Quand il lui répondit, elle eut à nouveau ce mouvement de tête instinctif, comme à chaque fois que l'on piquait son intérêt : la tête légèrement inclinée, les yeux un rien plus vifs, l'indice une attention un rien plus vive. L'aveu fila dans quelques instants de silence, bref, juste assez pour rappeler encore le soupçon glacial de la tristesse. La note à peine perceptible, nichée dans ses paroles et dans sa voix, s'accordait au reste : la solitude, encore. Il n'y avait plus personne, plus de musique, juste l'isolement au sommet de la citadelle, dans cette salle obscure hantée par trop de souvenirs.

            Un chant s'était tu sur le bûcher d'un parent, et Almarine se détourna pour se plonger dans son verre. Et si le sien venait à mourir, est-ce qu'elle chanterait pour lui ? Probablement pas. Du coin de l'oeil, elle surprit l'expression qui avait figé le visage d'Ysomir alors qu'il parlait : il n'avait pas réalisé, il n'en avait rien su avant même de le lui dire. Un secret échappé à la faveur de l'ombre, une faille, une fêlure : et de nouveau elle se souvenait de ce qu'il lui avait confié, une fois, deux fois, et d'à quel point il semblait ne pas soucier des risques qu'il prenait de la sorte. 

            Almarine demeura silencieuse, l'observa, comme un chat : les yeux grands ouverts, un soupçon de perplexité, une énigme, comme un miroir. Son visage ne laissa plus rien transparaître. Elle réfléchissait. Comment faisait-on, pour se livrer de la sorte ? Elle pouvait lui faire tant de mal, rien qu'avec le peu qu'elle savait déjà, le peu qu'elle avait compris en l'espace d'un jour : pourtant il ne reprenait rien, et persistait encore, offrait sa confiance comme un présent. Il y avait là comme un vertige, de celui qu'on éprouverait à mettre le couteau sous la gorge d'un autre. Elle ne comprenait pas, pas vraiment, pas encore, et ses yeux bleutés à la lueur des chandelles scrutèrent les siens à la recherche d'une réponse. 

            Finalement, consciente du silence inconvenant qui s'était installé, elle lui fit grâce d'un sourire. Un pas après l'autre, sur une route qui lui était inconnue : elle n'avait jamais agi de la sorte, elle s'était toujours retranchée derrière ses murailles, elle avait toujours observé, de loin, comme à travers la glace, sans jamais y prendre part, sans jamais répondre sauf par convenance en feignant une commisération courtoise. Elle avait déjà enfreint ses propres limites, un moment plus tôt, pour désamorcer la colère, et se découvrait soudain capable d'aller plus loin, comme si elle avait enfin regardé au-delà des seuls horizons qu'elle s'était fixés pour sa propre sécurité, et qu'elle découvrait qu'il y avait quelque chose, là. 

            Un pas, l'un après l'autre. 

            - Une voix qui s'éteint, c'est toujours triste, dit-elle, doucement. 

            On percevait l'effort qu'elle faisait pour ne pas se retrancher à nouveau dans la froideur. Le ton était un rien plus bas, le regard toujours direct, mais gagné par un rien d'hésitation, presque une maladresse. Pourtant, elle persista. Ses paroles, la veille, l'aveu de l'isolement qui était le sien lui revint plus vivement que jamais. Elle ne pouvait que comprendre, ô combien, la déchirure constante, l'insidieuse lamentation du vide laissé par les autres et que rien n'avait pu remplacer. La mort, la rancoeur, les erreurs qui ne s'effacent pas. 

            - Beaucoup d'autres choses semblent s'être aussi éteintes avec votre père et les vôtres,
            reprit-elle, lentement, avec une délicatesse évidente. 

            Il ressemblait à sa demeure. Cette pensée lui vint alors qu'elle allait parler, et elle demeura un instant figée. C'était cela, oui : le dehors était riche et aimable, empli de vie, de couleurs, de lumières. Mais dans le secret, au fond, il n'y avait que le vide : une alcôve déserte, emplie du souvenir de ce qui avait été et ne serait plus jamais. Les souvenirs s'amoncelaient sous la poussière sans que rien ne les dérange, en lui, comme dans la vaste obscurité déserte enclose au sommet du château. Un coeur vide, sous les ors et les parures. 

            Ses gestes se firent précis, méticuleux, quand elle se redressa, déposa le luth près d'elle, et s'assit, bien droite, pour le regarder en face. C'était étrange, de percevoir soudain la vulnérabilité d'un homme. Pleine, entière, sans fard, qui se lisait comme un livre ouvert dans le regard qu'il posait sur elle. Le premier pas, vers la chute de tout les masques : c'était ainsi qu'il l'avait formulé, la nuit précédente, et sur le moment, cela lui avait échappé : elle prenait pleinement conscience de la portée et de la vérité de ses paroles, à présent. 

            - A vous entendre, j'ai l'impression que vous avez renoncé à une part de vous-même. Vous m'avez été de bon conseil, hier au soir, quand je vous ai confié mon tourment : à moi de tâcher de l'être pour vous. Vous avez perdu déjà bien assez, je crois, pour pouvoir vous résigner à vous perdre vous-même. Le vide ne peut demeurer éternellement vide, faute de quoi, il dévore tout : si vous ne pouvez renouer avec les choses qui se sont tues alors, trouvez-en d'autres. 

            Les yeux, profonds, l'infini outremer qui se déclinait en nuances orageuses. 


            - Vous m'avez dit qu'il y avait encore de l'espoir pour moi, qu'il y avait encore des batailles à mener. Je vous ai cru. Les vôtres ne se mènent pas toutes sur le champ de bataille, monseigneur, et je crois que bien que, comme les miennes, elles se mènent là où elles sont les plus ardues. 

            Elle s'était penchée vers lui disant cela, et sa voix avait gagné en assurance, parce qu'elle pensait fermement chaque mot. Elle ne connaissait que trop bien l'erreur fatale de fuir ses propres ténèbres, pour se dérober à leur emprise chaque fois qu'elle le pouvait, pour fuir en avant sans cesse, et sans y faire face. Mais c'était parce qu'elle avait commis ces erreurs là qu'elle savait fort bien ce qu'elles pouvaient coûter, et qu'elle pouvait le lui dire, à lui, qui en était si proche. 

            - Chantez encore, si cela vous plaît. Trop de choses sont déjà tues, ici. 


            Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 12 Aoû - 21:06
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            “Des choses se sont tues, en effet. Les unes après les autres, à une vitesse folle… Comme une pierre qui roule le long d’une colline, en entraînant d’autres avec elles. Les piliers qui retenaient ma vie, qui l’entouraient, sont tombés un par uns, ne laissant qu’un vaste champs de ruines poussiéreux.”

            Les yeux du baron se clorent, sa gorge se nouant quelques instants avant qu’il ne souffle discrètement, pour évacuer la pression. Tout ce qui sortait tout à coups de ses lèvres, si rapidement, semblaient avoir demeuré en son coeur depuis bien trop longtemps. Une confession bien plus libérée encore que la veille. D’un coup, tout sortait, se relâchait, comme si désormais il se laissait aller, comme s’il lui était incapable de retenir tout cela un instant de plus. Comme la première pierre que l’on ôte d’un barrage, tout le reste vole en éclat et laisse surgir l’eau sans attendre, sans retenue.

            “J’étais le guerrier, le champion, le soldat. J’était le combattant de mon père, son officier, son commandant. Il m’avait fait former par tous les maîtres d’armes qu’il avait pu engager. Depuis ma plus tendre enfance c’était mon destin : le combat, la guerre.”

            Il remonta un genoux contre sa poitrine, lentement, avant que sa main ne glisse lentement vers sa botte. Ses doigts glissèrent à l’intérieur du cuir et il en sortit une dague qu’il glissa sur la table basse devant eux, près des bouteilles et des verres.

            “Je ne connaissais rien à la politique, rien à la diplomatie, rien aux rites de nos dieux. Et je en cherchais pas à en savoir plus. J’étais le commandant de notre armée, le porte étendard de Valacar, sa figure de proue militaire.”

            Bien que ses propos semblaient paraître grandiloquent, tout dans son ton et sa voix évoquait le regret et la mélancolie.


            “J’étais heureux ainsi, je l’avoue. Au milieu des destrier et des lames, des masses et des pavois brisés. J’avais les bénéfices du soldat, de la vie d’homme d’armes. Me marier n’avait pas grande importance aux yeux de mon père veuf, qui avait déjà grand à faire avec mon ainé et ma jeune soeur. Alors je menais la vie qui me plaisait, parmi mes hommes, parmi les rues d’Aquila.”

            Il inspira et se pencha en avant pour subtiliser à son calice une grande gorgée du mystérieux alcool qu’il avait apporté.


            “Puis le destin frappa, emportant mon frère vers le trépas lors d’une simple lutte contre des rebelles. L’héritier au titre de baron poignardé par un paysan en colère, dans sa tente, sous les yeux de son armée. Le grand Eomir, mon bien aimé frère, à qui mon père avait tout enseigné depuis sa plus tendre enfance, venait de perdre la vie pour l’histoire de quelques pièces. Une stupide taxe.”


            Son poings se serra presque malgré lui, et les paroles continuaient de se déverser, comme un torrent qu’un barrage ne saurait arrêter. Il était seul depuis bien trop longtemps, cela ne pouvait plus rester cloitré dans sa poitrine sans que personne ne le sache.

            Soudain alors qu’il continuait de parler, il se demanda pourquoi il faisait cela. Pourquoi elle ? Pourquoi lui fait confiance ? Pourquoi lui dire tout cela sans la connaître ? Pourquoi ce besoin semblait si fort ?

            “Mon père était déjà malade à cette époque, mais il tenta malgré tout de m’apprendre ce qu’il avait mis plus de vingt ans à transmettre à mon frère. Je ne me rendais pas encore compte que j’allais devoir endosser son rôle. Je ne pensais qu’à venger mon frère, à combattre. Je ne pensais pas que je devrais prendre ce titre. Pas si tôt. Mon père est parti trois ans seulement après mon frère, pendant une nuit.Et là, je fut seul. Ma soeur était encore trop jeune pour pouvoir m’épauler d’une quelconque façon, et voilà que je devais abandonner ma lance, mon bouclier, mes hommes, pour m’asseoir sur ce trône, dans ce palais. Voilà que je devais laisser tomber mon sabre pour prendre la plume et le cachet de cire. Je n'étais absolument pas près.”


            Saisissant la bouteille, il se permit de remplir de nouveau les deux coupes, afin d’en reprendre une gorgée.

            “J’ai eu la chance de mener un peuple profondément attaché à ma famille.. un peuple qui m’aimait et qui me laissa prendre mes marques. Ils savaient que je les connaissaient mieux que quiconque, et il me firent confiance. Alors je me bat chaque jour pour ne décevoir personne. Pas le moindre Valarien. Je veux que chaque habitant de mon domaine soit fier de son appartenance, fier de son origine, de ses dirigeant. Je veux que chaque Valarien puisse crier haut et fort qu’il aime ses terres, son domaine, sa ville.”

            Un élan de bravoure et de sincérité semblait tout à coup gonfler ses poumons, remplir son torse, redresser son dos et redonner de la force à sa voix. Comme un orateur animé par ses propos, il semblait tellement croire en ce qu’il disait que lui même reprenait confiance. Mais la conclusion de ce long monologue fut rude et criante de vérité. Comme une enclume tombant sur le pavais.

            “Mais je suis seul.”
            Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 13 Aoû - 15:06
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              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              Almarine demeura silencieuse, durant le long moment où il parla, et se garda bien de l'interrompre, ou même de détourner les yeux de lui. Une sorte d'horreur secrète grandissait en elle, à mesure qu'elle constatait l'étendue des souffrances larvées, sous les ors et la lumière. L'apparence s'écaillait et tombait en poussière, se délitait, à mesure qu'il poursuivait, la voix vibrante du chagrin qui avait tant tardé à s'exprimer. Au creux de la nuit qui tombait, dans l'alcôve secrète nichée sous les colonnes du grand vaisseau de pierre solitaire, les chandelles brillaient comme des étoiles perdues en plein ciel ; un noeud, dans l'ombre, deux âmes qui joignaient une fois de plus leurs solitudes jumelles, à la faveur d'un geste, à la faveur d'un mot. 

              Il était si vulnérable. Et il ne s'en cachait pas, pas devant elle, à tout le moins : et comme un écho à tout ceci, les yeux de la peintre se posèrent sur le couteau qui fut posé sur la table, entre eux. Une illustration assez littérale, en vérité, et elle réalisa qu'il avait été sur le point de partir, un moment plus tôt, quand elle l'avait retenu. Il serait parti avec tout cela sur le coeur, et une blessure de plus, par sa faute. Cette pensée avait quelque chose de glaçant, parce qu'elle avait été si proche de tout gâcher une fois de plus... 

              Essayait-elle de se racheter ? Peut-être. Pour lui, et pour tous ceux qui, comme lui, s'en étaient allés, ceux qui étaient demeurés à la porte, sur le seuil, repoussés par tout ce qu'elle érigeait de froideur pour se protéger. 

              Un profond soupir échappa à Almarine, quand le silence se fit. Elle baissa les yeux, enfin, comme par pudeur, réalisant qu'elle l'avait fixé du regard tout du long, et que ce pouvait être inconvenant. Il ne s'y était pas dérobé, plus tôt, mais les choses étaient autrement différentes à présent, et elle-même se sentait presque mal à l'aise de le voir ainsi désemparé, laissant émerger les fragilités au grand jour. 

              - Je ne prétendrai pas comprendre, dit-elle, et sa voix s'était faite un rien plus douce. Le Trimurti m'en préserve, je n'ai pas connu autant de deuils. Pourtant... 

              Une hésitation se faufila dans ses paroles et elle leva vers lui ses yeux calmes. 

              - Pourtant je sais bien le fardeau de la solitude. Je la crains, j'en souffre aussi, et bien trop souvent par ma propre faute.

              Elle s'étonna de la facilité avec laquelle elle avait prononcé ces derniers mots. Quelque chose s'en trouvait allégé, au fond d'elle, comme si une porte venait de s'ouvrir, une voie nouvelle, vers autre chose. 

              - Cela, je puis le comprendre. 

              De nouveau, les paupières avaient voilé l'azur, comme une ultime dérobade face à la vérité. Elle se redressa dans un bruissement d'étoffes, et les longs replis de sa robe glissèrent contre le velours quand elle se rapprocha de lui. Elle était paisible, soudain, et il y avait comme une délicatesse maladroite dans la main, blanche et fine, qui se posa doucement son épaule dans un geste de compassion. 

              - Tout n'est pas perdu pour vous, je le vois bien. 

              Elle lui sourit, avec toute la bienveillance dont elle était capable. C'était un trait commun à beaucoup, sans doute, de voir l'espoir pour les autres, quand on n'en voyait aucun pour soi-même. 

              - Vous ne manquez ni de force, ni de bravoure, et sans doute en avez-vous bien plus que moi. 

              La souffrance était si vive, là, juste là, à portée de main. Elle se sentait impuissante face à elle, et se rappelait soudain pourquoi elle s'isolait tant des autres, pour ne pas se laisser atteindre par eux, pourquoi elle demeurait enclose derrière ses murailles. Un pas de côté, une distance, pour que la détresse ne la touche pas, mais ce soir, il n'y avait plus rien de cela et elle voyait tant de choses en lui qu'elle comprenait et ressentait comme si c'étaient ses propres pensées. L'effroi et la peine, le poids des responsabilités soudaines, ne plus être à sa place, tant de choses qui dépendaient de ses actes... Pourtant, pourtant il était toujours là, toujours debout, et il faisait front à sa façon. 

              - Il n'est pas aisé de demeurer soi-même quand le monde nous presse de changer. Mon jugement est ce qu'il est, mais je crois bien que vous êtes sur la bonne voie. Ne laissez pas cela vous ronger, de grâce, je sais trop le prix que l'on paie à renoncer à certaines choses qui nous ont façonnées. La solitude est un poison, on s'y habitue si vite que lorsqu'on s'en rend compte, il est souvent trop tard. 

              Il y avait de la peine, soudain, dans sa voix, parce qu'elle le savait bien, elle. On sentait soudain qu'elle parlait d'expérience, et c'était si vif, si prégnant, même si elle évoquait cela encore à mots couverts. Elle ne pouvait encore s'exprimer avant autant de franchise qu'il le faisait, mais elle faisait de son mieux. 

              - Une fois qu'elle a fait son nid, on peine à l'en déloger. Vous avez déjà renoncé à trop de choses, je crois... Mais vous pouvez encore changer cela. Vous m'avez fait confiance, et je ne sais encore pourquoi, mais voici : je n'aurais jamais été capable d'en faire de même, aussi sincèrement, comme vous l'avez fait. Je vous admire pour cela. 


              Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 13 Aoû - 21:34
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              Lorsque la main frêle et blanche vint frôler son épaule, il prit une inspiration. Il avait parlé quelques longues minutes sans s'arrêter, et en ne lâchant presque jamais la demoiselle des yeux.
              Les paroles se succédaient, continuellement, émergeant de sa bouche sans qu’il n’y puisse quoi que ce soit. La frontière était tombée. Bas les masques.

              Elle l’avait vu sans aucun apparat, sans aucun voile, sans aucun filtre. Elle avait vu l’homme brisé sous le soldat doré. Elle l’avait vu seul, il le sentait. Elle comprenait.

              Son souffle s’était soudain fait si léger une fois qu’il eut finit de prononcé ces derniers mots. Il se sentait comme un condamné à qui on ôter ses chaînes. Libre. Libre de ce poids qu’exercait la solitude depuis tant de temps sans qu’il n’y puisse rien, sans qu’il ne s’en rende même vraiment compte.

              Il respira.

              Il l’observa.

              Puis elle parla, d’une voix qu’il ne lui connaissait presque pas. Une voix douce et dégarnit de cette rigidité, de cette froideur palpable à l’ordinaire. Cela fut comme un feu de camps qui réchauffa sa peau. Comme la compagnie d’une étoile solitaire, durant une nuit sombre.

              Ses mots, ils les écouta avec une attention totale. Il n’était qu’à elle. Cet instant lui appartenait.

              Cette main, venait de se poser sur son épaule, et ces quelques secondes semblaient suspendu dans le temps aux yeux du baron. Un moment juste avec elle, comme hier. Ce contact, cette caresse réconfortante, referma au yeux d’Ysomir la même bulle qui les enveloppaient hier, au fond des jardins. Cette bulle qui les isolaient du reste du monde. Cet écho de sa voix qui ne résonnait plus que pour lui.

              Puis vint ce sourire. Ce sourire qui ne put faire autre chose que le faire sourire à son tour.
              Comme un automatisme, une réponse évidente à ce geste si simple mais si chaud et si cher.


              Lorsqu’elle finit  son tour de parler, il ne trouva pas de mots à lui dire, pas tout de suite, pas ainsi. Alors d’une main calme, d’un geste lent, il vint saisir cette main posée contre son épaule, pour la porter jusqu’à sa bouche. Il y déposa ses lèvres dans un geste tendre et d’une délicatesse évidente, les yeux clos. Un baiser qui dura à la fois quelques instants et une éternité, avant qu’il ne finisse par relever le regard vers son visage.

              La main d’Almarine vint doucement se faire saisir par la main opposé du baron, qui de l’autre bras, l’attira lentement contre lui, sur ses genoux, en amazone.
              Il ne la forca en rien du tout, mais ce geste paru pour lui une évidence, la sentir contre lui, au creux de ses bras. Sentir sa peau, son odeur. Sentir ses cheveux contre son cou, sentir sa main claire effleurer sa barbe mal rasée…

              Il se rendit compte en cet instant que cela lui paraissait si évident, si simple, si nécessaire.

              Alors sa main vint se glisser sur la joue de sa comparse, pendant que son front prenait place contre le sien, lentement, toujours en silence pour l’instant.
              Son souffle était aussi calme que la veille, ses mains tremblaient légèrement.

              “Si elle fait son nid si facilement… aide moi à la combattre.”
              Re: Les promesses de l'Aube ─ Mar 14 Aoû - 18:24
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                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                Et puis, il y eut un sourire. L'expression du visage d'Ysomir à cet instant était à elle seule une récompense. C'était un sentiment étrange, soudain, de s'apercevoir qu'elle pouvait faire quelque chose, malgré l'impuissance qu'elle éprouvait face à tant de chagrin. Elle pouvait faire quelque chose, et c'était sans doute ce qu'elle avait oublié en se retirant dans son isolement : certes, avec la proximité venait toujours une certaine vulnérabilité, mais aussi la compassion et l'entraide. Il n'y avait pas que de mauvaises choses, il n'y avait pas que la souffrance, et c'était si doux, soudain, de se souvenir que toutes les peines pouvaient trouver un remède, parfois si simple, parfois à portée de main. Elle avait juste à être là, comme il le lui avait demandé. Elle avait juste à choisir, un pas de plus. 

                Almarine sourit quand il porta sa main à ses lèvres, tout doucement, comme pour la remercier. Quel besoin d'en dire plus ? La lumière était revenue, au fond de ses yeux, un apaisement infime qui s'en venait, le soulagement, enfin. Elle ne se déroba pas quand il la prit contre lui, parce que, comme la veille, cela semblait venir comme une évidence. Au fond d'elle, demeurait une inquiétude infime, une angoisse latente, parce qu'elle ne comprenait toujours pas pourquoi, par quel miracle étrange elle arrivait si aisément à accepter une proximité qu'elle avait fuie, d'ordinaire. C'était une pensée, une émotion qui s'imposait de toute sa force sans qu'elle puisse exercer le moindre contrôle sur elle, c'était quelque chose qu'elle redoutait en même temps que cela lui apportait la paix la plus grande. 

                Il s'était réfugié contre elle, tout contre elle, et après un instant d'hésitation, elle referma ses bras sur lui. Si minces, si frêles, un fragile rempart contre la nuit, aussi vain et aussi éphémère que toutes les murailles que l'on dresse pour tenir les ténèbres à distance, fut-ce l'espace d'un instant. Comme la veille, elle retrouva la même sensation, comme si tout, soudain, se taisait. Là, juste là, plus rien. Les souffles mêlés, l'écho d'un battement de coeur, le fantôme de la chaleur sous la soie. Plus rien. Elle ferma les yeux un instant, cédant avec remords à l'apaisement qu'elle y trouvait, une fois de plus. Un plaisir coupable, un peu, mais elle s'y attardait encore parce qu'elle ne parvenait même plus à se souvenir de la dernière fois qu'elle avait trouvé cela auprès d'un autre, auprès d'une autre, qui n'était pas Chimène. Le réconfort, et son poison, comme se sentir céder, juste un tout petit peu plus. Ses doigts fins effleuraient sa joue, glissèrent le long de sa mâchoire, se mêlant brièvement à ses cheveux, comme pour en éprouver la texture, garder un peu de leur tiédeur sous la brise. Paupières closes, juste une seconde, une seconde de plus. 

                L'azur se dévoila de nouveau quand il posa son front contre le sien. Elle sourit, tout doucement, le souffle suspendu. Quelques mots s'envolèrent dans le noir. Une supplique, à sa façon, et une fois encore, elle l'enviait de parvenir à chercher la guérison, à quérir de l'aide pour le mal dont il souffrait et qu'elle connaissait si bien. Elle, elle n'y était jamais parvenue. Il paraissait avoir une conscience très claire, fut-ce tardive, de ce qui le rongeait : il y faisait face, quand elle le fuyait. Elle ne pouvait se guérir elle-même, faute de savoir le remède qu'il lui fallait, tandis que lui en semblait si sûr, et il savait ce dont il avait besoin. 

                Comment pouvait-elle encore refuser ? Il avait accompli plus en quelques heures qu'elle ne l'avait fait de toute sa vie. 

                - Je le ferais, murmura-elle. Autant qu'il m'est possible. 

                De nouveau, Almarine le serra dans ses bras, la tête blottie au creux de son épaule, pour ne plus rien voir, ne plus rien ressentir que sa présence. Elle réalisait enfin que c'était ce qu'elle avait voulu, à le voir si vulnérable, mais qu'elle n'avait pas même osé y songer. C'était pour lui, c'était pour elle, aussi. 

                S'attarder, encore, là où il n'y avait besoin de rien d'autre. Tout se refermait à nouveau sur eux, volés à la nuit claire qui faisait silence autour d'eux. Tout juste entendit-on, noyé dans les murmures nocturnes, un infime frémissement, à peine perceptible : l'écho d'une porte qui se refermait, tout au fond de la salle plongée dans l'ombre. Benvenuto n'avait glissé qu'un regard sur la loggia encore illuminée par les quelques chandelles, se gardant bien de troubler l'instant, et s'était détourné tout aussitôt, rassuré. 

                La jeune femme n'avait pas bougé, et puis, presque à regrets, elle se redressa pour s'asseoir près d'Ysomir, comme si à présent qu'elle y avait goûté, elle ne voulait plus rompre de la proximité qui s'était nouée entre eux, à nouveau. Les instants propices, ceux qui se dérobent en secret, tous ceux qu'elle avait déjà laissé filer : elle ne voulait plus rien gâcher, cette fois. Le trouble était perceptible, quand elle saisit son verre le vida sans plus de manières, et malgré le calme, malgré tout, il semblait soudain que des sentiments contradictoires s'affrontaient au fond d'elle. 

                - Pour l'heure, je ne connais qu'un seul vrai remède, reprit-elle un ton plus haut. 

                Elle remplit de nouveau leurs coupes et tendit la sienne à Ysomir en guise d'explication. Elle se dérobait encore, comme si elle cherchait encore à reprendre de la distance, un contrôle sur les choses. Sans doute qu'une rougeur s'attardait sur ses joues pâles, sous les taches de rousseur que le soleil y avait jeté. La pudeur, à nouveau, le regard un rien furtif sur les paupières à demi baissées. Trop de choses, en trop peu de temps. La crainte s'attardait à nouveau, tenace, parce qu'il lui faudrait encore du temps pour s'y faire, à tout cela, à tout ce qu'elle pouvait ressentir et qui n'avait pas éclos depuis si longtemps.


                Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 15 Aoû - 12:15
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                Almarine reprit un peu de distance, et aussi difficile que ce fut pour Ysomir, il la laissa faire, au nom du temps qu’il avait promis de prendre. Il aurait aimé l’embrasser, la serre contre lui, s’étreindre mutuellement avec la seule capable de lui faire oublier tout le reste.

                Mais il n’en fit rien, respectueux. Il tiendrait parole.

                Lorsqu’elle entreprit de remplir à nouveau leurs verres, le baron esquissa un sourire calme et sincère, en profitant pour replacer une mèche rousse qui tombait devant les lacs d’azur d’Almarine. Cette mèche, il la glissa derrière son oreille tout en soufflant un léger rire.

                “Un seul remède ? Le fait d’être tous les deux me suffit déjà, mais qui refuserait une coupe pleine tendu ?”

                Il s’en saisit, et pris l’initiative de venir trinquer tout doucement avec elle.

                “A une nouvelle nuit étoilé tous les deux.”


                Ses paupières se fermèrent, puis il bu sa coupe d’une traite, lentement, inspirant pour savourer l’alcool de plantes.

                Puis il rouvrit les yeux, et son regard vint s’ancrer dans ceux d’Almarine, l’or et l’océan. Sa respiration semblait ralentit, et bien qu’il aurait donné beaucoup pour l’avoir encore contre lui, sur ses genoux, il ne pouvait qu’apprécier cet instant. Comme un baume apaisant, la présence de l’artiste le calmait à un point qu’il ne pensait pas possible.

                “J’aime cette étincelle au fond de ton regard. Elle n’était pas là hier et… je ne sais pas vraiment comment le dire mais elle me réchauffe, elle… je ne sais pas.”

                Un petit sourire confus accompagna un rire bref du baron qui détourna le regard vers le ciel.
                Par tous les dieux, voilà qu’en plus de l'apaiser elle commençait à le faire perdre ses mots ? L’imperturbable aplomb du baron se voyait réduit en poussière par cette douce rouquine..

                Il songea à sa mère tout à coup, la seule personne sur cette île à qui il n’avait jamais pu tenir tête. Cette grande dame, avec sa douceur et sa patience infinie, qui avait une totale main mise sur ses fils. Le contraste entre la rudesse du père et la patience de la mère.

                Son sourire, son regard. Almarine lui ressemblait quelque peu maintenant qu’il y pensait. Almarine quand elle ôtait son masque de givre, bien sûr, mais elle lui ressemblait, cette douceur.

                Il se redressa.

                Une fois debout, il se glissa face à elle et s’abaissa, pour venir lentement aposer ses lèvres contre son front, l’effleurant tout juste.

                “Ne bouge pas, j’aimerai t’offrir quelque chose.”


                Puis il se dirigea vers les appartements, dans lesquels il disparu une ou deux minutes.

                Le bruit d’un tiroir qui s’ouvre, puis qui se ferme, et il était de retour, un objet en main. Une fois à son niveau il glissa près d’elle, sur la banquette, un doux sourire pensif aux lèvres.

                Dans ses mains, il tenait une plume. Une plume sculpté, en argent, finement ciselé, ornée de gravures, une multitudes de petits sillons. Si la lumière des bougie ne faisait pas briller l’argent, l’orfèvrerie était si fine et raffinée qu’on aurait pu la prendre pour une vraie plume d’oie. Au bout de l’objet était fixé l’extrémité d’une vraie plume, taillée et durcies au charbon, visiblement amovible de la partie métallique.

                “Elle appartenait à ma chère mère, et tout comme beaucoup de choses ici, cela fait bien trop longtemps qu’elle repose au fond de son tiroir. Prends là. Garde là, en promesse de m’écrire souvent, le jour où il te faudra repartir… Je te l’offre. Avec l’espoir que tu ne m’oublie jamais totalement.”
                Re: Les promesses de l'Aube ─
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