Les promesses de l'Aube
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Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 15 Aoû - 12:44
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    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    Non sans un rien de soulagement, Almarine trinqua de bon coeur avec le baron. Il lui laissait de la distance, et c'était pour le mieux : comme la veille, elle ne pouvait que lui être reconnaissante de l'espace qu'il permettait, fut-ce à contrecoeur, elle le voyait bien. 

    Ses paroles la firent sourire, et puis elle détourna légèrement le regard, et c'est un avec un profond désarroi qu'elle se sentit rougir comme une jouvencelle face au compliment qu'il lui faisait. Elle ne laissait rien de cela la toucher, d'ordinaire, soit qu'elle estimât que ce fut simplement vrai, soit qu'elle prît cela pour des flatteries destinées à extorquer quelque chose en retour. Mais de la part d'Ysomir, rien de cela, évidemment, et elle se prit à l'observer un instant, à la dérobée, alors qu'il cherchait ses mots. 

    Ses yeux à lui s'étaient levés vers le ciel, comme s'il pouvait y trouver les paroles qui lui manquaient, mais ceux d'Almarine s'étaient faits plus rieurs, un instant. Son sourire s'accentua juste un peu, teinté d'un amusement assez peu charitable, certes, mais qui trouvait son réconfort dans la réciproque manifeste du trouble qu'ils s'inspiraient à certains moments. Bien, au moins n'était-elle pas la seule à se voir quelque peu déstabilisée, et pour cela au moins ils étaient sur un pied d'égalité. 

    Elle avait encore son verre à la bouche quand il se leva, effleura son front d'un baiser et s'en fut dans la chambre. Curieuse, elle le chercha du regard, et s'attendit à beaucoup de choses, mais sans doute pas à ce qu'il lui rapporta. Elle écarquilla légèrement les yeux avec surprise, et n'osa pas se saisir de l'objet qu'il lui tendait, puis s'y résolut, avec la plus grande délicatesse, du bout des doigts, comme si elle craignait de le briser. 

    - Rajas Toute-Puissante, Ysomir, c'est trop, je ne peux pas accepter cela, murmura-elle en admirant les reflets qui couraient sur la finesse de l'orfèvrerie. 

    Le travail en était exquis, et l'objet de toute évidence fort ancien et précieux, ayant appartenu à sa mère. Ce n'était rien d'anodin, un présent de roi, qui valait bien la totalité de ses bijoux et au moins le quart de tous ses biens. 


    - Vous êtes trop prompt à vous séparer de vos richesses, reprit-elle sans pouvoir se résoudre encore à le tutoyer avec autant de naturel qu'il le faisait. C'est un souvenir de votre mère, êtes-vous certain de vouloir me l'offrir ? 

    Sa voix s'embrouillait un peu, sans que l'on sache si c'était par cause de l'ivresse ou de l'émotion fugace. Elle était touchée, bien plus qu'elle ne pouvait bien le dire, parce qu'elle percevait bien l'importance que cela pouvait avoir. Et puis, l'espace d'une seconde, elle se reprit un peu, et puis lui fit à nouveau l'un de ces sourires teintés d'espièglerie qui lui faisaient briller les yeux de si jolie façon. 

    - Je veux bien la prendre, reprit-elle, au titre des gages que vous me devez. Cela m'incitera à lever le nez de mes peintures pour me laisser le temps de faire un peu de poésie. 

    L'artiste reprenait le dessus, inévitablement. L'oeil avisé ne tarda pas à jauger de la légèreté de la plume, en éprouva la dureté du bout du doigt, esquissant quelques gestes du poignet, et elle parut satisfaite, à en juger par cette petite moue appréciatrice qui devait commencer à être familière. 


    - Je suis certaine de pouvoir écrire de plus jolie choses qu'à l'ordinaire, avec un si bel outil. Peut-être vous dédierai-je mes premiers vers, s'ils sont présentables, acheva-elle gaiement. 

    Elle se tut un instant, et puis lui sourit encore, tout doucement. 


    - Merci. 


    Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 23 Aoû - 20:37
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    Ce simple petit merci fit naître sur les lèvres du baron un sourire à la fois ému et attendri. Il leva lentement la main pour la caler délicatement contre la joue d’Almarine, son pouce effleurant lentement le coin de ses lèvres.

    “Ce sourire j’aimerai que tu puisse toujours le garder.”

    Quelques secondes de silence.


    “Vous êtes un ange mademoiselle de Servelan.”

    La voir, avec cette plume, cet artefact du passé, faisait naître en lui un curieux mélange d’émotion. La mélancolie de revoir cet objet à la lumière, tous les souvenirs qu’il évoquait, les bons, les mauvais, les regrets et les peines de la perte. Mais aussi la joie de la voir dans de si belles mains. Qui aurait été plus digne qu’elle pour redonner une seconde vie à ce fragment de mémoire ?


    Ce sourire resta ancré quelques secondes sur le visage d’Almarine, puis ses paupières clignèrent, laissant tout juste le temps à Ysomir de se pencher tout doucement vers elle pour déposer un baiser contre ses beaux cheveux roux. Un baiser bref, à peine effleuré, avant qu’il ne se résigne à lâcher sa joue, reprenant place sur la banquette, avec cette distance qu’elle voulait maintenir.

    Il ne faisait évidemment pas de bon coeur, et il aurait aimé la serrer encore dans ses bras, longtemps. Plus longtemps. Mais il était peut être trop.. tôt ? Il ne savait pas trop, mais il voulait qu’elle se sente bien, l'oppresser ou l’inquiéter était désormais la dernière de ses volontés.

    “Bien que tes lettres me feraient plaisir, j’espère que ces travaux te garderont içi quelques temps… Je n’ai pas envie de te voir partir. J’aimerai prendre le temps de te faire découvrir la ville, ses petites rues, ses beautés, ses charmes. Te montrer l’île, entière, sa nature, ses torrents, ses bosquets. Te montrer les élevages de vers à soie, le travail de celle ci. J’aimerai t’offrir une robe dont tu rêverais. Une que tu aurais imaginé, et que je ferais tailler spécialement pour toi. J’aimerai que ce portrait te prenne plusieurs mois.”


    Il souffla un petit rire nerveux en levant les yeux vers la vigne vierge qui ornait les murs du balcon, retombant par endroit en de fine et belles lianes miniatures. Ce rire survint lorsqu’il se rendit compte de sa totale absence de filtre. Il disait tout ce qu’il pensait, tout était vrai, et il ne déformait rien. Il parlait comme si de rien n’était, et cela il ne l’avait plus fait depuis plusieurs années. Être lui-même, purement lui-même. Ce rire était presque émue. Bon sang, cette femme le rendait fou, elle faisait tomber toutes ses barrières, toutes ses protections. Son armure.

    “Il y a un endroit où, pour chaque grande occasion, je vais prier. Perdu, dans les montagnes rocheuses en dehors de la ville, au milieu de l’île. Personne ne connait ce lieu. Cette cascade, cette eau claire, puis ce ruisseau et ses arbres formant une voûte coupant ce bassin du reste du monde. J’y croise souvent des animaux, qui viennent boire. C’est si calme, si… reposant. Je sais qu’il te plairait. Je donnerais tout pour voir ton regard vif l’observer. Voir tes pupilles vagabonder devant tant de couleurs, d’ombres, de lumières, de mouvement, de reflets. Je sais qu’il te plairait.”
    Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 27 Aoû - 21:29
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      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      De nouveau, et à son plus grand désarroi, Almarine se sentit virer à l'écarlate. Elle ferma les yeux pour chasser cette rougeur encombrante, mais elle savait bien que c'était inutile : il était bien trop tard pour cela, elle avait bien trop bu, il s'était passé beaucoup trop de chose depuis l'aube de cette interminable journée qui avait été bien trop éprouvante. Ysomir se laissait apparaître sans fards, parce qu'il le voulait : elle, c'était uniquement parce qu'elle n'avait plus la force de maintenir les apparences. Une mince concession, il fallait l'avouer, mais au fond, c'était peut-être pour le mieux. Au moins, elle pouvait être sincère, faute d'avoir vraiment le choix d'agir autrement. Les choses auraient été bien différentes, en d'autres circonstance, et c'était soudain comme si tout se liait pour laisser éclore quelque chose de nouveau, quelque chose qui s'était nourri de quelques coïncidences pour se permettre d'exister. 

      Cette fois, elle ne trouva rien à répondre. Pas même une pirouette pour se dérober, rien, et elle se contenta de sourire, un peu, vaguement embarassée par ses propres émotions qu'elle trouvait bien trop perceptibles, tout à coup. 

      Fort heureusement, le contact se rompit à nouveau, et elle respira un peu plus, avant de battre en retraite dans son verre. Ce n'était peut-être pas très sage, mais pour l'heure, elle ne voyait que cette solution là. Plus d'ivresse, dans l'espoir de parvenir, au moins une fois, à ne pas avoir honte d'être elle-même. 

      - Je serais très curieuse de voir tout ceci, reprit-elle en posant son verre, une fois le trouble passé. J'ai toujours aimé découvrir des choses nouvelles. Quand à me faire tailler une robe dans vos soieries... Nous verrons cela. J'ai le goût des beaux tissus et des couleurs, mais plus par intérêt de peintre que par réel goût pour les cotillons, il me faut l'admettre. 

      Ses yeux s'illuminèrent d'un éclat familier quand le baron avait reprit la parole. Il y eut comme une avidité fugace, à l'évocation de ce qu'il promettait de joliesses et de merveilles, et cette promesse à demi formulée éveillait un intérêt nouveau. Il avait déjà sans doute cerné aisément ce qu'il fallait à l'esprit de la peintre, pour être ravi, parce que c'était une des rares choses qu'elle s'autorisait à montrer plus clairement. 

      - Je vous l'ai dit, répliqua-elle d'une voix douce où se faufilait le même soupçon de malice insolente qui anima son regard bleu ; on ne se débarrasse pas de moi aussi aisément. Quand je tiens un sujet intéressant, je ne le lâche pas. 

      Elle avait reposé la plume sur la table, près de son verre, et fit glisser le bout de ses doigts sur l'argent ciselé. Un petit sourire espiègle demeurait accroché à ses traits minces, un sourire de chat qui s'est trouvé un jouet enfin digne de son intérêt. 

      Le visage se fit un rien plus songeur, quand il parla encore, et elle lui glissa un regard en biais, dodelinant du chef comme à chaque fois que l'on éveillait son intérêt. 

      - Cela semble être un endroit très plaisant. Je serais ravie de vous y accompagner un jour, et d'autant plus que vous partagiez ce secret avec moi. Je n'ai pas le talent de monseigneur mon père pour la peinture de paysages, mais qui sait, peut-être pourrais-je lui rendre tout l'honneur qu'il mérite, par mes modestes moyens. 

      Et de la modestie, c'était visiblement une denrée rare, chez elle. Mais plus que cela, elle ne pouvait s'empêcher d'y voir un défi : sa façon à elle de rendre la faveur qu'il lui faisait en lui ouvrant son monde, une manière qu'elle avait de se montrer digne des beautés qu'on dévoilait à son regard. Fixer des instants pour qu'ils demeurent toujours, capter les choses les plus fugaces pour les rendre durables, sinon éternelles. Une façon, aussi, de tenter de faire comprendre à d'autres la manière dont elle voyait le monde, dont elle le percevait, avec ses gens, ses couleurs, ses reflets et ses secrets enclos dans le creux d'un instant passager. Des choses que l'on pouvait garder avec soi, des souvenirs figés que l'on pouvait transporter et conserver aussi longtemps que possible : peut-être lui en ferait-elle présent, de la vision de ce creux d'eau claire dans les montagnes, de l'enclos de ses prières qu'il pourrait emporter avec lui, où qu'il aille après cela. 

      Peupler la solitude, faire perdurer la lumière, jusqu'aux tréfonds de ses obscurités.


      Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 5 Sep - 10:29
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      "Attendez de voir votre reflet, vêtue de soie valarienne, et nous verrons si vous ne l'aimez qu'en peinture…”

      Ce soupçon malicieux au fond de sa voix, Almarine commençait à le connaître.

      Son regard peinait à laisser sa comparse en paix, et pourtant,  il n’était en rien intrusif ou gênant. Il observait son doux visage, éclairé par la lune, cette peau claire, cette bouche.

      Il vida sa coupe afin de penser à autre chose. Autres chose que ce baiser, ce baiser échangé la veille et qui occupait son esprit en cet instant. Il était complètement envouté.
      Il voulait ressentir cette fièvre, cette envie. Il voulait sentir leur coeur s’emballer à l’unisson comme la veille. Il voulait la sentir contre lui, sentir sa main au creux de ses hanches, son souffle chaud contre son cou, son parfum délicat.

      Sa coupe vide resta dans sa main alors qu’il fermait les yeux. Son coeur prit le dessus, et s’ouvrit à nouveau.

      “Ce baiser, hier, il me hante.”

      Il prit une nouvelle inspiration.

      “Je n’arrive pas à l'oublier. Je chérit son souvenir, mais je n’arrive pas à penser à autre chose.”

      Un souffle nasal conclua cette confession, comme si cela le soulageais profondément. Ses paupières restèrent closes quelques instants de plus, puis le souffle frais de la brise iodée vint décoiffer ses cheveux blonds et la chevelure rousse d’Almarine.
      Le vent se fit de plus en plus froid et vivifiant, il vint mordre la peau claire et sensible d’Almarine, comme un contact glaçant, qui fit réprimer un frisson à Ysomir.

      “Nous devrions rentrer, le vent venu du large peut être glacial la nuit.”

      Il se leva et présenta une main à la demoiselle, dans le but de l’aider à se lever et de l’emmener avec lui vers ses appartements, toujours avec élégance et douceur.

      “Et j’ai peur que l’alcool ne soit pas assez fort pour nous protéger de la morsure du froid.”
      Re: Les promesses de l'Aube ─ Jeu 6 Sep - 21:58
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        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        Almarine rit, avec un amusement qu'elle ne chercha pas à cacher. Elle avait perçu un infime frémissement, dans les yeux du barons quand il lui avait assuré qu'elle se ravirait à coup sûr des soieries valariennes. Le soupçon d'une braise, l'indice du feu à venir : quelque chose lui disait que ce n'était pas uniquement pour l'agrément de la peintre qu'il voulait lui offrir cela, mais aussi pour son propre ravissement.

        Elle affecta un soupçon de coquetterie, courbant le chef en ployant sa gorge de cygne pour boire un peu. Elle avait porté son verre à sa bouche, mais ses yeux ne quittaient pas ceux d'Ysomir, et avaient retrouvé la malice à demi dissimulée qui leur venait si aisément. Qu'y pouvait-elle ? Elle avait le tempérament ainsi fait qu'elle aimait jouer, non sans un soupçon de cruauté innocente, et il lui fournissait toutes les munitions nécessaires pour cela.

        Un instant plus tard, l'intuition se confirma, bien que l'or se retrancha derrière ses paupières brunes, à la faveur d'un aveu. Cela lui fit comme un frisson grisant au creux du ventre, comme la veille, quand elle avait pris tout le temps nécessaire pour consommer sa victoire. Elle ne sut si c'était le ton de sa voix, à cet instant, la tension fiévreuse qui l'avait presque réduite à un chuchotement rauque, ou bien la confession de cette hantise brûlante, mais elle voulait l'entendre encore, parce qu'elle trouvait toujours un plaisir secret à garder longuement entre ses griffes l'objet de ses convoitises. Quoique ce fut quelque chose qu'elle aurait pu avouer à son tour, si elle avait été honnête, elle n'en montrait rien, et il se passerait sans doute beaucoup, beaucoup de temps avant qu'elle n'en fasse de même.

        Cela n'avait rien d'innocent, parce qu'il y avait toujours des enjeux de pouvoir, envers et contre tout : l'amitié mise à part, c'était une toute autre affaire qui se jouait, là. Ysomir allait devoir l'apprendre très vite : les sentiments étaient une chose, le désir en était une toute autre, et les deux ne se mêlaient pas si aisément. Ce qui avait été gagné sur les réticences et les froideurs d'Almarine, ce qui avait fait reculer brièvement l'hiver enclos dans son coeur n'avait pas vraiment le pouvoir d'ébrécher le tranchant du sourire et des yeux de chat qui brillaient à la lueur des bougies.

        Il avait encore les yeux clos quand elle s'approcha de lui, tout près, trop près. Le vent de la mer les enveloppait, soulevait les cheveux du baron et en jalousait presque le souffle pour avoir elle aussi l'envie de déranger ces boucles trop bien mises. La même bise froide avait tiré quelques mèches rousses de ses tresses sagement nouées ; il pouvait sans doute en saisir le parfum, la note très suave qui les imprégnait, laissait courir son fantôme dans l'obscurité des paupières.

        - Qui sait, dit-elle tout bas, peut-être serais-je assez magnanime pour apaiser votre tourment par d'autres baisers encore.

        Le conditionnel n'était là que pour la forme. Il y en aurait d'autres, c'était certain, si les choses poursuivaient le cours surprenant et plutôt inattendu qui s'était amorcé la veille : là, toutefois, elle avait retrouvé toute son assurance, parce qu'elle était en terrain familier. L'amure était revenue enclore tout ce qui avait été dévoilé auparavant, toute la douceur, qui n'avait plus lieu d'être alors qu'elle amorçait de nouveau cette joute courtoise qu'elle aimait tant.

        Almarine se déroba tout aussi vite qu'elle s'était approchée de lui. Elle lui fit un sourire malicieux, et tira près d'elle quelques couvertures que ses gens avaient apportés avec le vin.

        - Certes non, mais la nuit est belle et il me coûterait de l'abandonner si tôt. Fort heureusement, nous avions prévu d'y pallier. Les nuits sont froides, en Sairdagne, et nous avons coutume de composer avec cela.


        La peintre se leva à son tour, et lui jeta une des courtepointes sur le dos. C'était une de celles qu'elle avait gardées de la maison de ses parents, et comme beaucoup de ces objets familiers que l'on conserve au fil des ans, elle était toute imprégnée de son parfum. Ses mains s'attardèrent un instant sur ses épaules, et elle lui fit un de ses sourires insolents avant de s'esquiver à nouveau pour regagner sa place. La flamme demeurait, au fond des yeux : il avait été imprudent cette fois encore, et si elle ne voulait se servir de ses sentiments contre lui, elle avait visiblement bien moins de scrupules à se jouer des autres choses.

        - Les ardeurs du soleil font des gens bien frileux, si même l'ivresse ne suffit à vous réchauffer, reprit-elle.

        Elle-même ne semblait pas s'incommoder du vent qui mouchait presque les chandelles et faisait vaciller leur clarté, qui croissait et décroissait au gré des rafales qui s'insinuaient sous la loggia. La lumière vagabonde coulait sur elle des clartés d'or mouvant, glissant des couleurs nouvelles dans ses cheveux, et des reflets changeants jusqu'au fond de ses prunelles que l'on s'attendait presque à voir luire dans la pénombre, comme ceux d'un chat.


        Re: Les promesses de l'Aube ─ Ven 14 Sep - 16:31
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        Le retour de cette malice, enfin. Les masques revenaient, mais sous leur forme nocturne.

        Le chat sortait de son coin sombre. Et il adorait ca.

        Son regard d’or vint glisser sur la demoiselle qui le tentait, en se rapprochant, puis en s’éloignant. Comme un félin prenant l’affection qu’il voulait avant de s’en aller, fier et joueur.

        Il jubilerai presque de la revoir ainsi, il avait peur que toute cette journée passée ai fait définitivement fuir cette partie joueuse de la belle dame.

        Tel un lion heureux de voir ce qu’il avait envie, il passa brièvement la main dans ses cheveux, sans la lâcher du regard, pour réparer sommairement les dégâts du vent. Il la regarda poser cette couverture sur ses épaules, et ne broncha pas. Le lion se tenait sage, le dos droit, suivant du regard le chat au cheveux roux.

        Un mince sourire malicieux vint se dessiner sur ses lèvres, lorsqu’elle vint s’asseoir à nouveau. Un sourire éclairé par la lumière des étoiles, la même que la veille.

        “Magnanime ? Vraiment ?”

        Un nouveau coup de vent vint agiter quelque peu la couverture sur ses épaules avant qu’il ne se lève. Délicatement, lentement, il huma le parfum d’Almarine qui l’entourait de toute part, avant de se défaire de la courtepointes, qui glissa sur la banquette.

        Puis il marcha, lentement. Très lentement, vers elle.

        “Je suis peut être tourmenté par vos charmes, et vous savez indéniablement jouer avec vos proies. Vous aimez les tenir entre vos griffes, mademoiselle de Servelan. Je le sais. Cependant, sous ces yeux de chats, je vois clair. Ce n’est pas qu’un jeu, et un chat qui se frotte à plus gros félin devrait prendre garde.”

        Son sourire se faisait de plus en plus délicat, subtil et joueur, pourtant son regard était brûlant. Cette braise qu’elle commençait à bien connaître, ne la lâchait plus.

        Son approche minuscule fut en un claquement de doigt brisé, lorsqu’il fonda vers elle. Il la surplomba en un instant, laissant le dos fin et blanc de la demoiselle contre la banquette, son visage au dessus du sien. Son souffle chaud, à une dizaine de centimètre de son visage.

        Il était d’une rapidité et d’une agilité indéniable, et sa carrure ne laissait guère d’autres choix à Almarine que de le laisser la surplomber pour l’instant. Sauf si elle souhaitait le faire réagir d’une quelconque façon évidemment.

        “Je sais que ce regard désire ses baisers autant que moi. Et je sais encore plus qu’il me faudra des lustres avant que mademoiselle ne veuille bien le dire. Et cela me plait.”

        Il restait ainsi, bras tendu, en appui les mains sur la banquette, son torse au dessus d’elle, sans réellement l’écraser. Il la maintenant ainsi sans vraiment la tenir captive. Le chat sournois et joueur pouvait filer entre ses bras musclé, mais pour l’heure, il restait ici, une dizaine de centimètres séparant leurs lèvres, et il ne semblait pas vouloir bouger d’avantage.

        “Mais que veut-il ce chat ? Je doute qu’il aime rester la proie..”


        La malice, encore et toujours, au creux de sa voix, de son regard, partout. Un murmure joueur, une invitation.
        Re: Les promesses de l'Aube ─ Mer 19 Sep - 16:13
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          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Almarine ne put s'empêcher de laisser un large sourire se peindre sur son visage quand elle vit le changement d'attitude chez Ysomir, en réponse à ses paroles. Comme elle l'espérait, il y avait encore quelque chose à conquérir, là, et quoiqu'il eut déposé à ses pieds le secret de ses fêlures et de ses peines, rien n'était encore pleinement acquis. On pouvait admettre un peu de sa défaite, le coup porté au coeur, sans pour autant baisser les armes : après tout, le baron était un soldat, et il n'était pas dans la nature de ces gens-là que de se rendre aisément. C'était bien sur cela qu'elle comptait, après tout : une victoire trop aisée n'aurait rien eu d'amusant.

          Le changement dans le ton et l'attitude d'Ysomir était flagrant. Il s'était redressé, retrouvant toute sa superbe, et autant qu'en elle, toute la douceur s'était enfuie de ses traits. Il y avait une animation nouvelle, là : ses yeux bruns prenaient à la lueur des lampes une nuance d'or fauve, comme des poinçons de braises dans la pénombre. La menace très suave s'insinuait dans le ton et dans les mots, dans le regard, jusque dans la malignité du sourire : Almarine pouvait se montrer cruelle, quand elle se prêtait avec délices à ce genre de jeux, mais de toute évidence, lui ne ferait pas montre de plus de merci qu'elle.

          C'était une autre sorte de bataille, après tout, quoiqu'elle fut bien plus plaisante à mener, elle n'était guère plus tendre que les autres. Le fer contre le fer, et la même morsure au moment où portait le coup : ils avaient chacun pu constater ce jour à quel point leurs tempéraments étaient aussi orageux l'un que l'autre, et d'une égale force. Il l'avait embrassée, un moment plus tôt, pour lui dire son pardon, mais cela n'avait pas d'importance au regard de ce qui se jouait à présent : c'était autre chose, et ce baiser échangé pour clore la promesse n'avait plus la même importance, déjà presque oublié.

          - Diantre, me voici percée à jour, mais je devine que s'il me plaît de jouer, c'est aussi là votre façon. Nous sommes tous deux mis en garde, désormais.


          Il était toutefois difficile de nier qu'il touchait juste, parce que même si Almarine n'en disait pas un mot, son expression était tout à fait limpide quand à certaines de ses arrières-pensées. Elle ne rentrerait pas de la sorte dans son jeu si elle-même n'était pas un peu disposée à y perdre, après tout. De fait, ainsi que la veille, il ne subsista plus guère de distance entre eux qui fut de nature à pouvoir tromper sur ce qui se tramait dans leurs têtes. Le mouvement rapide qu'il fit la cueillit sans qu'elle puisse tenter de s'y dérober, et dans l'espace d'un battement de cils, elle se trouva presque sans souffle, si proche, si proche, comme une revanche sur l'infime provocation jetée un instant plus tôt. Elle l'avait vu s'approcher, avec une lenteur calculée, mais si elle tenait aisément tête en matière de paroles, il fallait bien reconnaître au baron plus d'aisance qu'elle même ne pourrait jamais en avoir.

          - Vous présumez beaucoup de choses,
          répliqua-elle avec un sourire insolent.

          Elle éleva un sourcil amusé, et du bout des doigts, effleura son visage, ses lèvres, froissa une boucle blonde dérangée par la brise.

          - A commencer par le fait qu'en cette histoire, je sois la proie.


          Almarine se redressa juste assez pour pouvoir murmurer à son oreille :

          - Jusqu'à présent, les choses vont plutôt en ma faveur, après tout. Mais vous dites vrai sur un point : il m'en faudra bien plus pour avouer le fond de ma pensée, quoique vous puissiez croire le distinguer si aisément.

          C'était un jeu de dupes, parce qu'il savait très bien de quoi il retournait : toutefois, elle était curieuse de savoir lequel des deux avait le plus de contrôle sur ses propres élans et jusqu'où iraient les choses avant que l'un ne cède. Elle avait laissé retomber sa main sur sa nuque, jouant légèrement avec ses cheveux. On la sentait hésiter, un fin sourire accroché au visage, les yeux pleins d'une incandescence ravie.

          Elle demeura là un instant, toute proche, et puis, posant la paume sur la poitrine du baron, le repoussa délicatement. Elle se leva dès qu'elle le put, faisant quelques pas pour s'éloigner ; ses jupes glissèrent en flot de drap violacé autour de sa fine silhouette, s'étalant en corolle avant de se suspendre en longs replis alors qu'elle lui tournait le dos. L'encolure basse dégageait la nuque effilée la ligne fluide des épaules, si pâles sous la teinte sombre du tissu, et quelques mèches échappées de sa coiffure trop sage retombaient le long de son cou en semant leurs brins couleur de rouille tout contre la pâleur qui se dessinait par intermittence dans la nuit.

          - Toutefois, reprit-elle avec une douceur trompeuse dans la voix, si ma présence vous cause un si grand tourment, il serait peu charitable de ma part que de vous l'imposer d'avantage. Je ne suis pas sans cœur et si cela peut apaiser le vôtre, je puis vous faire cette faveur.

          Ce disant, elle s'était à demi retournée vers lui, et glissa un regard juste un rien joueur. Difficile de discerner qui était la proie et qui était le chasseur, quand tout se menait comme une joute, ou un duel à fleurets pas toujours mouchetés.


          Re: Les promesses de l'Aube ─ Ven 12 Oct - 13:18
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          Ysomir avait toujours su séduire, il avait toujours mener ce genre de joute. Il savait manier aussi bien la lance que ce qu’il savait lutter avec malice avec une demoiselle.

          La séduction était un art, quoi que l’on puisse en penser. Un combat frénétique et précis, ou le moindre écart pouvait coûter cher.

          Mais avec Almarine tout était différent, il ressentait au fond de lui cette flamme, la flamme du combat du soldat. Mais cette flamme, avec elle, ce jeu, il ne voulait pas la voir s’éteindre. Elle le rendait fou.

          Il était incapable de la lâcher du regard, tout en elle lui plaisait. Sa peau, ses cheveux, sa bouche, sa malice, ses mots, sa voix, ses yeux…

          Tout était si différent avec elle. Si simple et si compliqué à la fois… si unique.

          La voir ainsi, s’échapper, puis lui tourner le dos sans réellement le faire, le piquer là où elle savait qu’elle atteindrait. Si sa verve et sa force de caractère avaient été une arme, elle serait une armée à elle seule.

          Il pourrait s’avouer vaincu, la laisser faire, et la tentation était grande, être à elle, la laisser vaincre.

          Mais il n’en avait pourtant pas envie, et il savait qu’elle non plus ne voulait pas que cela se passe ainsi.

          Il inspira.

          “M’abandonner.. quelle triste conclusion ce serait. Vous êtes plus maligne que le simple soldat que je suis, c’est indéniable, mais je pense lire dans ce regard l’envie de poursuivre cette joute. Les félins s’ennuient seuls, j’en sais quelque chose vous ne croyez pas ?”


          Il se tut, puis la contempla quelques secondes.

          Sur ce balcon où la brise marine faisait bouger les plantes grimpantes, chaque secondes semblait durer une heure, et semblait ne jamais s’écouler. Il se redressa évidemment, pour se rasseoir, face à la silhouette qui se tenait debout, dans sa tenue sombre.


          “Je ne dit que rarement ce genre de chose, avec autant de sincérité et de simplicité, mais tu es magnifique Almarine.”

          Une fois encore, il passait du vouvoiement au tutoiement, comme si ce qu’il avait à dire nécessitait la proximité intimée par le tutoiement. Il parlait avec autant de calme que de vérité, le souffle lent. Et ce tout contrastait avec le vent qui venait faire voltiger ses boucles blondes.

          Il se pencha, sans la lâcher du regard, puis se saisit de la bouteille, pour remplir de nouveaux leurs deux coupes, puis se redressa avec un fin sourire malicieux aux lèvres.

          “La bouteille n’est pas terminée.”
          Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 13 Oct - 21:22
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            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            Elle avait ri, après cela, et était revenue auprès de lui, de bonne grâce, quoiqu'elle avait feint de le faire à contrecœur.

            - Soit, avait-elle admit, vous savez avoir les mots pour me convaincre, monseigneur. Il serait dommage d'en demeurer là et de ne faire un sort à cette pauvre bouteille esseulée, autant que nous autres.

            Ils avaient bu, encore, et conversé tout autant. Le reste, le reste n'importait plus : il avait sombré dans les ombres très douces de la nuit d'été, dans le fond des coupes, dans les tintements des verres, et le murmure des chansons. Le temps avait cessé son cours, l'espace d'une parenthèse de ténèbres, car c'était là, et là seul que ces choses semblaient pouvoir éclore, et non dans les pleins feux du jour qui révélaient bien trop. Il avait fallu tout cela, et la noirceur ouateuse, et les lueurs, et la colère et le pardon, il avait fallu tout cela pour arriver à ce point de bascule, insensible, invisible, qui prendrait tout son sens bien longtemps après.

            Et puis, il y avait eu l'aube. Après tout, il fallait bien que le temps passe, et que les heures reprennent leur cours. Il fallait bien revenir au réel, et que tout prenne fin, pour que tout recommence.

            Au début, il n'y eut que de la lumière. Une clarté, persistante, un voile rouge à travers les paupières, et le soupçon de la brise qui s'insinuait à travers les courtines entrouvertes. Un souffle l'air, l'odeur de l'iode, le ressac de la mer au loin, l'écho d'une respiration douce, tout près, tout près... Almarine voulut ouvrir les yeux, mais se retint. C'était trop vif, encore, et l'éveil fut comme la traversée d'un brouillard, long, lent, languide, qui la retenait encore dans les tréfonds d'un sommeil bien trop lourd. Elle s'abandonnait rarement à la paresse, et la lenteur était étrangère à son sang vif qui déjà lui faisait battre les tempes d'une douleur familière. Elle avait bu plus que de raison, encore, mais ce n'était pas cela qui occupait son esprit à cet instant, quand elle reprenait conscience comme l'on émerge des remous d'une eau très sombre et très profonde : ce n'était pas cela, non plus que la radiance presque pénible qui lui emplissait le crâne, c'était la chaleur auprès d'elle. Quelque chose reposait, là, elle en sentait la rythmique régulière du souffle, le pouls sous la peau, la présence silencieuse et tranquille qui l'entourait de ses bras.

            Ses doigts se refermèrent sur l'étoffe, une poignée de boucles désordonnées, le contour d'une gorge qui se soulevait doucement. C'était étrange, comme les sensation se dessinent une à une, dans ces instants de flottement, juste au moment de l'éveil. Tout semble plus doux, tout semble plus flou, les contours et les impressions vagues, entremêlées, sans pouvoir les distinguer vraiment. Quelle importance, après tout ? Ce ne furent que quelques instants, ô combien paisibles, volés à l'agitation du jour qui s'en venait. Elle s'y abandonna sans réserve, juste un moment, jusque quelques minutes, parce que la douceur enclose, là, valait bien tout le reste.

            Cette fois, ses paupières s'ouvrirent. Le sommeil semblait les avoir pris là où ils s'étaient couchés, l'un contre l'autre, tout habillés, sans même avoir défait les draps et les courtepointes. A peine avait-on tiré les rideaux du lit, et ils oscillaient dans les rafales qui arrivaient à se faufiler jusque là, s'engouffrant par les baies ouvertes sur l'horizon noyé par les flamboyances matinales. Elle devina des formes, au loin, et sous les arcades de la loggia, les lointains étincelants, les flots, et un morceau de ciel pur comme le voile de Rajas.

            Alors, c'était ainsi que tout s'était achevé.

            Elle ne sut qu'en penser. Elle sourit, pourtant, comme l'on sourit à ses propres songes, aux secrets délices que l'on cache, à ces élans coupables que l'on savoure comme un fruit volé. Basculant sur le côté, non sans précautions, elle observa celui qui dormait encore près d'elle. Les boucles blondes retombaient sur son front, et dans l'abandon du sommeil, ses traits s'étaient relâchés dans une expression tranquille qui la fit sourire à nouveau. Elle guetta quelque chose, comme si elle cherchait sur les yeux clos la réponse à une énigme insoluble.

            Rien de tout cela n'était supposé se produire. Rien de tout cela n'était supposé arriver, et c'était presque effrayant de constater à quelle vitesse tout avait basculé, à quel point il s'en était fallu de peu pour que cela arrive : tout avait convergé vers ce point unique, cet instant où elle s'était éveillée près de lui, au terme d'une nuit d'ivresse dont il ne lui restait, par ailleurs, que des bribes de souvenirs.

            Que faire, à présent ?

            Faute de pouvoir répondre seule à cette question, Almarine fit comme elle l'avait toujours fait : elle se remit au travail. Le reste viendrait après, en son temps, car pour l'heure il y avait encore à faire. Prétendre qu'elle fit comme si de rien n'était aurait été mentir, mais elle fut égale à elle-même, conservant par-devers elle le secret de ce qui s'était passé dans la chambre close, après son altercation avec Ysomir. On ne posa guère de questions, du moins, pas devant elle, parce que son entourage était accoutumé aux humeurs chaotiques de la dame, et qu'il était sage de ne point trop se mêler de ce qu'on ne leur disait pas. Seul Benvenuto osa s'enquérir de ce qu'il avait vu, quand il était venu s'assurer que sa maîtresse était sauve, et elle lui fit grâce de quelques mots, à peine : comme à son habitude, il en devina bien assez pour comprendre qu'il aurait à se taire, mais après cela, il cessa de se tourmenter plus avant de la sûreté d'Almarine.

            Il lui fallut de la distance, après cela : tout était allé bien trop vite, et pour le reste, Almarine avait besoin de temps. Elle crut en avoir son content, bien assez pour se laisser approcher, apprivoiser, pour témoigner à son tour de la confiance qu'elle recevait d'Ysomir. Cela se fit de plaisante façon, et durant les jours qui suivirent, elle s'adonna gaiement à ses travaux, conversant longuement avec lui, et profita avec allégresse -quoique prudence, compte tenu de la chaleur écrasante de l'été- des jardins et de la cité. Après, il y eut d'autres soirs, d'autres discussions interminables, d'autres fois où, le vin aidant, la joute reprit sans coup férir, frôlant, perçant, croisant le fer des mots et des regards, moins pour un objectif quelconque que pour le seul plaisir de se trouver un adversaire à sa taille.

            Pas par pas, coup par coup, elle le laissa s'approcher, comme on se laisse apprivoiser, et quoiqu'elle comprit le besoin douloureux qu'Ysomir avait de combler la solitude qui était la sienne, elle lui fut gré de la patience qu'il eut. Pas par pas, coup par coup. Des petits riens, grappillés ça et là. Elle lui parla de son père, des jours enfuis, de la vieille insouciance. Des jeux d'enfant dans la pénombre de l'atelier, de celui qui nomma pour elle le monde, ses couleurs et ses formes avant même qu'elle n'en sache déchiffrer la trace sur le papier. Des premiers traits, des premières esquisses, des premières notes dans la lumière des aubes limpides qui couraient l'été sur les vignes de Sairdagne, ces mêmes notes qu'elle joua et chanta pour lui, pour peupler le trop grand silence de son immense demeure solitaire. Elle lui raconta le roc noir des falaises où ils allaient chevaucher, l'infini des cieux qu'elle fouillait du regard pour y lire des présages dans le vol des oiseaux, le monde, tel qu'elle le voyait : tout était symbole, tout était signe, tout faisait sens, tout se faisait déchiffrer du regard. Les gestes, les gens, les choses, leur agencement et leur présence. Son regard s'éclairait, encore, et à demi mots elle lui livrait l'évocation d'une enfance heureuse, précoce, retirée du monde, et pourtant en son centre, à sa façon.

            Dans le secret des crépuscules partagés, inlassablement blottis sous les arcades de la loggia, Almarine lui livra un peu de son monde, les couleurs qu'avaient pour elle les mots, les noms et les choses, et la façon dont elle faisait les portraits des gens selon les teintes qu'ils prenaient dans son esprit. Il lui avait demandé, bien sûr, quelles étaient les siennes, et elle avait répondu aussitôt, comme si elle y avait déjà réfléchi -et c'était le cas, bien évidemment. L'or vint comme une évidence, l'or et la couleur de la lumière au crépuscule, quand elle tombe sur la mer. Du rouge, aussi, cramoisi ou carmin, la texture du velours et le brillant du cuir neuf et bien ciré. Et aussi du vert, celui des émeraudes et des branches de sapins, une nuace profonde et froide qui se cachait derrière toutes les autres.

            Par pudeur, par douleur, pour tout ce que cela convoquait de doutes et d'obscurités, Almarine mentionna à peine Chimène, comme si ce nom seul était une souffrance quand il fallait le dire. Il connaissait, pourtant, elle avait dit ce à quoi elle avait renoncé, par choix, par vertu, parce que c'était la bonne chose à faire : il n'en sut jamais rien de plus que ce qu'elle avait avoué au fond des jardins, cette première concession à une confiance mutuelle lentement bâtie.

            Son souvenir, pourtant, la hantait dans le parler des gens, dans les sons de leurs voix, dans la beauté des femmes d'Aquila sous leurs voiles et leurs chevelures d'encre noire, dans les échos qui lui rappelaient sans cesse l'absence de celle qu'elle aimait encore, malgré tout. Plus d'une fois elle n'eut que le silence, pour répondre aux inquiétudes d'Ysomir qui la voyait s'affliger de quelque chose qui hantait son regard, parfois.

            Il fallut bien des ivresses, après cela, bien des journées de labeur, penchée sur son chevalet, à reprendre sans cesse les mêmes traits, à réfléchir, à s'éparpiller en esquisses et en travaux qui envahissaient le coin des appartements dont elle avait fait son atelier. Lentement, inexhorablement, comme une armée miniature, elle prenait tout l'espace, laissait ses carnets, ses croquis par toute la chambre, et les courtines tirées autour des caisses et des tréteaux n'étaient plus que des remparts dérisoires face à son agitation perpétuelle qui ne s'apaisait jamais qu'au soir, quand elle s'accordait le loisir de demeurer auprès d'Ysomir jusqu'à la nuit close. A tout prendre, ce fut salutaire, pour oublier. Dans l'ombre du baron, elle trouvait enfin un lieu où se reposer, laisser un peu de ses fardeaux et de ses peines, et faute de pouvoir les dire, elle les laissait s'effacer, trouvait une exhutoire, un échappatoire dans l'amitié qu'il lui offrait.

            Il y eut des moments, précieux, grappillés encore, quand elle s'attarda un jour dans les jardins de la citadelle pour y dessiner les parterres et les arbres, et qu'il demeura près d'elle, étendu dans la quiétude de l'été. Il n'y eut plus rien sinon la musique des fontaines et des bassins, la proximité silencieuse et, fallait-il l'avouer, quelques plaisanteries quand il s'ingéniait à troubler sa concentration par quelques cajoleries malicieuses.

            Le pire, à la toute fin, était qu'Almarine avait cru avoir le temps, et le laissa filer entre ses doigts sans plus s'en soucier. Elle retint des paroles, des gestes, des choses qui auraient mérité d'être dites et faites, et comme à son habitude, pécha par arrogance, par trop de confiance en l'avenir. Elle crut avoir le temps, oui, celui de la patience, des précautions, quand en réalité elle n'en eut jamais assez pour mener à terme tout ce qui avait été entrepris. La quiétude de l'été à son essor devait prendre fin brutalement, lorsque la nouvelle parvint : au loin, c'était la guerre.

            Elle était à son chevalet, dans l'atelier, lorsque le mot tomba de la bouche de Renaud, accouru en hâte pour porter la rumeur qui venait d'éclore. Le prince était mort et l'empire était en guerre. Il avait couru, semblait-il, depuis les couloirs de la citadelle où l'avait appelé son office : sa figure rouge et essoufflée en disait long sur la hâte qui l'avait pris quand il avait connu la chose, et, une fois dite, il se laissa tomber sur un siège. Aélis lui porta du vin, et tous les regards s'étaient tournés vers Almarine qui avait figé son geste.

            - Sa majesté a convoqué le ban, dit Renaud, après avoir vidé son verre d'un trait. Vous savez ce que cela signifie, ma dame.

            La peintre ne répondit pas, au début, et puis, elle lui fit un sourire absent.

            - Je le sais, oui, répondit-elle d'une voix blanche.

            Pâle soudain, parce qu'au fond, elle savait : d'une certaine manière, l'annonce sonnait le glas de beaucoup de choses. Soudain, du temps, il n'y en avait plus.

            - J'irais parler à monseigneur Ysomir, reprit-elle, calmement. Il nous faudra probablement rentrer en Sairdagne plus tôt que prévu.

            Elle n'eut guère le cœur à se remettre au travail, après cela, et pour tout dire, elle n'avait plus le cœur à grand chose. En désespoir de cause, elle se mit en quête du baron, l'inquiétude au fond du ventre, pour tout ce qu'elle savait que cela apportait de mauvaises choses. Il s'en irait, comment pouvait-il en être autrement ? C'était le lot des gens de sa sorte, comme c'était le sien d'attendre, et de demeurer au loin des soubresauts du monde.


            Re: Les promesses de l'Aube ─ Lun 15 Oct - 14:38
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            “Le prince est mort Ysomir. La guerre est là.”

            Elora observa silencieusement son frère, elle qui d’habitude aimait provoquer son aîné, savait que la situation ne s’y prêtait pas.
            Le visage du baron s’était adouci ces dernières semaines. Moins dur, moins fade, plus sincère. Mais en quelques instants, il redevint celui qu’il était auparavant. Loin derrière, il laissa la politique. Le soldat reprenait sa place. Le baron cédait à nouveau sa place au commandant.
            Il était appuyé sur la balustrade du balcon, celui des appartements de sa soeur. Il observait les côtes du continent, au loin, derrière l’étendue de la mer brillante aux premières lumières du jour.

            Un bruit métallique, la porte qui s’ouvre, le lieutenant d’Ysomir entra puis vint se mettre au garde à vous près d’Elora.

            “Je suis à vos ordres.”

            Un silence de quelques secondes persista, puis la voix du baron raisonna, froide et forte.

            “Rassemblez toutes nos forces, armez nos hommes et nos navires. Nous partons à la tombée du jour.”


            “Entendu commandant.”

            Après un salut rigoureux, poing contre la poitrine, il tourna les talons et disparu aussi vite qu’il était arrivé.
            Ysomir pivota et fixa son regard sur sa soeur, calme.

            “Je sais que tu saura diriger nos terres mieux que moi. J’ai une totale confiance en toi, tu le sais. Prouve à notre père que tu as bien appris de ses enseignement.”

            Il fit un pas vers elle, et sans dire un mot de plus, la prit dans ses bras.

            Ils s’aimaient, ils le savaient mais n’avaient pas besoin de le dire, et les preuves d’affection étaient rare entre eux.
            Elora vint se blottir contre lui et ferma les yeux, perdu par la tournure que prenait soudainement ces évènements.



            “Ne me laisse pas seule grand frère. Je t'interdis de mourir.”

            Il déposa un baiser contre sa tempe, inspirant lentement.

            “Je n’en ai pas l’intention.”

            Puis il quitta la pièce d’un pas pressé et sans un mot de plus. Les couloirs commencaient à grouiller, au dehors on entendait le cor des gardiens de l’Aube sonner sans discontinuité.
            Ysomir pressa le pas, le tissu de sa tunique émeraude frôlant les murs dans les angles. Puis il poussa la lourde poignée de la salle d’armes, juste en face de ses appartements personnels.

            C’est là qu’Almarine le trouva quelques instants après, lorsqu’elle partit à sa recherche. Au milieu de ses armes, de celles de ses ancêtre. Au milieu des lames, des masses et des arcs. Debout, face à son armure d’écaille dorée et de tissus bleu roi.

            Quelques éraflures restaient gravés dans les pièces de métal de celle ci, ainsi que dans le heaume juste au dessus, comme s’il n’avait pas voulu les polir, pour prouver que personne n’est inatteignable, mais que les braves combatte sans faiblir, et en assumant leurs erreurs.

            Il respirait lentement, effleurant du bout des doigts les écailles de métal froid, depuis trop longtemps en attente d’un combat.
            Il n’avait pas sentit la présence de la dame à l’entrée, encore dans le couloir, mais il murmura, pour lui même.

            “Cet instant est finalement arrivé. La guerre, le sang. Adieu vin, adieu jardin, adieu soleil. Voici venu l’heure de tirer l’épée à nouveau. J’ai attendu cet instant toute ma vie, me battre pour mes gens, pour mes hommes, pour mes terres. Mais il a fallu que cela arrive aujourd’hui, après ces semaines de bonheur indescriptible…”

            Il détacha sa ceinture et laissa tomber sa tunique à même le sol, se retrouvant ainsi torse nu. Ses mains glissèrent lentement, comme une cérémonie, sur les sangles de son armure, afin de la détacher de son piédestal.

            Il parlait assez fort pour qu’Almarine puisse l’entendre sans qu’il ne le sache. Puis ses derniers mots adoptèrent un étrange mélange entre une détermination sans faille, une sollennelité sincère et une rage indescriptible.

            “L’aube se lève. Et j’en suis le porteur.”
            Re: Les promesses de l'Aube ─ Sam 20 Oct - 12:17
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              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              Sur le seuil, un instant, le pas suspendu. Almarine n'avait pas fait le moindre bruit, et s'était arrêtée, l’œil attiré par l'armure qui luisait dans un rayon de soleil. Elle baissa les yeux, ferma à demi les paupières, et cette fois, le sentiment qu'elle avait ressenti à l'annonce de la guerre se fit plus prégnant : c'était une parenthèse qui se fermait, et venait mettre fin à quelque chose. Elle soupira, tout doucement, et puis fit un pas ou deux.

              L'air immobile était traversée d'éclats dansants, de la poussière qui tombait sur l'armée immobile et les râteliers chargés de leur floraison tranchante. Dans le silence, elle s'avança, consciente de ne pas être à sa place, ici. C'était son monde, se rappelait-elle, c'était son monde à lui, comme à tous ceux qui portaient l'armure et le fer, là où elle ne pouvait plus le suivre. C'était ainsi.

              Bientôt, l'acier remplacerait la soie, et tout serait achevé.

              - J'ai appris la nouvelle, dit-elle, laissant sa voix rompre le silence.

              Dans les quelques mots qui filèrent, la froideur avait refait son nid. Tout se refermait, peu à peu, et ce n'était pas sur lui que ses yeux étaient fixés, c'était sur ce qui faisait face à Ysomir, cet alter-ego vide, cette carapace qu'il allait revêtir et où elle s'écorchait le regard pour se rappeler que rien ne dure, ici-bas, que les gens vont et viennent et que parfois, il n'y a pas d'espoir de retour. Le devoir s'imposait à eux tous, parce qu'il finissait toujours par le faire : l'insouciance est toujours brève et les joies ne sont que passagères. Rien ne dure, non, rien ne s'attarde bien longtemps.

              Entre les murs de la citadelle, la quiétude s'était rompue. En parcourant ses dédales à la recherche du baron, Almarine avait croisé des soldats qui allaient en hâte, les gardes qui se rassemblaient dans la cour, elle avait entendu les voix fortes des hommes qui se hélaient et accouraient, les cornes qui sonnaient pour appeler au départ. L'agitation avait saisi les lieux, mais ici, tout était étrangement calme, un moment suspendu, mais qu'il était trompeur, quand on savait l'urgence...

              - J'ai ouï dire qu'au crépuscule, vous seriez partis.

              Qu'elle était calme, soudain, la petite peintre qui se tenait là, droite encore, et digne comme elle l'était toujours quand il fallait cacher la peine. Ses mains fines croisées devant elle ne tremblaient pas plus que sa voix, et ses yeux vifs finirent par se poser sur lui, sans regret, sans tristesse, mais avec une sorte de résolution presque résignée. Il fallait tourner la page, à présent, et admettre que du temps, il n'y en avait plus pour quiconque.

              Tout ce qui n'avait pas été dit, tout ce qui n'avait pas été fait, tout cela retournerait à l'impensé, à l'informulé, tout demeurerait enclos sans jamais trouver à s'exprimer, sans doute. On savait quand on partait, jamais quand l'on revenait, et pour savoir fort bien comment allaient ces choses, Almarine se doutait bien que la campagne qui s'annonçait et la guerre qui menaçait au loin ne serait point l'affaire que de quelques temps, et qu'il faudrait bien des mois avant que tout ne s'apaise. Assez de temps pour oublier, pour penser à autre chose, et que resterait-il ? Rien, ou presque, sans doute. Tout avait été vain, mais à tout prendre, il y avait eu au moins quelque chose, un temps, un espace ménagé, partagé, la douceur de ce qui n'était déjà plus que des souvenirs, et tout ce qui passerait à son tour.

              - Je prendrai mes disposition pour renter en Sairdagne au plus tôt. En votre absence, il ne me sert de rien de demeurer ici.


              Des paroles brèves, nettes, presque comme si rien ne s'était passé, comme au premier jour. Elle s'interdisait la tristesse et l'inquiétude, elle s'interdisait le regret, encore, et s'il avait appris à la connaître durant les dernières semaines, sans doute devinait-il déjà qu'elle cachait tout cela pour s'empêcher de trop y songer, et que c'était là son unique façon de faire front. Il avait déjà vu cela, probablement, la fierté et la bravoure, à sa toute petite et dérisoire façon, quand elle se tenait avec la majesté d'une reine, la mine résolue, le regard grave.

              Pourtant, malgré tout, quelque chose venait troubler l'azur, dans ses yeux. Comme une note profonde, lancinante, qui se faufilait pour les assombrir. Elle baissa la tête, un peu, prenant peut-être conscience de la dureté de ses paroles, et voulut ajouter quelque chose, mais les mots lui manquaient. Elle savait ce qu'elle aurait du, ou voulu lui dire, mais ce n'étaient pas des paroles qui devaient être prononcées pour un soldat sur le départ. Elle hésita, puis redressa la tête, fièrement.

              - Toutes mes pensées iront vers vous, Ysomir. Je prierai pour votre retour.

              Elle ne voulait pas le laisser partir, pourtant, elle ne voulait pas que tout s'achève ici. Pourtant il le fallait bien, et aucun d'entre eux n'avait le pouvoir de le soustraire à son devoir, et pour rien au monde elle n'aurait souhaité l'en détourner. Ce que l'on voulait et ce qui devait être fait étaient des choses bien différentes et comme souvent, le regard d'Almarine tenait un tout autre discours que sa bouche.


              Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 21 Oct - 17:12
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              Aux premier mots d’Almarine dans la salle d’armes, les doigts d’Ysomir lâchèrent lentement les sangles de cuir de son armure. Son souffle resta bloqué, puis sa tête se baissa vers le sol, sans qu’il ne se tourne. Il ferma les yeux durant quelques instants, sans respirer.
              C’est la première chose à laquelle il avait pensé. Cet instant. Il ne savait pas quand est-ce qu’il arriverai dans la journée, mais il l’attendait, dans la peur de devoir parler. La peur de ne pas savoir quoi dire. Dans la douleur du silence, celle de l’abandon et du retour de la solitude.

              Il prit une inspiration tout en se redressant, pivotant délicatement vers la demoiselle qui avait prononcé ces quelques mots

              Elle était dans le même état que lui, il le sentait. La glace avait repris sa place en elle, dans sa voix. Mais c’est une tout autre chose qu’il découvrit dans ses iris. Le regret, l’impression d’avoir perdu cette bataille, il sentait la douleur dans ses yeux, la peur aussi. Celle du vide. Le vide que le soleil d’Aquila avait commencé à combler, le vide dans lesquels ils se rejoignaient tous deux.
              Mais elle n’en dirait rien, c’était évident, il le savait.

              Il ne sentait plus ses doigts, comme si la glace les avaient envahi aussi. Pour la première fois de sa vie, il était terrorisé. L’adrénaline l’avait fait penser à autre chose : le combat, les armes, la préparation, la stratégie. Mais là, la vérité était face à lui, il avait peur de partir. Peur de ne pas la revoir. Peur que tout cela n’ai été que temporaire. L’impression d’avoir laissé ce temps précieux entre ses doigts, comme une poignée de sable qui tombe en un instant. Il pensait avoir le temps, et c’était une erreur. Ce soir il ne serait plus là, et les dieux seuls savaient pour combien de temps. Serait-elle encore là à son retour, s’il y en a un ?

              Il n’osait pas parler, et lorsqu’elle parla de rentrer en Sardaigne, il eut l’impression que quelqu’un s’amusait à lui enfoncer un pieu de glace dans le dos. Lentement, ce pieu de glace perçait ses chairs, lentement, la solitude creusait son nid à nouveau, déblayant tout ce qu’il avait imaginé, tout ce qu’il voulait construire.

              Il devait parler, dire quelque chose, il fallait qu’il brise son armure, pour lui montrer ce qu’il pensait vraiment. Ôter son heaume, montrait ce qu’il voulait vraiment…

              Toutes mes pensées iront vers vous, Ysomir. Je prierai pour votre retour.”

              “Si cela avait tenu à mon propre choix Almarine… je serais resté à vos côtés. Le combat a toujours été mon rôle et même ma raison de vivre. Je ne vivais que pour ça, rien d’autre ne comptait, et je pensais que cela serait ainsi toute ma vie. Mais j’ai eu tort, ce n’est pas ma seule raison de vivre. Ce n’est plus ma seule raison de vivre.”

              Deux pas lents, comme suspendu dans le temps, ralentit par cet instant en huis clos. Il se retrouva face à elle, quelques centimètres les séparés, leurs regards croisés, leur souffle si proches. Il vint délicatement prendre les mains claires de l’artiste entre ses mains.

              “Je pense en avoir trouvé une autre.”

              Il ne bougeait plus, ses mains étaient glacées, son souffle coupé, mais son cœur lui, ne semblait plus respecter aucune notion physique, il battait plus vite que de raison, inarrêtable.

              “Je reviendrais Almarine, je vous en fait le serment. Le serment solennel, celui d’un chevalier, celui d’un baron. Peu importe après tout, de quel rôle il vient. Je vous jure de revenir.”

              L’une de ses mains, se hissa lentement vers la joue d’Almarine, pour l’effleurer, du bout des doigts. Il tremblait.

              “Je reviendrais, et viendrais vous chercher jusqu’en Sardaigne s’il le faut. Vous avez ouvert, en moi,  la page d’un nouveau livre. Il manque des lignes à ce récit, à cette histoire, il y a encore des tas de pages blanches, des tas de chapitres en attente d’une plume assez habile pour les écrire. Ces lignes, je ne peux pas les écrire seul.”

              Doucement, lentement, il vint poser son front contre le sien, fermant les yeux délicatement.


              “Le jour de ma mort n’est pas encore arrivé Almarine, et cette guerre ne me tuera point. Mais je dois combattre, je dois défendre les vies des innocents, les vies des gens qui ont placé en nous notre confiance. Je dois honorer mon serment.”

              Un maigre sourire amusé vint éclairer ses lèvres, nerveux.

              “Cela vous donne au moins la preuve que j’honore toujours mes serments.”
              Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 21 Oct - 19:16
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                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                Et soudain, que dire ? Il n'y avait plus assez de temps. Almarine observa le baron tout en se demandant si c'était là les derniers moments qu'ils devaient passer ensemble, et si ce devait être un adieu.

                Elle sourit pourtant, un tout petit peu, les yeux levés vers lui, parce que ses paroles suffirent un instant à dissiper la froideur qui leur était tombée dedans le cœur, celle du devoir qui se rappelait à eux. Cela lui fit comme un vertige, à nouveau, qui lui rappelait tout ce qui s'était dit, toutes les confidences, toutes les fois où il avait baissé les armes face à elle et s'était livré, avec toute sa sincérité et sa franchise coutumière, toutes les fois où il n'y avait plus eu qu'eux seuls dans leurs solitudes mêlées. Le souffle court, enfin, parce que ses mots lui rappelaient tout ce qui s'était noué, et que peut-être, rien de cela ne pourrait se défaire aussi aisément qu'elle le craignait. La menace de l'oubli et de la distance s'effaçait un peu dans le regard clair du baron, tandis qu'ils se tenaient face à face, d'une égale droiture, avec la même gravité. Il y avait tant de batailles à livrer, et toutes ne se faisaient pas à la pointe du fer.

                Almarine se permit un sourire, et quelque chose dans ses yeux outremer s'était apaisé quand elle les referma doucement et qu'il posa son front contre le sien.

                - Il m'est agréable de vous l'entendre dire, murmura-elle tout bas. J'allais vous demander de me faire ce serment, mais vous m'avez devancée, comme souvent.

                Elle se redressa, relevant fièrement sa fine figure pâle encore dans la chaleur de l'été, et de nouveau le regarda dans les yeux.

                - Je tiens votre promesse pour acquise, Ysomir, et je sais que vous respectez votre parole. Allez, faites votre devoir, faites-le avec bravoure, et revenez moi quand tout sera achevé.

                L'heure n'était pas au chagrin, elle le savait bien, et c'était effrayant, un peu, de savoir à quel point elle aurait pu le retenir, à quel point elle avait assez entre ses mains pour le détourner de ce qui devait être fait. Elle n'en voulait rien, c'était visible, et on lisait un soulagement sincère sur ses traits et dans sa voix qui s'était comme allégée d'un poids. Elle avait assez de confiance en lui à présent pour savoir que rien de ce qui avait été dit n'était un mensonge, que tout était prononcé avec la plus grande sincérité. Elle y croyait, elle voulait y croire, et cela était bien suffisant.

                - Rien de ce qui fut entrepris depuis mon arrivée, absolument rien ne mérite d'être laissé inachevé. J'y veillerai, mon ami, et si vous ne revenez pas, c'est moi qui irai vous chercher.

                Elle osa un sourire, de nouveau, un rien plus franc. La petite peintre n'avait jamais manqué de bravoure ni de force, c'était évident, une fois de plus. Elle prit ses mains entre les siennes, si fines, si pâles, que rien d'autre que le pinceau et le travail n'avaient usées, et ses longs doigts blancs se refermèrent sur les paumes brunes du chevalier. Elle l'avait fait autrefois, bien souvent, quand c'était sur lui qu'elle se reposait pour tous les moments où son courage lui faisait défaut, mais ce jour, c'était à elle de lui donner de la force pour tout ce qu'il aurait à affronter.

                - J'ai foi en vous. Et en tout ce qu'il nous reste à écrire, vous et moi.

                Qu'elle était calme, encore, et elle se surprenait elle-même de la sérénité qui tombait sur elle et chassait le chagrin. L'inquiétude viendrait en son temps, et elle savait bien ce qui l'attendait, au moment où tout serait clos, et que la solitude se refermerait sur eux. Elle partirait, elle aussi, avec dans le cœur l'écho de la promesse, et tout l'espoir du monde que cela ne soit pas la fin. Elle se le répéterait sans doute, et, comme pour enclore plus profondément ces moments dans sa mémoire, elle ferma les yeux encore, ses mains fermement serrées contre les siennes.

                Almarine respira profondément, et retira de son doigt une des bagues qu'elle portait toujours. Un anneau d'argent, fort ancien, à l'intérieur duquel une devise était gravée : "toujours je m'élève". Le dernier soupçon de courage face à l'adversité, le dernier éclat d'espoir, la dernière promesse : c'était étrange, comme tout prenait sens, parfois, sans que l'on s'y attende vraiment.

                Toujours, je m'élève.

                - C'est un objet qui m'est cher, dit-elle en déposant le bijou dans paume d'Ysomir. Mon père me l'avait offerte quand j'étais enfant, et il me disait de ne jamais oublier ces mots, quand tout paraissait perdu. C'était peut-être la chose chose qu'il ait jamais faite ou dite pour me préparer à faire face à ce qui m'attendait. Je voudrais que vous le preniez avec vous. Emportez-le là où vous allez, et souvenez-vous de cela. Vous êtes l'aube, et l'aube ne faillit point, elle s'élève toujours, tôt ou tard.

                Disant ces derniers mots, elle le regardait droit dans les yeux, encore. Tout ce qu'il fallait de résolution et de hardiesse, pour laisser partir quelqu'un... Elle ne tremblait pas, et la tristesse avait déserté son regard. Ce n'était pas un adieu, non, ce ne pouvait être un adieu, et elle trouvait toute la détermination du monde à faire mentir la menace qui pesait sur lui alors qu'il s'apprêtait à s'en aller au loin. Ce n'était pas son premier combat, et ce ne serait certainement pas le dernier, alors, il ne pouvait périr, elle ne le permettrait pas.


                Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 21 Oct - 19:44
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                Ysomir l’écouta, resta sans voix alors qu’il la regardait dans les yeux. Son sourire. Ce sourire. Il le regarda, en cet instant, comme suspendu dans le temps. Pour le garder en mémoire, à tout jamais.


                Ne jamais l’oublier.


                Il fut pris de court lorsqu’elle glissa la chevalière dans sa paume, la chair de poule vint couvrir sa nuque sans qu’il ai le temps de réagir. Alors il baissa doucement la tête vers ce bijou confié. Tous les souvenirs de son père étaient dans cette salle. Ses dagues, son armure, son heaume. Tout était autour d’eux, et la gorge du baron se noua, car il tenait entre les mains le plus beau cadeau qu’on ne lui ai jamais fait. Celui de la promesse, celui de la confiance. Celui de l’amour.

                Il referma délicatement la paume, puis, du bout du doigt, vint rehausser le visage d’Almarine, vers lui, lentement. Puis il l’embrassa, apposant ses lèvres contre les siennes avec une douceur immense. Un baiser, doux, du bout des lèvres, contrastant tant avec le baron que la peintre avait découvert au premier regard, et pourtant, jamais Ysomir n’avait donné de baiser aussi lourd de sens.
                Il ne dura que quelques secondes, mais cet instant semblait durer une éternité. Ce n’était pas un adieu, c’était une promesse.

                Il détacha finalement ses lèvres des siennes, et ses doigts glissèrent de nouveau sur sa machoire, l’encadrant avec tendresse en laissant ses doigts effleurer sa joue.


                “L’aube se lève, et j’en suis le porteur.”

                Un murmure, d’une infinie délicatesse, celle du coeur, celle de l’âme, et ce qui suivait était plus pur encore.

                “J’ai trouvé mon Aube à moi, celle qui éclaire mes matins, celle qui prend la place de l’obscurité, qui l’occupe et la remplace. Ma lumière.”


                Il souffla un petit rire nerveux, avant de glisser sa main contre la nuque douce et claire d’Almarine, pour l’attirer contre lui et la serrer dans ses bras.

                “Je vous écrirai, un jour sur deux. Je vous ferai crouler sous les lettres. Et je combattrai. Avec honneur, avec bravoure, avec rage, pour vous. Je combattrai pour vous retrouver, pour défendre nos terres, nos droits. Pour pouvoir vous chérir toute ma vie dans un monde juste et paisible.”

                Sa gorge était noué, car à ces promesses se mêlaient un au revoir. Pas un adieu, certes, mais cela voulait dire qu’il allait partir. Loin d’elle, longtemps.

                “Promettez-moi d’être là, dans mes pensées, de ne pas m’oublier.”



                Disant cela, il écarta son visage pour pouvoir la regarder à nouveau, plonger ses iris dans les siennes et sourire. Un vrai sourire, celui de l’espoir. Un sourire comme il n’y en avait pas eu depuis des années sur le visage du baron.

                Il le savait désormais. Il en doutait encore, il n’était sûr de rien, tout était confus et rapide, tout était si précipité et parfait, cela paraissait irréel.
                Mais maintenant il le savait. En cet instant, cet instant précis, près d’elle.
                Il l’aimait.


                "Ma lumière, mon aube."
                Re: Les promesses de l'Aube ─ Dim 21 Oct - 21:59
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                  Almarine de Servalan
                  Artiste peintre
                  C'était étrange, à la toute fin, qu'elle fit preuve de tant de résolution et de force, quand la douceur était du côté d'Ysomir. Finalement, cela reflétait bien plus leurs caractères respectifs, quoique l'on ne puisse vraiment s'en douter de prime abord. Cela la fit sourire alors qu'il l'attirait tendrement contre lui, et elle ne trouva rien à répondre, parce que que restait-il à dire, à présent ? Il avait toujours été plus à l'aise qu'elle avec les mots, et comme toujours, elle l'enviait de pouvoir formuler aussi clairement les choses, de pouvoir tout dire, avec toute la franchise et la sincérité du monde.

                  Que pouvait-elle répondre ? Elle n'en savait rien, et il n'y eut que le geste et toute l'affection d'un baiser, pour cela, parce que les choses étaient loin d'être aussi limpides, pour elle. Elle avait besoin de temps, encore, juste un tout petit peu, pour se comprendre elle-même et tout ce qui s'était éveillé dans la lumière. Almarine se contenta de refermer ses bras autour de lui, comme elle l'avait fait tant de fois jusque-là, avec toute la douceur dont elle était capable.

                  Il souriait, à présent, et c'était tout ce qui comptait, à la toute fin. Elle se plongea dans ses yeux et lui sourit à son tour, avec un amusement teinté de mélancolie.

                  - J'attendrai vos lettres, alors.

                  Elle baissa les yeux un instant.

                  - Pour rien au monde je ne pourrais vous oublier. Et puis... Il me faudra encore travailler à votre portrait. J'emporterai un peu de vous avec moi, de la sorte.

                  Son sourire s'accentua un tout petit peu, parce que c'était là une pensée douce-amère, que de savoir qu'elle aurait à poursuivre cela, fut-ce loin de lui, et qu'elle aurait encore la compagnie de ces souvenirs, et de tous les fragments qu'elle garderait avec elle par-delà l'absence. Comment ne pas songer à lui, alors ? Une mémoire très vive s'attachait toujours au contenu de ses dessins et des esquisses : elle aimait saisir les choses sur le vif, et elles en gardaient toujours une coloration particulière, parce qu'elle se souvenait alors des moments où elles les avait faits, et sans doute que cela serait une consolation bienvenue, à l'avenir. Pour autant, elle ne put complètement faire taire la petite voix au fond d'elle qui susurrait que ce serait peut-être la dernière chose qu'elle garderait de lui. Juste une image, juste des souvenirs, et des regrets en pagaille.

                  Almarine prit une grande respiration, après cela. Elle craignait de s'attarder plus encore, et que sa résolution ne cède : elle avait réussi à s'y faire, à l'idée qu'il partait, et à sa promesse de retour. Demeurer là plus encore ne ferait que lui faire regretter ce qu'elle perdait. Il fallait bien tous les serments pour apaiser l'inquiétude, et chasser au loin le spectre de la solitude qui ne tarderait pas à lui revenir et à peser plus lourdement que jamais. Au fond, elle savait qu'elle avait, fut-ce à demi, commis la même erreur qu'avec Chimène : à trop prendre son temps, tout lui avait filé entre les doigts, mais à tout prendre, elle avait réussi à en retenir un peu, assez pour qu'Ysomir soit amené à lui tenir pareils discours qui lui faisaient naître au fond du coeur une émotion indistincte.

                  Elle n'avait peut être pas réussi à aller jusqu'au bout, mais quelle distance parcourue, finalement. C'était bien peu, mais c'était assez, pour l'heure. Les regrets viendraient en leur temps, et elle ne leur laissait pas de place, pour le moment.

                  - Allons, dit-elle à voix basse. Nous avons fort à faire tous les deux, je ne voudrais vous retenir trop longtemps.

                  L'ironie de ses propres paroles la frappa de plein fouet et une ombre de tristesse passa sur son visage, avant que tout ne se referme quand elle se détourna. Bien sûr qu'elle voulait le retenir, mais ce n'était pas une pensée sur laquelle elle pouvait se permettre de s'attarder. L'insouciance s'était enfuie, ils le savaient tous les deux, et il n'y avait plus qu'à faire face, le cœur empli de serments et de promesses, avec l'espoir comme seul bouclier.

                  Alors, dans le silence très doux du jour d'été qui s'en allait, inexorablement, vers l'heure du départ, alors que le soleil infléchissait sa course pour leur rappeler que leur temps était bien fugace et très précieux, elle l'aida à revêtir son armure. Pièce par pièce, lacets noués et gantelets passés, comme pour tout enfouir sous le fer et la maille, serrer, boucler, protéger, fourbir les armes et l'acier. Lentement, comme un cérémonial, pour sceller ce qui n'était plus, et pour tout ce qui serait amené à être. Elle avait le regard dur, et chaque geste avait sa détermination propre, s'interdisant le chagrin et la peine.

                  Elle se souvenait de ses paroles, le premier soir. Les masques et les apparences, et tout ce qui se cache en-dessous : il fallait tout recouvrir, à présent, cacher les fêlures, abolir l'obscurité, et dans la clarté du jour il ne subsistait plus rien de cela. La peintre et le soldat suivraient des routes bien différentes, à présent, et ne pouvaient plus que prier pour qu'elles se croisent de nouveau.

                  Almarine s'arrêta un instant face au baron tout armé de pied en cap, et lui sourit, tout doucement, avec fierté. La lumière tombait des hautes baies en rayons poudreux, faisait reluire les contours de la cuirasse, révélant quelques bosselures habilement réparées, stigmates des anciens combats. Elle se tint face à lui, toute petite, toute dérisoire dans sa longue robe de soie émeraude, celle qu'il avait faite pour elle en présent : l'épée dans son fourreau pesait bien lourd entre ses mains qui ne tremblaient point plus que le regard.

                  Voici que tout s'achevait.

                  - Il est l'heure de partir en guerre, monseigneur, dit-elle d'une voix claire. Où que la fortune vous mène, mes pensées demeureront avec vous.

                  Tout était clos, à présent. Les promesses de l'aube s'étiolaient une dernière fois dans la brûlure de l'été.


                  Re: Les promesses de l'Aube ─
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