Les voix humaines
NouveauRépondre
Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant

Les voix humaines ─ Jeu 9 Aoû - 1:02
avatar
Le vent soufflait sans discontinuer depuis des jours. Un vent chaud, venu des terres, un souffle constant qui forcissait parfois en rafales et soulevait l'herbe des champs, la poussière des routes, sifflait dans les vallées et sur les crêtes des collines qui ondoyaient avec paresse sous le ciel pur. Tout respirait, dans une grande bouffée chaude et lumineuse, envahie par le son des cigales et le murmure des arbres.

Cette fois, Florimond cheminait seul. Il avait laissé ses derniers compagnons de route au relais qu'il avait quitté le matin même, après s'être joint à quelques marchands qui se rendaient plus au sud, et avoir partagé sa route avec d'autres, encore avant. Pour la fin, il était seul, et ce fut plutôt plaisant de pouvoir profiter d'un peu de calme, après avoir été plus ou moins forcé de partager la compagnie d'une foule d'étrangers depuis son départ de Posvany. Comme chaque fois qu'il voyageait, Florimond allait à pieds : il n'avait jamais appris à monter à cheval, et c'était un luxe qu'il s'interdisait de toute manière. Il préférait marcher. La lenteur du trajet ne l'avait jamais dérangé, non plus que la fatigue qui allait avec, et c'était comme un pèlerinage, à chaque fois : quand le temps était agréable, il songeait tout en cheminant, appuyé sur un bâton où il avait accroché son outre d'eau et quelques médailles pieuses glanées ça et là dans quelques lieux de culte réputés qu'il avait traversés au cours de ses pérégrinations.

Qu'il lui fallut le double de temps nécessaire à aller d'un point à un autre n'était pas un problème : Florimond n'était pas pressé, quand bien même se rendait-il dans le sud pour visiter un homme qui allait bientôt mourir.

A cette pensée, il fit glisser à son poignet le mâlâ d'Anastasie et l'égrena pensivement, puis, relevant les yeux au ciel, il entonna une prière, à voix basse. Il priait souvent, en marchant : le rythme des pas, des mots, martelés par l'embout ferré de son bourdon, évoquaient comme une musique subtile qu'il était le seul à percevoir. Les harmonies du verbe sacré se mêlaient à celles du vent, des bruissements autour de lui, du murmure des hautes herbes et des blés verts, du chant des oiseaux. La création chantait à sa manière pour le repos de Rajas et de son songe éveillé. Et lui, serviteur de la Ténébreuse, passait comme une ombre, drapé de ses hardes brunes et grises, chargées de poussière.

De loin, on voyait cheminer sa silhouette maigre, ses cheveux tressés soulevés par les rafales qui faisaient danser leur fuseau noir comme la mèche d'un fouet, sous le chapeau de berger qui protégeait le prêtre d'un soleil beaucoup trop vif. Le vent portait le frisson de sa voix douce, psalmodiant des vers et des prières, alors qu'il perdait son regard dans les lointains verdoyants. Là, tout n'était que lumière. L'air en était chargé, comme d'une poudre d'or qui tombait des cieux d'un bleu plus pur que le voile de Sattva. L'horizon tremblotait dans la chaleur, vibrant dans le jour qui touchait lentement à sa fin et sombrait, lentement, dans la mer au loin que Florimond commençait à distinguer. Ce n'était encore qu'un miroitement, un mirage, un éclat supplémentaire, au loin, comme un songe qui se laisse à peine saisir.

Tout était calme. Le silence bruissait : des étourneaux sillonnaient les hauteurs en poussant leurs cris stridents, les grillons se répondaient de leurs ronronnements aigus, les cloches des animaux tintaient dans les pâturages au creux des versants ombragés, les paysans au travail laissaient filer des éclats de voix. Tout était si calme, oui... Les frissons de l'hiver, la peste, la guerre, tout était loin, tout était effacé, un peu, amoindri, et soudain c'était comme si rien n'avait eu lieu. L'odeur des herbes fauchées, les foins mis en botte, la terre chaude et vivante les fleurs écloses dans les halliers, tout avait chassé la puanteur des bûchers, comme si toute peine, tout chagrin, toute perte, ne devait être qu'un bref passage obscur dans un plus vaste ensemble.

La vie revenait toujours, après tout. Tout renaîtrait, encore et encore, sous d'autres formes toujours nouvelles. Florimond se laissait bercer, par le rythme de ses pas, des ses mots, de ses songes qui l'amenaient encore auprès de son but final. La lettre lui était parvenue à la fin du printemps, quand il séjournait encore à Emerald. Subtil de Sombresang n'avait pas été à proprement parler un ami, parce que ce n'était pas un terme que le prêtre employait à la légère, mais enfin : il l'avait réclamé, lui, pour veiller sur ses derniers jours. Il se sentait décliner, et il souhaitait confier son âme à quelqu'un en qui il avait confiance, en qui il avait foi. Un honneur, pour Florimond, qui s'était empressé d'accepter et avait quitté ses frimas pour s'en aller vers le sud, comme font les oiseaux à l'automne. Fort heureusement, une autre lettre était arrivée, juste avant son départ : Anastasie l'y informait qu'elle s'apprêtait à partir de Terresang pour être affectée fort loin de là, à Valacar. Florimond avait saisi sa chance : plutôt que de traverser l'empire par l'est et se rendre directement à Uzé par voie terrestre, il avait décidé de s'en aller vers Mellila et d'y prendre là-bas un navire qui l'amènerait à Eaux-Vives. Subtil savait que le voyage prendrait du temps, de toutes manières, mais il avait été prévenu. Florimond ne pouvait de toute façon quitter ses charges toutes affaires cessantes, et puis, avoir une chance de revoir son amie était tout à fait inespéré.

Il l'avait donc prévenue de son arrivée, et c'était le cœur infiniment plus gai qu'il avait pris la route, des semaines auparavant. Les longs voyages étaient une chose à laquelle il était accoutumé, depuis des années, et ses pérégrinations à travers Eurate n'avaient fait que le conforter dans son idée que c'était au fond cela, qu'il voulait. Renoncer à sa charge, et aller partout où l'on aurait besoin de lui. Renoncer à tout, et se sentir plus libre.

Florimond souriait. Cela faisait dix ans, ou plus, qu'il avait sa paroisse, à Posvany, mais il s'en était lassé. Non des âmes dont il avait soin, mais de toutes celles qu'il ne pouvait aider, de son bras trop court pour atteindre ceux, comme Subtil, qui requéraient son aide. C'était peut-être pécher par orgueil que de vouloir être partout, pour tous, mais voilà : l'idée avait pris racine, avec les années. Il n'osait encore la formuler et en faire la requête, mais elle faisait son chemin, et elle le fit plus encore durant sa longue traversée. Il y avait eu des visages, des mots, des pleurs à apaiser, des âmes à soigner, des corps, aussi. Il avait le sentiment de faire plus, pour plus de monde, chaque fois qu'il quittait ses terres, que lorsqu'il y demeurait. Quelques mois, à chaque fois, presque rien, où il avait le sentiment d'accomplir tellement plus, pour tellement plus de gens.

Il se demanda ce qu'en penserait Anastasie. Ils n'avaient jamais pu se revoir, depuis qu'ils s'étaient quittés à Nacre, car même en ayant séjourné plus d'une fois à Volg, Florimond n'avait jamais pu poursuivre sa route plus loin, faute de temps, faute d'occasions de s'y rendre, parce qu'il devait toujours s'en retourner avant de pouvoir retrouver son amie. Ils s'étaient trouvés si proches, plus d'une fois, mais le Trimurti n'avait jamais permis qu'ils se retrouvent autrement que par lettres, parfois trop rares. Enfin, pourtant, cela arrivait. Douze, treize ans plus tard ? Une éternité, qui touchait à sa fin.

Et le vent soufflait, encore, encore, et le poussait toujours plus avant. Il avait appris à apprécier le pays, malgré la chaleur qui lui déplaisait tant : il s'y était fait, après avoir cheminé par monts et par vaux, si souvent. La brûlure, le souffle court, la sueur aigre qui lui couvrait le visage, mais ce n'était rien après tout, rien qu'un désagrément d'un corps négligé par trop de jeûnes, et pourtant si vif encore. Comparé à l'austérité royale des terres posvaniennes, Mellila était un pays de cocagne, si vert, si riche, si empli de vie... Il s'en émerveillait chaque jour, bien plus que des villes et des réalisations des hommes. Au bout du chemin, il y avait la mer, l'océan immense qui s'étendait à perte de vue, et comme chaque fois qu'il la voyait, il en avait le vertige. Si bleu, si grand, les vagues et l'écume, l'azur qui répondait à celui du ciel, et les voiles blanches vers l'horizon. Il lui fut aisé de trouver un navire qui partait pour Valacar, sans même prendre le temps de se reposer. La traversée du bras de mer se fit sans heurts, de nuit, et il dormit à fond de cale avec les autres voyageurs, au milieu des ballots de tissus et des sacs de grain. Il ne s'était pas attardé au port, il préférait attendre, il aurait tout le loisir de se reposer plus tard. Pour l'heure la hâte le tenaillait d'heure en heure, et il souriait sans cesse, remerciant Tamas de l'avoir mené là. Après tout, sans la mort prochaine du baron Subtil, il n'aurait jamais eu vraiment l'occasion de se rendre si loin au sud...

Enfin, dans une aube flamboyante qui embrasait tout l'océan, la nef accosta aux pieds de la citadelle d'Aquila. Florimond n'y prêta qu'une attention passagère, son cœur et son âme étaient ailleurs, et lui firent oublier l'épuisement d'un si long voyage dans la fournaise mellilanaise. Il prit le temps de remercier les bateliers, leur fit grâce d'une bénédiction, parce que c'était tout ce qu'il emportait avec lui, et s'en fut. Seul, encore, parmi la multitude, se frayant un chemin parmi la foule citadine qui se pressait déjà dans le matin limpide. Il trouva sans peine le chemin du temple, sur les hauteurs, entre les murailles imposantes, et c'est non sans soulagement qu'il trouva la fraîcheur tranquille du lieu de culte tout illuminé de soleil.

Florimond franchit le seuil et se découvrit, repliant sa capeline usée dans les fontes de sa besace. Lentement, il ploya le genou et l'échine face aux effigies des trois, puis se releva, sans plus d'empressement. S'il avait négligé les beautés altières de la ville, il s'attardait plus volontiers à découvrir celles de la demeure du Trimurti. De longs rais de lumière tombaient de l'est, depuis les hauts vitraux colorés qui semaient des fleurs chatoyantes sur les dallages. Des lys et des roses faisaient flotter leurs parfums entêtants sous les hautes voûtes de pierre claire, dont les lignes sobres et épurées se paraient du seul ornement de la lumière. L'ombre était douce, sous les travées occidentales, et l'atmosphère s'y chargeait d'une lueur plus tamisée qui révélait quelques peintures, des sculptures délicates dont les visages floutés souriaient à l'absence. Le culte matinal était terminé, il n'y avait personne, et dans la solitude exquise, dans le silence profond peuplé du seul écho de ses pas, Florimond sourit, et ferma les yeux, un instant. Il se sentait chez lui, ici, comme il se sentait partout chez lui dans les demeures des dieux. Autant de lieux propices, autant d'alcôves paisibles qui l'accueillaient comme un foyer : quel besoin d'une terre, quand il pouvait aller partout où l'on révérait les Trois ?

Finalement, il s'assit dans la lumière. Autrefois, il lui aurait préféré l'ombre, lui qui en était tout fait, mais ce jour, il la chérissait tout autant. Le soleil tombait sur lui à travers les vitraux, en longs filets d'or poudreux qui traçaient leurs obliques à travers la haute nef. On eut pu le prendre pour un mendiant, avec ses frusques sombres, glanées ça et là, sa vieille robe trop de fois reteinte au brou de noix. Le noir des pauvres, du dénuement, du renoncement. Il avait défait ses cheveux trop longs, emmêlés par le vent, asséchés par le sel, le vent, les intempéries. Tout respirait la même usure, calme, la même qu'ont les objets du quotidien, et s'il pouvait sembler fragile, il y avait chez lui quelque chose d'obscurément coriace, sec, ligneux, comme une vieille vigne, un arbre battu par la tempête. Oh, elle le trouverait bien changé, son Anastasie : le teint si pâle s'était bruni sous la morsure du froid et du soleil, et sa silhouette ne s'était en rien étoffée, au contraire. Il avait perdu ses quelques rondeurs d'adolescent, et les traits de sa longue figure étaient plus sévères que jamais, malgré la douceur profonde de ses yeux clairs. La poussière de la route maculait son vêtement, blanchissait l'ourlet effiloché de sa robe et de son manteau taché par les nuits à la belle étoile et la rudesse du voyage.

Même le timbre de sa voix avait changé, quand il fredonna un cantique, les yeux perdus dans les reflets colorés projetés sur les travées. Un rien plus grave, un rien plus brisée, mais avec toujours la même douceur, en dedans. Ses doigts minces, usés par le travail, tachés d'encre et des tenaces vestiges de ses remèdes, jouaient encore avec le mâlâ qui scintillait à son poignet. Il avait l'habitude de le cacher sous sa manche, pour ne pas attirer les convoitises. Ceux qui s'étonnaient de le voir en possession d'un objet si cher recevaient tous la même explication : ce n'était pas à lui. Ce n'était pas le sien, cela ne l'avait jamais été complètement, même s'il savait qu'Anastasie s'en serait courroucée, parce que pour Florimond, ce n'était rien de plus qu'une partie d'elle-même qu'il avait emportée avec lui. Il ne s'encombrait de rien dont il ne pouvait se séparer, c'était une règle qu'il suivait depuis bien longtemps, après tout.

Peut-être le lui rendrait-elle, si elle le voulait. Il ne s'y était attaché que parce que c'était le sien, faute de quoi il l'aurait troqué contre un autre, et puis encore un autre, autant de fois que nécessaire.

Il ferma les yeux et sourit. Sa voix s'était tue, et seul résonna, l'espace d'un instant, le tintement familier des perles qui jouaient entre ses doigts.


Re: Les voix humaines ─ Jeu 9 Aoû - 19:17
avatar
Anastasie avait presque arrêté de se regarder dans le miroir. Une fois ses cheveux présentables il était devenu bien rare qu'elle s'attarde, et si certains auraient volontiers vu cela comme un progrès de la prêtresse contre sa coquetterie, ce n'était pas tout à fait le cas.

Depuis son arrivée, beaucoup de gens avaient pris la peine de s'inquiéter pour sa santé. Ils venaient la voir, emplis de bonnes intentions, et lui demandaient gentiment si elle ne serait pas malade, ou lui faisaient remarquer -comme si c'était une nouvelle pour elle- qu'elle semblait fatiguée. Son teint avait souvent déjà donné l'impression qu'elle était malade, même en Terresang, mais les gens d'ici devaient sûrement plus s'inquiéter de sa pâleur que d'autre chose. Elle attrapait un coup de soleil tous les deux jours mais le reste restait désespérément blanc, ce qui ne faisait pas exactement partie des carnations habituelles de la région. Mais ils avaient raison sur un point, ces curieux. Elle était vraiment fatiguée.

La chaleur l'accablait. On aurait pu croire qu'elle finirait par s'y faire mais son corps refusait invariablement d'oublier le climat terresanguin qui l'avait vu naître. Le moindre effort devenait difficile, le moindre passage au soleil, une torture. Elle brûlait de découvrir l'hiver, priait pour qu'il soit frais, et se rappelait parfois avec un frisson qu'elle avait osé dire au baron que la neige ne lui manquerait pas longtemps. Quelle erreur. Ici même le vent était chaud, et se rafraîchir était compliqué. Même la nuit il faisait lourd, en tout cas à cette saison, c'était loin de faciliter le sommeil. Et il n'y avait pas que ça.

S'endormir était difficile parce qu'il faisait chaud, encore plus entre les draps qu'Ana be se résignait pas à abandonner. Elle ne le pouvait pas. Mais une fois endormie, la partie n'était toujours pas gagnée. Son sommeil autrefois calme et sans rêve grouillait maintenant de chauchemars tapis dans tous les coins et qui n'hésitaient pas à se ruer sur elle à la manière d'araignées usant de toutes leurs pattes. Anastasie dormait mal, dormait peu, et les crises d'angoisse qui suivaient régulièrement son réveil ne l'aidaient pas à se reposer autant qu'elle l'aurait souhaité.

Elle passait dans les couloirs comme un cadavre debout sur ses pieds et elle était bien loin d'en être fière. Et comme faire son devoir n'était pas une option, Anastasie faisait toujours de son mieux, si bien qu'elle ne voyait aucun moyen de pouvoir repartir sur le bon pied pour le moment. La chaleur et les cauchemars n'allaient pas s'enfuir de sitôt. Il faudrait pourtant trouver une solution, parce qu'elle n'était pas sûre de tenir le rythme encore longtemps. Elle était déprimée.

Et un peu seule, aussi. Le baron était quelqu'un de très gentil et qui avait su gagner la confiance de la prêtresse -ce qui n'était d'ailleurs pas bien compliqué. Mais en dehors de cette bonne nouvelle, Anastasie n'avait pas vraiment réussi à se faire d'amis pour le moment. Elle était sans doute trop timide pour cela. Quand elle y réfléchissait elle jugeait qu'elle ne devait pas être très intéressante de toute façon. Vu son état, qui aurait envie de s'en approcher ? Oh, elle souriait et faisait toujours de son mieux mais elle était un peu vide, et même en se répétant que ça passerait avec le temps elle ne parvenait pas tout à fait à s'en convaincre.

Il y avait pourtant des tas de raisons de se réjouir, et la prêtresse s'efforçait comme chaque matin de les énumérer. Alors qu'elle retournait au temple, qu'elle avait quitté pour aller prendre des nouvelles d'un malade qu'elle gardait à l'oeil, elle tenait le mâlâ que Florimond lui avait offert et faisait glisser les billes non pas pour compter les prières cette fois, mais pour compter toutes les bonnes choses qui lui étaient arrivées afin d'y puiser de la force et d'en remercier les dieux.

Ce qui figurait en tête de la liste, ce jour là, c'était bien entendu l'annonce de la visite de son ami. Après tant d'années de séparation, de lettres parfois perdues, retrouvées, réécrites, et gardées précieusement, ils allaient enfin se revoir. Anastasie aurait aimé être en meilleure forme pour ce moment, mais elle n'y pouvait rien. Et la simple perspective de ces retrouvailles suffisait déjà à faire naître un sourire rayonnant sous ses yeux aux cernes elles-mêmes cernées. Tous les jours elle espérait le voir, ou recevoir une lettre qui préciserait la date de son arrivée. Pour l'instant elle n'avait pas de nouvelles, mais elle gardait espoir et son enthousiasme était grandissant.  C'était peut-être de ça qu'elle avait vraiment besoin en ce moment: de la visite d'un ami. Après une telle séparation c'était un vrai cadeau des dieux de pouvoir croiser à nouveau le chemin de Florimond. Peut-être une manière de venir en aide à leur prêtresse ?

Quand Anastasie entra à nouveau dans le temple, elle se fit des plus discrètes. Une voix s'élevait à l'intérieur et elle n'aurait voulu pour rien au monde la déranger. Alors qu'elle avançait à petits pas, elle aperçut une silhouette installée sur un banc à la lumière. Cheveux longs, noirs, sur une robe noire et ancienne, et cette voix qu'elle semblait reconnaître sans vouloir pour autant céder à un faux espoir que son petit coeur n'endurerait peut-être pas. Elle approcha, lentement, se laissant porter par le chant qui résonnait entre les murs du temple.


Quand elle arriva près de lui il n'y eut plus de doute. Il était là, assis, les yeux fermés, le mâlâ qu'elle lui avait offert entre les doigts, comme s'ils étaient toujours sous cet arbre où ils s'étaient quittés. L'émotion lui noua la gorge un instant, elle sentit ses yeux devenir plus humides qu'ils n'auraient dû l'être. Elle dit simplement:

 - Vous avez une fort belle voix, mon père.  

Elle serra entre ses doigts le mâlâ de bois, in peu plus fort. Elle aurait voulu l'étreindre, mais elle savait trop qu'il n'apprécierait sans doute pas alors elle ne bougea pas. Sa longue tresse, bien plus rousse que la dernière fois qu'il l'avait vue, et aussi plus désordonnée, tombait sur son épaule gauche. Elle était plus maigre, toujours aussi pâle, bien plus fatiguée. Plusieurs cicatrices s'étaient ajoutées sur sa peau, dont les deux qui ressemblaient à d'horribles et gros bracelets sur ses poignets et une autre sur son avant bras gauche, mais Florimond ne les voyait sans doute pas, perdues qu'étaient les mains d'Ana dans le tissu des manches. Elle lui sourit autant que son visage pouvait le permettre, émue jusqu'aux larmes qu'elle retenait à grand peine pour ne pas incommoder son ami qu'elle savait plus réservé.


Re: Les voix humaines ─ Jeu 9 Aoû - 20:15
avatar
Le cœur de Florimond tressauta d'allégresse quand une voix qu'il n'avait pas entendue depuis bien trop longtemps rompit le silence profond du lieu. Il rouvrit les yeux, sourit, et adressa une mutique prière à Tamas pour avoir permis ce jour, cette heure, et cette rencontre, à nouveau. Il se leva, lentement, dépliant son corps maigre sous les plis poussiéreux de l'habit rustre qui lui pendait sur les épaules comme un haillon sur un épouvantail.

Enfin, ses yeux se posèrent sur Anastasie, et l'expression de son visage trahit en un instant l'émotion intense qu'il ressentait tout à coup. Déposant son bâton de marche contre le dossier du banc, il ouvrit les bras et s'avança vers elle, comme pour l'étreindre, mais comme autrefois, il n'y eut rien de plus qu'un effleurement, et le geste demeura en suspens, brièvement, avant qu'il ne recule d'un pas pour la saluer.

- Tamas soit loué, ma soeur, je suis si heureux de te voir.

Le premier moment passé, il ne put s'empêcher de la détailler du regard. Après tout, il était médecin, et treize années de pratique lui avaient donné l'oeil vif pour déceler les maux de ses semblables... Il le regretta presque. Ce fut comme un miroir, et de voir le visage de la jeune femme, si las, les traits tirés sur ses joues maigres, la pâleur maladive sous les rougeurs du soleil trop cruel lui rappela combien les années étaient passées, pour lui aussi, et les avait fanés tous les deux. Il avait longtemps gardé le souvenir d'elle dans sa prime jeunesse, au départ de Nacre ; les derniers moments, les derniers adieux, quand tout était encore plein des promesses d'un futur incertain. Il savait qu'elle aurait changé, mais c'était une chose de la savoir, et une toute autre de le voir. Le regard rattrapait soudain les années perdues, décelait l'usure, déjà, précoce et cruelle, et lui rappelait combien ils étaient fragiles, tous autant qu'ils étaient. Sans doute avait-il vieilli lui aussi, il ne pouvait que s'en rendre compte, et c'était en la voyant qu'il en prenait enfin conscience, peut-être pour la première fois.

Tout ce temps écoulé, et pourtant si peu, au regard d'une vie. Il avaient franchi des gouffres, chacun de leur côté, des vaux sans retour où ils avaient trouvé le péril, la souffrance le salut, souvent sans rien en dire, et il réalisa aussi qu'elle lui avait sans doute caché beaucoup, dans ses lettres, sans doute pour ne pas l'inquiéter. Cela n'avait pas changé, au moins.

Il ne voulut rien en montrer, mais il n'avait jamais été doué, pour cela. La tristesse gagna le sourire du prêtre, qui ne perdait rien encore de toute sa douceur. Quelques ridules creusaient le coin de ses yeux chargés d'une mélancolie profonde qui se mêlait à la réjouissance. Il s'était empêché de songer à l'inquiétude, en vérité, et voilà qu'elle le rattrapait soudain, entière, féroce, comme un fauve embusqué au long des années d'absence, des mois de silence, quand leurs lettres s'étaient faites rares par cause de ses déplacements incessants, des malheurs du temps, ou de la peste. Il avait toujours eu foi en elle, en sa capacité à traverser les épreuves, et en la bénédiction de Tamas qui la garderait de tout, jusqu'à leur prochaine rencontre. Soudain il comprenait à quel point il s'était bercé d'illusions, car la souffrance, il pouvait la lire partout où il posait les yeux. Sa marque familière creusait les paupières, bleuissait les pommettes de cernes profondes, tarissait la voix, l'éclat, le regard. Elle souriait, comme une morte, pâle dans la lumière du matin, et tout ce qu'il pouvait faire, c'était de contempler la brisure.

Alors, puisqu'il ne pouvait rien y faire, il ne lui fit que l'aumône du sourire, plein de douceur, plein de peine, lui qui servait l'obscure mère de tous les chagrins. Il se savait impuissant, parce qu'ignorant de tout ce qui avait pu lui arriver, mais enfin, quelle tristesse c'était que de voir à quel point le monde avait pu l'abîmer. Il se souvenait de sa gaieté maladroite, des sourires, des paroles si douces qui avaient résonné plus d'une fois pour l'écarter de ses propres ténèbres ; de la bonté profonde qui habitait le cœur de celle qui avait l'une de ses seules véritables amies, autrefois. Il les espérait toujours intactes, ne sachant que trop bien combien la douleur et ses maux pouvaient abolir toute lumière dans une âme trop pure, et quel chemin très sombre attendait ceux qui rompaient sous les assauts des duretés de la vie. Quel péché ce serait pour le monde, d'avoir laissé sombrer pareille bienveillance, et la miséricorde de Tamas ne suffirait pas à le racheter. Il ne savait même pas s'il y en avait assez en son cœur pour cela, et pardonner, fût-ce à la toute fin, ceux qui avaient fait cela.

Ses longs doigts, plus maigres encore, plus usés que jamais, abîmés par le travail, se déplièrent délicatement pour effleurer le visage de la prêtresse. Froide, toujours, la main tendue, déjà acquise au trépas futur, mais en cet instant, toute pleine d'une compassion sans fin.

- Oh, Ana, ma sœur, murmura-il dans un souffle, qu'est-il advenu de toi...


Re: Les voix humaines ─ Jeu 9 Aoû - 21:06
avatar
Florimond avait visiblement envie de l'étreindre également, mais le geste n'alla pas au bout, comme souvent. Ana l'imita, bien sûr, levant ses bras à son tour comme pour le serrer doucement contre elle. Elle n'avait jamais été une femme très brusque. Elle eut pourtant toutes les peines du monde à se contenter d'effleurer son ami. Elle aurait aimé le serrer fort contre son coeur, juste une seconde. Mais elle se contenta de baisser les bras, et de le regarder reculer d'un pas, reprenant les quelques distances de tranquillité qu'il lui fallait presque toujours.

- Les Trois soient loués, oui,
renchérit-elle. Tu n'imagines pas comme je suis heureuse moi aussi, répondit une voix enjouée qui tranchait étonnamment avec sa tête malgré son sourire apparent.

Et ils se dévisagèrent un moment, tous les deux, seuls dans ce temple. Florimond avait changé, comme on s'attendait à ce que quelqu'un ait changé en plus de dix ans de séparation. Il avait simplement vieilli, et apparaissait un peu plus usé. Mais à chaque fois qu'Anastasie voyait une différence, elle reconnaissait tout de même là un trait de son ami. Son visage était devenu plus sévère encore, et le sourire de la prêtresse s'élargit quand elle songea avec malice qu'il n'avait rien à envier à l'apparente sévérité de mère Estelle, à présent. Mais elle ne le lui dirait pas. Elle regarda ses beaux cheveux, secs à cause du soleil, mais toujours identiques à ceux qu'elle avait connu des années en arrière. Son regard doux. Sa robe, peut-être, était ce qui tranchait le plus. Mais il avait fait un long voyage pour se rendre jusqu'ici, la poussière et l'usure ne pouvaient pas l'avoir épargnée.

C'était lui. C'était Florimond. Le même et en même temps différent. Plus vieux. Mais toujours son ami. Et retrouver un ami ici l'emplissait pour lors d'une joie presque indicible, qu'il devinait peut-être dans son sourire malgré la fatigue bien trop imprimée sur ses traits. Une vraie joie, profonde. Les larmes ne coulèrent pas, même si les yeux d'Ana restèrent brillants. Mais il y avait quelque chose sur le visage de son ami. Un rien de tristesse, dans le sourire, dans le fond des yeux. Anastasie haussa un sourcil curieux, tandis qu'il levait sa main vers elle.

Ses doigts semblaient plus fin qu'auparavant, mais elle n'aurait pas su dire si c'était une impression, parce qu'elle ne l'avait pas vu depuis si longtemps, ou si c'était vrai. Ils semblaient abîmés, plus encore que ceux d'Ana, et pourtant si doux, alors qu'il effleura la joue de la prêtresse. La main était froide, la joue presque brûlante, comme toujours.

- Oh, Ana, ma sœur, qu'est-il advenu de toi...

La prêtresse laissa échapper un petit rire. Minuscule.

- Suis-je donc devenue si laide ?
Demanda-t-elle d'un ton presque aussi amusé qu'autrefois.

Mais au fond, tout au fond, elle savait ce que Florimond avait vu en la regardant. Elle ne l'avait que trop bien vu, elle aussi, dans le miroir, si bien qu'elle avait arrêté de s'y regarder. Elle se sentait si misérable, si pitoyable d'avoir été la cible de ces quelques mots de la part de son ami. Son sourire, toujours présent, se ternit un peu. Ce n'était pas parce qu'elle ne regardait plus que ce n'était plus là, elle avait eu tort de se voiler la face.

La prêtresse se glissa près de son ami et s'assit sur le banc, laissant assez de place pour que Florimond puisse s'installer à côté de son bâton. Le pauvre devait être épuisé de son voyage, de la chaleur, de la si grande montée pour atteindre les murailles et le temple, Anastasie s'en voudrait qu'il se sente obligé de rester debout. Elle lui fit signe de prendre place, avec la même douceur qui l'avait toujours habitée et qui, malgré les tempêtes, ne l'avait jamais quittée et ne la quitterait sans doute jamais.

- As-tu fais bon voyage, mon ami ? Veux tu boire ou manger quelque chose?
Proposa-t-elle en toute simplicité à nouveau.

Loin d'elle l'idée d'un quelconque excès! Il s'agissait seulement de s'assurer que son ami allait bien, qu'il n'allait pas tomber dans les pommes dans les dix minutes... Et aussi un peu d'essayer de détourner le sujet. Florimond avait déjà trouvé celui qu'il valait mieux éviter pour le moment.


Re: Les voix humaines ─ Sam 11 Aoû - 21:02
avatar
Le sourire d'Anastasie fut à lui seule une consolation, autant que ses paroles, la joie qu'elle exprimait, le seul son de sa voix. Quand elle lui répondit par une plaisanterie, Florimond comprit aussitôt qu'elle n'en dirait rien, encore, de toute ce qui avait pu flétrir ses forces de la sorte et faner sa lumière. Il se contenterait de cela, alors, pour apaiser sa propre crainte, puisqu'elle ne lui donnerait rien d'autre pour l'heure.

Il avait appris à se satisfaire de peu, après tout.

Quand elle l'invita à se rasseoir, il la suivit en hochant la tête, et ne prit pas vraiment la peine de répondre à sa fausse question : à quoi bon ? Ils savaient tout les deux ce qu'il en était. Il prit place de nouveau sur le banc, ses longues mains croisées sur ses genoux, et lui sourit d'un air rassurant.

- Le voyage fut aussi paisible que possible, répondit-il chaleureusement. Je constate que le Trimurti ne t'a point fait grâce de résider dans un lieu qui convienne à ta complexion, ma sœur, mais cela me semble être un fort beau pays que celui qui est tiens à présent.

Visiblement, si Anastasie souffrait toujours autant des cruautés du soleil, Florimond avait fini par s'y faire, comme il s'était fait à tous les désagréments qui allaient, disons, avec le fait de posséder une enveloppe mortelle. Le teint avait bruni, quelques stigmates d'anciennes brûlures rougissaient encore son front et l'arête de son nez, et l'usure précoce de ses traits autant que de son habit trahissaient une existence plus vagabonde que ce qu'on aurait pu croire de la part d'un être aussi frêle. Plus coriace que fort, en vérité, comme ces vieux arbres à l'écorce rêche que le vent met à nu, mais qui demeurent inchangés face aux éléments. On pressentait déjà ce à quoi il ressemblerait, en prenant de l'âge : Florimond était de ces gens qui se desséchaient plus qu'il ne vieillissaient, gardant pour toujours les restes d'une délicatesse juvénile qui se flétrirait de plus en plus.

Seule sa voix demeurait vraiment inchangée : un rien plus grave, un rien plus profonde, mais toujours empreinte de la même harmonie paisible.

- J'ai eu mon content de nourriture et de boisson pour l'heure, je t'en remercie. Ne t'en fais pas pour moi.

La sollicitude de la prêtresse était rassurante, comme le signe que tout n'avait pas été perdu. Elle demeurait encore semblable à son souvenir, toujours si douce, toujours si prévenante, et cela lui ramena un sourire plus vif encore, effaçant la tristesse, qui demeurait enclose au fond de ses yeux, comme s'il ne pouvait tout à fait s'en défaire.

Il leva les yeux instant sur la lumière qui se déversait sur eux, puis sur elle.

- J'ai eu tout loisir d'admirer les lieux, en venant. Je n'avais pas vu la mer d'aussi près depuis bien longtemps. C'est agréable. Et toi, t'y es-tu faite ? Raconte-moi donc.


Re: Les voix humaines ─ Dim 12 Aoû - 9:19
avatar
Entendre Florimond annoncer que son périple s'était déroulé sans encombres fut un soulagement pour Anastasie. Elle avait appris à craindre les voyages depuis un certain temps : il était bien rare que les siens ne lui causent pas plus de problèmes qu'autre chose, et pas des moindres Mais son ami continuait sans doute d'être plus débrouillard qu'elle, n'est-ce pas ? Elle refusait d'imaginer qu'il puisse être confronté aux mêmes mésaventures qu'elle, comme si sa maladresse ou sa malchance étaient les uniques responsables de ce qui avait pu lui arriver. Ce devait bien être de sa faute quelque part, pour cumuler les problèmes comme elle le faisait si souvent.

-Effectivement, j'ai toujours du mal à supporter le soleil et la chaleur... J'ai comme l'impression que ça ne s'arrange pas avec le temps, hélas !
Ajouta-t-elle, toujours avec le même sourire. Enfin, j'ai eu la chance de vivre au frais pendant près de... Onze ans ? Je peux bien laisser la place pour quelqu'un d'autre qui, je l'espère, saura l'apprécier.

Il valait mieux en rire qu'en pleurer, mais elle sentait tout de même poindre une certaine forme de jalousie, qu'elle tâcha de reléguer bien loin de ses préoccupations actuelles, en voyant que son ami avait l'air de s'en accommoder bien mieux qu'elle. Mais voir le sourire de Florimond lui emplissait le cœur d'une joie qu'elle n'avait pas ressentie depuis longtemps, celle d'avoir un ami auprès d'elle et de le voir heureux. Elle serra un peu plus fort encore le mâlâ qu'elle tenait entre ses doigts, comme si c'était un peu tenir son ami contre elle sans tous les inconvénients que cela pourrait avoir pour lui si elle le faisait vraiment. Treize années s'étaient écoulées entre le moment où ils se les étaient échangés et ce jour de retrouvailles. Avoir su conserver un objet autant de temps sans le perdre relevait du miracle dans le cas d'Anastasie, qui baissa les yeux pour essayer de savoir si son ami en avait fait de même. Elle ne doutait pas qu'il en ait pris grand soin, mais on ne pouvait pas prévoir tout ce qui pouvait se produire de fâcheux dans un laps de temps si long.

-As-tu aperçu les jardins en venant jusqu'ici ? Je crois que c'est un de mes endroits préférés, ils sont vraiment magnifiques. Sinon... Eh bien...
Un léger soupir quitta ses lèvres, tandis qu'elle observait distraitement le décor qu'elle connaissait déjà si bien. Tout est si joli, ici. Je vois la mer depuis les appartements qu'on m'a confiés et c'est magnifique à chaque fois. Le baron est un homme bienveillant et il me prête une oreille attentive. A part le climat, j'imagine que l'on peut dire que tout va pour le mieux pour moi.

Après tout, la solitude n'était pas un vrai problème n'est-ce pas ? C'était de sa faute, elle pourrait tout régler en étant plus avenante, moins timide, et moins... Fatiguée. Mais ses problèmes de sommeil et d'angoisse n'avaient aucun rapport avec ce que voulait savoir son ami, et même s'il avait su directement quelle question poser pour en entendre parler elle aurait sans aucun doute hésité à lui répondre tout à fait honnêtement. Elle avait assez peu d'amis pour y tenir de tout son cœur, et donc refuser de les inquiéter ou de les ennuyer. Quelle était ingrate de se sentir mal alors que les dieux lui offraient des conditions si douces !

-D'après tes dernières lettres j'ai cru comprendre que tu voyageais beaucoup ces temps-ci ?

Anastasie ne put pas masquer entièrement l'inquiétude que cela lui provoquait. Voilà sans doute la principale différence entre une lettre, que l'on pouvait réécrire autant de fois qu'il le faudrait pour être sûre de ne rien laisser transparaître qui ne soit pas ce que l'on voulait exprimer, et la réalité d'une conversation avec quelqu'un pour lequel on se faisait du soucis. Elle espérait presque s'être trompée, et apprendre que Florimond ne faisait que voyager pour s'établir quelque part. Mais elle se souvenait très bien d'une discussion qu'ils avaient eu à ce sujet, et du désir de son ami pour aider tout le monde, partout. Il était improbable qu'une vie vagabonde l'effraie autant qu'Ana, et ses affaires et leur état ne faisait encore qu'infirmer cette hypothèse.

-Raconte-moi, toi aussi, s'il te plaît.


Re: Les voix humaines ─ Dim 12 Aoû - 19:45
avatar
Florimond sourit, tendrement, et eut l'air aussi sincèrement peiné que réjoui par les nouvelles apportées par Anastasie. 

- Pauvre de toi, dit-il en inclinant légèrement la tête de côté, d'abord Nacre et maintenant Valacar ? Mais au moins tu as pu passer un peu de temps à l'ombre, c'est bien, aussi. Il est bon de voir les choses ainsi, j'imagine déjà le ou la pauvre novice qui se languit de Volg et qui espère s'y trouver placée, comme toi autrefois. 

Il lui fit un sourire espiègle, et posa les yeux sur les mains croisées de son amie. Son coeur fit un petit bond quand il reconnut, après quelques instants, les vieilles perles de bois usé, maintenant patinées par le temps, qui roulaient entre ses doigts, sous les mains trop longues. Voilà quelque chose qui n'avait pas changé non plus, et bien qu'il n'en dit rien, l'expression de son visage trahit un ravissement intérieur tout à fait éloquent. Lui-même portait toujours le chapelet de cristal à son poignet, souvent caché par les replis de sa tunique qui flottait sur ses épaules. Les deux prêtres avaient ce genre de silhouettes sur lesquelles tout vêtement semblait trop grand et mal taillé, de toute manière, et cela l'amusait de se le rappeler, comme durant leur noviciat. 

- Des appartements ? Eh bien, ma sœur, ton seigneur est fort généreux. J'en suis ravi, vraiment, au moins tu as le confort, la mer et les jardins pour te distraire de la chaleur et du soleil. Un mal pour un bien, n'est-ce pas ? J'ai entendu beaucoup de bien des jardins de la citadelle, mais je suis venu ici dès que je suis descendu du bateau. Je comptais m'y rendre au point du jour, après quelque repos.

L'espoir, dans sa voix. Il détaillait Anastasie du regard, et pourtant, malgré ses paroles rassurantes, malgré ce qu'elle venait de dire, elle semblait si lasse, si triste, tout au fond... Il n'osa le faire remarquer, devinant qu'elle refuserait d'en parler. Pourtant l'inquiétude se faisait plus pressante encore, et c'était comme un chagrin soudain, une ombre au tableau : tout était pourtant si beau ici, si calme, empli de lumière, de la rumeur de l'océan. Ce n'était pas un paysage qu'il aurait volontiers associé à elle, toute façonnée par les frimas, mais il la préférait savoir ici, auprès d'un seigneur bien disposé, que dans la froidure et la rudesse des gens du nord. Florimond connaissait assez miens les moeurs mal dégrossies des posvanéens et des gens de Volg, et il avait souvent craint que cela ne fît obsctacle à la mission sacrée de la prêtresse, pour en avoir lui-même fait les frais plus d'une fois. 

Le souvenir désagréable laissé par la première entrevue avec le comte de Posvany n'était qu'un exemple parmi d'autres, en vérité. Mais elle ne semblait pas vraiment heureuse, même si elle le prétendait, et cela le chagrinait profondément. 

- J'ai beaucoup voyagé, oui, reprit-il, doucement. J'ai été appelé ça et là, et je le suis encore : je suis en route pour Uzé, où une connaissance qui se meurt m'a demandé de veiller sur ses derniers jours et d'accompagner les siens, après lui. Avec la peste, j'ai eu beaucoup à faire, tu dois bien t'en douter. 

Une ombre glissa sur son visage. Même la tristesse était douce, et émoussait le tranchant de ses traits maigres et sévères. Il paraissait parfois plus vieux qu'il ne l'était, quand il s'abîmait de la sorte dans ses pensées. 

- Crois-le ou non, ma sœur, mais c'est à moi que revint l'honneur de célébrer les funérailles pour feu monseigneur le comte Arpad, à Posvany. L'évêque était absent, et beaucoup de nos frères sont morts pendant l'hiver, par cause de l'épidémie ou des fièvres qui ont frappé les survivants durement éprouvés. 

Il leva les yeux, à nouveau. 

- Mais en-dehors de cela, oui, répéta-il, et l'idée qu'il caressait depuis un certain temps lui revint, j'ai voyagé. J'aimerais voyager encore. Peut-être qu'il est temps. 

Il avait dit cela à mi-voix, et il fut soudain évident que la solitude forcée par son office, autant que ses déplacements, n'avait pas du tout arrangé sa fâcheuse propension à se parler à lui-même, fut-ce en compagnie de quelqu'un d'autre. 

- Je n'ai jamais vraiment abandonné l'idée de laisser derrière moi ma paroisse, et de demander aux triarques de me laisser demeurer au service de ceux qui ont besoin de moi. 


Re: Les voix humaines ─ Lun 13 Aoû - 16:15
avatar
Anastasie fut assez surprise de ce qui lui racontait son ami, en particulier lorsqu'il mentionna avoir été chargé des funérailles du comte de Posvany. Elle ne mit pas longtemps à se dire qu'elle aurait sans doute tout fait pour éviter une telle charge, craignant bien trop de ne pas être capable de supporter toute cette pression et les regardes de tous ces gens importants. Elle comprenait néanmoins que son pauvre ami n'avait pas dû réellement avoir le choix. La peste n'avait épargné personne, et si on n'en mourait pas il fallait au moins porter le deuil de quelqu'un de proche. Les clercs, souvent au plus près des malades, n'avaient pas été moins touchés que les autres. Si la mine de Florimond s'assombrit ce ne fut pas la seule, et ils plongèrent tous les deux dans leurs pensées juste un instant.


Le reste ne la surprit pas vraiment. Son ami lui avait fait part de son désir de voyages, et si l'idée lui revenait à présent c'était sans doute qu'il y avait pensé tout ce temps, ou au moins assez régulièrement pour que le projet s'enracine. Elle lui sourit un peu à nouveau, immobile sur son banc. Tout cela lui rappelait une conversation qu'ils avaient déjà eue.


Nous en avons déjà discuté, je crois, et je ne suis pas vraiment étonnée de voir que ce projet te tiens toujours à cœur. Si tu veux mon avis, c'est même le bon moment, oui. Après la peste, beaucoup de clercs auraient sans doute besoin de l'aide de quelqu'un, et beaucoup de paroisses se retrouvent sans doute sans prêtre.



Il en coûtait à Anastasie de dire cela à son ami. Elle n'avait pas changé d'avis, et aurait aimé demeurer toujours en Terresang. Elle avait fini par s'y sentir bien, et s'y était même fait quelques amis. Elle pensa à Zaël, et Florimond dut bien voir sur son visage que son esprit s'était absenté un instant ailleurs. Ça lui arrivait plus souvent qu'avant, la fatigue ne la laissait plus se concentrer aussi souvent qu'auparavant. Si elle était restée là-bas, elle aurait peut-être eu de ses nouvelles ? Ou pas. Quand elle l'avait cherché personne ne savait où il était. Elle cligna des yeux et redressa sa tête qui s'était un peu affaissée un instant.

-J'espère néanmoins que tu feras attention,
reprit-elle comme si elle ne s'était pas égarée et que sa phrase suivait directement l'autre. Comme s'il n'y avait pas eu ce silence entre les deux. C'est dangereux de voyager, termina-t-elle en se retenant d'ajouter qu'elle en avait fait les frais et qu'elle espérait qu'il serait longtemps gardé de ce genre de mésaventures.


Poussant un soupir las malgré le sourire qui n'avait pas tardé à lui revenir, la prêtresse entreprit de relever ses manches sans trop y penser, cherchant à se rafraîchir un peu. D'un autre côté, si elle y avait réellement pensé elle se serait abstenue. Mais même dans le temple elle trouvait qu'il faisait chaud, et comme tout le monde ici avait eu le loisir de l'observer bras-nus depuis son arrivée, elle ne songea pas vraiment que ce n'était pas le cas de son ami.

- En tout cas,
et son sourire redevint rayonnant, je compte bien profiter de ta présence tant que tu seras ici, aussi bref que soit ce séjour. Je pourrai te faire visiter les jardins si tu veux ! Il y a beaucoup d'endroits très jolis en ville également, si jamais tu as envie de te promener un peu. Mais j'imagine que tu as déjà beaucoup marché pour venir jusqu'ici ? Peut-être préféreras-tu te reposer ?


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 13:20
avatar
Florimond opina vivement du chef, ravi qu'elle se rangea à son opinion. Il lui sourit de nouveau d'un air rassurant, et ses mains effleurèrent celles de son amie, dans un geste apaisant. 

- C'est mon sentiment également, répondit-il. J'ai été appelé plusieurs fois, comme à Uzé, par des fidèles qui se voyaient dépourvus de prêtre dans leur paroisse, ou qui avaient besoin de moi. Je ne puis être partout, mais autant tenter de pallier à cela du mieux que je puis. Quant au reste, ne t'en fais pas pour moi, mon amie, je sais me tenir en sécurité. 

Il avait décelé le silence, qui s'était insinué entre deux paroles, entre deux phrases, l'air de rien. Il n'osa le relever, parce qu'il voyait bien que quelque chose pesait, lourdement, douloureusement, au fond d'elle. Elle n'avait rien voulu en dire, mais Florimond avait l'art et la manière d'amener, tout doucement, les fidèles à la confidence ; il n'y avait pas vraiment de raison pour qu'Anastasie y montrât plus de résistance. 

Instinctivement, ses yeux se posèrent sur ses bras, quand il la vit relever ses manches. Ce ne fut qu'un regard, très bref, qui se détourna aussitôt quand il vit les marques brunes sur ses poignets, et il feignit un instant de réflexion pensive. 

- J'ai marché depuis Posvany, en vérité, dit-il doucement. Un peu plus, un peu moins... 

Il lui sourit, comme si de rien n'était. 

- Je me suis reposé à bord du navire quand j'ai traversé vers Aquila. En vérité je serais heureux de visiter les jardins en ta compagnie, je sais n'avoir pas beaucoup de temps devant moi pour m'attarder à Aquila, et je ne veux pas le gâcher. 

En toute franchise, il devait bien avouer que tout était passé au second plan, maintenant. Les indices s'accumulaient, fugaces, sinistres, sur ce qu'elle avait pu traverser. Il était rassuré toutefois de la constater toujours elle-même, toujours si douce et attentionnée envers lui, et sans aucun doute aussi envers les autres. Un rien plus lasse, cependant, un rien vieillie. Usée, comme par une tension constante qui se tordait au fond d'elle, et qui avait très probablement quelque chose à voir avec ces sinistres cicatrices, sur ses poignets trop fins. 

- Je n'en veux rien perdre, reprit-il, et cette fois sa main ne trembla pas quand elle se posa sur l'épaule de la jeune femme. Après tout, j'ignore quand il me sera possible de revenir. Et s'il m'est possible de faire quelque chose pour toi, ma sœur, tu n'as qu'un mot à dire. 


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 15:25
avatar
La perspective de faire visiter les jardins à Florimond enchantait Anastasie. En dehors du temple c'était sans doute un de ses endroits préférés, et elle n'hésitait pas à braver la chaleur pour s'y rendre. D'un autre côté il fallait braver la chaleur quoi qu'on veuille faire quand on se trouvait à Aquila en été, elle commençait à en avoir la douloureuse habitude. Entendre son ami préciser qu'il n'aurait pas véritablement le temps de s'attarder ne suffit pas à éteindre tout à fait son enthousiasme pour la visite. Il valait mieux essayer de profiter de la compagnie de Florimond, qui lui avait tant manqué pendant si longtemps, plutôt que de s'attrister déjà pour son inéluctable départ.

Le prêtre posa une main sur l'épaule d'Anastasie en ajoutant qu'ils ne se reverraient peut-être pas de sitôt. Elle avait l'intention de profiter de sa présence oui, et elle aurait tout le temps de prier une fois qu'il serait parti pour avoir l'occasion de le revoir. Treize ans, c'était ce qu'il avait fallu pour qu'ils se retrouvent. S'il fallait en attendre treize de plus, Anastasie était prête à prier tous les jours pour cela sans perdre espoir. Il y aurait toujours les lettres pour se soutenir, même si le projet de Florimond risquait,s'il se réalisait, de les rendre plus rares. Ce n'était pas bien grave, un peu triste tout au plus. Il fallait faire confiance aux desseins des dieux, et faire passer son devoir envers eux avant tout le reste. Ils le savaient sans doute aussi bien l'un que l'autre.

-Faire quelque chose pour moi ?
Demanda-t-elle avec son sourire toujours aussi grand et presque amusé, mais plein d'une reconnaissance sincère. Elle était touchée de cette proposition, même si elle ne comprenait pas vraiment ce que ça pouvait faire dans la conversation tout à coup. Et qu'est-ce que tu voudrais faire pour moi, Florimond ? Tu as déjà marché depuis Posvany pour me rendre visite, et même si ce n'est pas la raison principale de ton voyage, tu es bien le seul à venir d'aussi loin pour me voir. Tu as déjà beaucoup fait pour moi.

Son sourire se ternit légèrement néanmoins, laissant place à un air plus grave et sérieux. Florimond, son ami depuis tant d'années, séparé d'elle depuis treize ans, n'avait pas osé l'étreindre et l'avait seulement effleurée lorsqu'ils s'étaient retrouvés. Voilà à présent qu'il posait la main sur son épaule en lui proposant son aide. Anastasie avait pris la chose avec le sourire, et même avec un peu d'amusement, mais voilà un geste qu'il lui faisait penser qu'il était sans doute plus sérieux que ce qu'elle avait voulu croire.

Je te remercie. Tu sais, c'est réciproque. Si tu as besoin de moi, n'hésite pas.

Elle se leva en serrant toujours le mâlâ dans sa main gauche, ses manches trop larges retombèrent sur ses poignets, et elle fit signe à son ami en direction de l'allée du temple. Faire plaisir à un ami, voilà quelque chose qui lui avait toujours tenu à cœur et qui était devenu plus difficile depuis qu'elle se trouvait si seule ici.

-Eh bien si tu n'es pas fatigué, je t'en prie... Les jardins n'attendent que nous.


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 18:21
avatar
- Je peux faire plus. 

La voix de Florimond avait résonné, brève, un rien plus bas, et il l'avait regardée droit dans les yeux, avec exactement la même expression qu'il avait face à un patient particulièrement rétif et têtu. Mais au fond, c'était sa propre impuissance et la fuite d'Anastasie qui le peinait jusqu'au coeur. Il aurait voulu savoir ce qui lui était arrivé, et tout mettre en oeuvre pour elle, et se faire pardonner, bien se pardonner lui-même de n'avoir pas été là. Il était médecin, après tout, et bien que ce fut une chose quotidienne que de constater la souffrance sans pouvoir y faire grand chose, quand elle s'attaquait à l'une des rares personnes qui fut aussi importantes pour lui, eh bien, tout changeait. 

- Je n'ai besoin de rien, moi, dit-il tout bas, esquissant un pâle sourire. 

Il se leva à son tour et hocha la tête, et demeura silencieux un instant alors qu'ils traversaient le temple vers la pleine lumière. 

- A la réflexion, dit-il tout haut en s'attardant l'espace d'un instant sur le seuil, il y a peut-être quelque chose que tu peux faire pour moi. 

Il avait levé les yeux, ce disant, et puis il posa sur elle un regard très doux. 

- Je ne veux rien d'autre que t'aider, mon amie. Je devine bien que tu n'en veux rien dire, mais ne nous voilons pas la face : j'ai vu, et tu le sais. Laisse-moi faire quelque chose pour toi. C'est la moindre des choses. 

Les paupières pâles voilèrent un instant le gris des prunelles, comme une retraite après la hardiesse de ses derniers mots. La lassitude était visible, elle affleurait de toutes parts sous l'usure tranquille qu'avait apporté l'hiver. Prétendre que l'épidémie ne l'avait pas marqué, lui aussi, aurait été mentir : cela se voyait, et elle avait apposé sa marque sur lui, de façon bien plus subtile sans doute que l'on pouvait l'imaginer. C'était par petites touches, dans la gravité de sa voix, dans l'écho d'un soupir, parce que cette impuissance-là, il ne pouvait pas vraiment s'y faire encore, ni l'accepter. 


- Peut-être ne veux-tu pas repenser à ce qui a pu se passer, et gâcher le peu de temps que nous avons à notre disposition, mais tu sais, Ana, tu sais que je m'inquiéterai pour toi plus encore. Je ne puis t'obliger à rien, et je me tairai si tel est ton souhait. S'il y a bien une chose que j'ai apprise depuis tout ce temps c'est que je puis aider celui qui s'y refuse. 

Le ton fut résigné, sur la fin, parce que c'était un renoncement auquel il s'engageait, sans que l'on puisse le remettre en doute. Il le ferait, si elle lui opposait un refus catégorique, mais il voulait tout de même essayer, parce qu'il essayait toujours, encore et encore, avec patience et obstination. Le renoncement n'était jamais que l'ultime solution.


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 19:37
avatar
Le regard de Florimond la déstabilisa tout à fait. Il avait plongé ses yeux droit dans les siens, et s'il était une des rares personnes qu'Anastasie osait regarder directement et aussi franchement, quand il accompagnait ce mouvement d'une phrase si... Énigmatique ? Elle ne savait plus que penser. « Je peux faire plus ». Que voulait-il dire ? Quand il se leva, un léger sourire se glissa sur ses lèvres tandis qu'il disait tout bas que lui, il n'avait besoin de rien.

Anastasie sourit un peu, en se demandant s'il oserait lui demander quelque chose à moins que ce soit un besoin absolu. Aucun d'eux ne dit rien de plus, alors qu'ils se dirigeaient vers l'extérieur. La prêtresse avait hâte de montrer la beauté des jardins à son ami même si elle appréhendait le retour à l'extérieur où la chaleur serait cruellement secondée par les rayons du soleil. Mais plus que tout, elle regardait son ami avec attention, comme pour figer à jamais dans sa mémoire ses traits. Ses traits plus vieux, usés, pour qu'ils viennent s'ajouter au souvenir d'adolescent qu'elle gardait de lui.

Comme ils arrivaient à la porte, Ana accéléra un peu. Passant devant son ami, elle plaça ses mains sur la lourde porte pour la faire glisser, mais elle n'eut pas le temps d'ouvrir quoi que ce soit. La voix de son ami résonna à nouveau dans le temple presque désert, où ils n'étaient que tous les deux.

-Dis moi tout,
répondit-elle en abandonnant l'idée de pousser la porte.

Elle se tourna vers son ami avec un sourire bienveillant, comme toujours, attendant simplement qu'il lui dise ce qu'elle pourrait faire pour lui, afin qu'elle le fasse. Elle ne se demanda pas si ce serait possible, si elle pourrait le faire. Il s'agissait de Florimond : il ne demanderait jamais rien d'extravagant au point qu'elle ne puisse le lui accorder, et il comptait tant pour elle qu'elle n'hésiterait pas une seule seconde. Du moins, c'était ce qu'elle avait cru.

Les mots de son ami la paralysèrent. Elle se sentit gênée, mal à l'aise, perdue. Ses joues, qui auraient habituellement pris une teinte bien rouge, devinrent plutôt livide. Qu'avait-il vu exactement ? Il ne lui mentait pas, elle en était convaincue. Elle savait qu'il la connaissait bien assez pour la percer à jour sans trop de mal... Mais elle avait espéré. Espéré qu'il ne verrait rien, qu'il ne dirait rien, qu'il regarderait son sourire sans voir à travers. Anastasie se revit un instant remonter ses manches, alors qu'elle repassait la scène dans son esprit pour comprendre ce qu'elle avait pu rater. Florimond était un médecin, comme elle, et depuis plus longtemps. Il avait l'oeil et la connaissait trop bien. Mais une fois la surprise passée, elle reprit encore et toujours son air doux qui fut cette fois-ci un peu miné par une certaine forme d'inquiétude. Il ne pouvait rien faire pour elle. Être là, c'était déjà le mieux. Elle aurait voulu se changer les idées, avec lui, comme avant.

Mais encore une fois, quand il reprit, il eut raison. Maintenant qu'il lui disait franchement qu'il avait remarqué quelque chose, elle savait qu'il s'inquiéterait jusqu'à en avoir le cœur net. Anastasie ne supporterait pas d'emporter son ami avec elle dans sa peine ou dans sa douleur. Mais que faire ? Le lui expliquer serait aussi douloureux qu'inutile : c'était fini à présent. Il ne tenait qu'à elle de tourner la page. Ne pas le lui expliquer, ce serait le laisser s'inquiéter seul...

-Florimond...

Elle aurait aimé revenir en arrière, et espérer à nouveau qu'il ne lui dirait pas cela. Mais c'était trop tard. Et elle le connaissait assez pour savoir que même en reprenant des milliers de fois il finirait toujours par voir quelque chose, et que cette discussion aurait invariablement lieu là. Alors il restait son sourire, qu'elle peinait à maintenir, et qui ne cachait plus rien. Parce qu'il était mauvais de mentir, parce qu'elle en était incapable.

-Je ne veux pas que tu te taises, mon ami. Ce que tu as à dire a toujours été très important pour moi, et tu le sais.

Seulement il lui demandait une chose qu'elle n'était pas sûre de vouloir faire. Ana n'était pas sûre non plus que Florimond soit prêt à entendre ce qu'elle avait à dire. Elle avait l'impression que son cœur battait bien plus vite qu'il ne le devrait, et cette fois-ci ce n'était sûrement pas la chaleur qui en était la cause. Ses mains s'étaient serrées sur les perles du mâlâ. Quand elle était nerveuse, elle les faisait souvent glisser entre ses doigts. Mais là c'était bien pire. Et elle ne faisait rien bouger du tout.

-Que veux-tu faire pour m'aider Florimond ? Dis moi. Dis moi ce que tu veux. Je ne vois rien qui puisse m'aider, moi.

Sa voix trembla un peu, à la fin.


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 20:15
avatar
- Oh, Ana, murmura-il, et il éleva de nouveau la main pour effleurer son front, repoussant une mèche de cheveux. 

Il soupira, profondément, et lui sourit, avec toute la douceur, toute la bienveillance, toute la compassion dont il était capable. Dans l'ombre du porche, loin des lueurs des cierges et du brillant soleil qui se déversait par les vitraux, tout était plus obscur, mais il pouvait encore distinguer nettement ses traits, la tension intense qui l'habitait. De la peur, sans doute, une crainte instinctive qu'il avait déjà vue. Il y avait quelque chose de familier dans le regard hanté qu'elle posait sur lui, chargé des ombres indicibles de ce qu'elle taisait au fond d'elle. 

- Me blâmera-tu d'avoir l'orgueil de croire que je puis t'aider ? 

Cette pensée lui était venue soudainement : qu'était-ce, oui, sinon de l'orgueil ? Elle avait peut-être déjà cherché de l'aide, peut-être avait-ce été vain, et qu'était-il, lui, pour prétendre arriver après des années d'absence, et prétendre à la sauver ? Mais c'était ainsi. Si ce devait être son péché, sa seule faute devant les Trois, il ne pourrait le nier. 

Un silence se faufila, mais la détermination de Florimond ne sembla pas faillir. 


- J'ai déjà vu des choses similaires. Je sais en reconnaître les signes, et si j'ai pu faire quelque chose autrefois pour ceux qui en souffraient, pourquoi en irait-il différemment de toi ? 

Une pause, puis il sourit, encore. 

- Peut-être n'était-ce pas un hasard, si l'on nous a permis de nous retrouver maintenant. Je n'étais pas là pour t'aider, avant, j'étais au loin, et maintenant me voici. Tu n'as pas à porter seule ce fardeau, tu n'as pas à être seule face à cela. Je l'ai porté pour d'autres, et je le ferais encore, autant de fois qu'il le faudra. Tu sais combien notre sacerdoce nous amène à contempler la souffrance, sous toutes ses formes. Pourquoi te refuserai-je l'apaisement que je prodigue si souvent aux fidèles ? Tu le mérite autant qu'eux. 

Il parlait encore à voix basse, avec conviction. Il se raccrochait à cela, pour chasser la tristesse. 


- Mais, à nouveau, voici : je ne puis t'obliger à rien. Sache seulement que je suis là pour toi, aussi. Prends le temps qu'il faudra, je sais combien il peut être difficile de parler de ce que l'on a pu vivre, et à te voir, je ne doute pas un instant que cela fut terrible pour toi. 

La douceur, encore, l'infinie patience dans la grisaille de ses yeux. Il ne voulait rien brusquer, il savait bien combien c'était inutile dans ces cas-là, mais il lui ouvrait tout volontiers les bras, si elle l'acceptait, et il le désirait de tout son coeur. 

- Tu sais combien je n'ai jamais été homme à détourner le regard du malheur des autres, acheva-il dans un sourire. C'est ma grande faiblesse, en plus d'être obstiné. 


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 20:58
avatar
Il soupirait, souriait, levait doucement une main pour effleurer son visage et elle, elle ne bougeait plus. Elle ne pouvait que le regarder et attendre sa réponse. Anastasie aimerait bien qu'il l'aide. Elle aimerait bien pouvoir simplement tout lui dire, et l'écouter répondre quelque chose qui apaiserait son âme. Alors, elle pourrait tranquillement dormir la nuit, et oublier, et passer à autre chose. Mais elle sentait que ça ne pouvait pas se passer comme ça.

Elle ne lui en voudrait jamais de tenir à l'aider, de croire qu'il en était capable, et de vouloir essayer. C'était son ami. Personne ne la connaissait mieux que lui, sans aucun doute, si quelqu'un pouvait l'aider il avait une position de choix... Mais elle ne pouvait pas le lui demander. Et même quand il le demandait lui-même, elle rechignait, parce qu'elle n'avait pas envie d'alourdir ses épaules. Elle était une prêtresse ! C'était à elle d'alléger les fardeaux, et non l'inverse. Anastasie l'écouta en silence, alors qu'il parlait tout bas pour lui expliquer qu'il avait déjà vu ce genre de choses. Ana avait envie de lui dire que ce n'était pas vrai, qu'il ne pouvait pas savoir. Mais au fond, si Florimond ne mentait pas et qu'il avait réellement su percevoir ce qui la tourmentait, il était possible qu'il puisse l'aider.

Elle n'avait raconté ce qui lui était arrivé qu'à deux personnes. Au soldat qui l'avait enfermée en prison sur une simple supposition qui s'était avérée erronée, parce qu'elle n'avait pas eu le choix, et à Ysomir parce qu'ils partageaient les mêmes problèmes nocturnes et qu'elle s'était trouvée en position de faiblesse, incapable ou presque de savoir que faire tant elle était épuisée et seule. Florimond n'était pas moins digne de cette confidence que les autres. Elle avait simplement longtemps cru que se confier à un ami serait plus facile, mais maintenant que la chose lui était proposée elle voulait changer d'avis. C'était encore pire. Si elle racontait elle lui ferait de la peine, si elle ne disait rien il serait inquiet. Et dans tous les cas, ce ne serait sans doute plus jamais pareil.

-C'est vrai, tu es têtu, je sais.
Elle sourit un peu mais son visage n'avait pas repris ses couleurs. Je... Tu es mon ami, Florimond. Je n'ai pas envie de te cacher des choses, et je te dirai ce que tu veux savoir... Ce sont des choses difficiles à raconter, tu le sais, tu viens toi même de le dire, mais je pourrai trouver les mots, pour toi, même si c'est dur. Seulement je te préviens d'une chose, mon ami. S'ils sont durs à prononcer, ils sont sans doute aussi durs à entendre.

Et en particulier pour quelqu'un qui tenait à elle et qui était sans doute prompt à l'inquiétude. Elle prit une grande inspiration, un peu comme si elle venait de parler sans jamais respirer et qu'elle revenait soudainement à la surface.

-Tu peux changer d'avis, si tu veux, tant que je n'ai rien dit. Mais s'il te plaît, si tu veux tout entendre, ne me coupe pas trop. C'est une longue histoire, et je n'aurai sans doute pas le courage de faire durer ça trop longtemps.


Elle avait presque l'impression de tenir dans sa main un poignard qu'elle devrait enfoncer elle-même dans sa chair, avec son ami à côté d'elle pour constater les dégâts. Les jardins et la hâte qu'elle avait ressenti à l'idée de s'y rendre, tout cela avait bien disparu de son esprit à présent. Son cœur n'avait pas ralenti, la peur dans ses yeux n'avait pas disparu. Mais il y avait Florimond. Pour la première fois depuis son arrivée ici elle n'était pas vraiment seule. Mieux encore il voulait l'aider, et elle ne voulait pas refuser son aide. Elle avait trop envie que tout fonctionne. La peur qu'elle avait de trop l'alourdir par ces histoires ne faisait finalement pas le poids face à l'espoir qu'elle avait de se débarrasser un peu de tout cela. Quelle était égoïste. Elle s'en voulait déjà. Mais elle avait déjà accepté de parler, alors à moins que son ami ne change d'avis il était trop tard.

-Je préférerais m'asseoir, pour raconter,
murmura-t-elle tout bas en baissant les yeux sur le dallage du temple.


Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 21:23
avatar
- Je sais bien, ma sœur, murmura Florimond. Je sais bien que ce sera dur, prends tout ton temps. Tout ce que tu as à me dire sera infiniment préférable à l'inquiétude de n'en rien savoir. 

De nouveau, il effleura son front, et puis lui sourit. 

- Pour rien au monde je ne changerai d'avis. 

Quoiqu'elle ait à lui dire, il était prêt, parce qu'il n'avait pas menti en disant qu'il préférait entendre les pires choses que de les imaginer. Une fois dit, il pouvait faire quelque chose, il avait ses remèdes, des prières, l'arsenal des prêtres face aux cauchemars et aux ténèbres du monde. Seul, il n'y pouvait rien, et faute d'avoir un ennemi à combattre, il aurait été réduit à une impuissance stérile qu'il l'aurait plus rongé, sans doute, que d'avoir la vérité. Il connaissait assez bien l'âme des hommes, et la sienne en sus, pour savoir combien l'imagination était pire que les horreurs de l'existence. 

Alors, avec d'infinie précautions, il l'invita à s'asseoir, à nouveau. Dans l'ombre, cette fois, loin des rayons de soleil qui tombaient à travers la nef, comme si seule l'obscurité pouvait convenir, à présent, comme un enclos secret pour recueillir la plus douloureuse des paroles. A dire vrai, Florimond n'était pas prêtre de Tamas pour rien : dans son attitude, dans l'expression de son visage, jusque dans ses yeux et chacun de ses gestes il y avait la même compassion, et la même force immuable que celle qu'avaient les effigies de celle qu'il servait. De la force, oui, et c'était étonnant de la part d'un être aussi frêle : mais en vérité, sous l'apparente fragilité, derrière la silhouette de jouvencelle desséchée qu'il promenait sous ses hardes cléricale, il y avait une énergie coriace et tranquille, la même que l'on trouve chez les vieux arbres et les oliviers qui veillent du haut des collines. 

Il était là. Il se contentait d'être, souvent, au bon endroit, au bon moment, et ce jour, c'était pour elle. Il y avait dans son silence une qualité d'écoute, une attention, toute entière vouée, tournée, dirigée vers celle qu'il écoutait. C'était toujours ainsi : son mutisme était celui des gouffres et des cathédrales, et l'on se prenait l'envie d'y crier pour le combler. 

Ses longues mains s'étaient croisées sur ses genoux, tenant précieusement le mâlâ entre ses doigts minces. Ses cheveux trop longs pleuvaient sur ses épaules, seule concession qui venait adoucir les contours de son visage. Un léger sourire flottait encore sur le tranchant de ses lèvres, et, au fond de ses yeux gris, simplement l'attente. Calme, patiente, comme un père face à son enfant, et toute la tendresse du monde. Ainsi était-il, ainsi avait-il toujours été, voué pour toujours à l'obscure mère de tous les chagrins, celle qui prenait pour elle toutes les peines des hommes pour clore leurs yeux trop lourds et les amener vers le renouveau. Oeuvre au rouge, oeuvre au noir : il fallait toujours traverser les ténèbres, pour rejaillir à la lumière. 

Il savait bien qu'Anastasie craignait de le faire souffrir, lui, en partageant ses tourments. Mais c'était oublier à quel point c'était un acte quotidien pour lui, qui avait vu cela, tant de fois. Point d'empathie, parce qu'elle était étrangère à sa froideur, à son retrait du monde, à la distance qui le séparait des autres depuis l'instant où il avait ouvert les yeux sur ce jour trop obscur, dans les bras d'une morte. Mais toute la sympathie, toute la compassion, toute la compréhension du monde ; prendre les peines, oui, les ôter au cœur des autres, les prendre avec lui et les laisser se consumer dans le noir, alléger le fardeau, mot par mot, geste par geste, lentement, patiemment. 

A cet instant, Florimond n'avait plus le moindre doute. C'était là qu'il devait être, auprès d'elle.


Re: Les voix humaines ─
    Contenu sponsorisé



    Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant