Les voix humaines
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Re: Les voix humaines ─ Mer 15 Aoû - 22:12
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Anastasie devait se rendre à l'évidence : elle n'avait jamais vraiment pu croire que son ami renoncerait. Mais au moins, elle l'aurait prévenu. Elle pourrait égoïstement se dire qu'elle avait fait ce qu'il fallait. Elle regretterait quand même, s'il réagissait mal à ses mots, mais elle aurait tenté au moins de lui faire renoncer, comme il tentait lui de lui faire avouer. Tendue, elle le suivit pour s'asseoir dans l'ombre. Peut-être que la lumière, ça aurait été plus agréable. Elle ne savait pas trop. Au fond ça ne changerait rien à ce qu'elle allait devoir raconter.

Florimond était installé près d'elle. Il semblait tranquille, doux, une oreille attentive comme on ne pouvait que les rêver. Il souriait. Ana savait que ça ne durerait pas longtemps. Elle n'avait pas envie de lui retirer son sourire. Mais elle avait dit qu'elle raconterait. Il y avait comme un poids au fond de son estomac, et son cœur battait si fort qu'elle n'entendait que lui dans le silence. Florimond attendait. Il fallait qu'elle dise quelque chose, qu'elle commence, mais elle ne savait pas comment faire. Sa bouche s'ouvrit, se ferma. Elle avait envie de lui dire qu'elle n'y arrivait pas, qu'elle n'y arriverait pas. Mais elle inspira profondément. Elle l'avait déjà fait. Elle pouvait le refaire. Pour son ami qui préférait savoir qu'ignorer. Elle lui devait bien ça. Elle se racla la gorge, et le bruit résonna dans le temple.

-Eh bien... C'est... C'est... Une longue histoire.

Il fallait commencer quelque part, juste dire quelques mots qui pourraient lancer la machine. Les mains d'Anastasie tremblaient un peu, et elle tira sur ses manches pour cacher aux mieux les odieux souvenirs de son récit. Si elle les avait regardée, elle aurait sans doute été tétanisée et n'aurait pas pu dire un seul mot.

-En deux parties.

Elle triturait à nouveau le mâlâ que Florimond lui avait offert, et il surprit peut-être un léger balancement d'avant en arrière.

-J'avais été invitée à une célébration en l'honneur de Tamas, à trois jours de marche de ma paroisse. C'était très beau, nous étions plusieurs prêtres et vraiment...
Se perdre dans les détails inutiles pour ne pas raconter la véritable histoire. Elle se tut un instant pour se concentrer à nouveau, et se forcer à faire avancer le récit après la description par le menu de la célébration, qui n'avait finalement pas grand rapport avec ce que voulait apprendre Florimond. Au retour, j'ai dû marcher seule un moment. Des... Des hommes m'ont surprise. Ils... Ils voulaient mes affaires. Mais, tu sais bien, nous n'avons rien. J'ai laissé tomber tout ce que j'avais et j'ai couru autant que j'ai pu. Je te le promets. Elle sentait déjà les larmes lui monter aux yeux. Ça allait être particulièrement difficile. Ils m'ont rattrapée. Ils ne voulaient pas de... Témoins. Alors ils... Ils voulaient me tuer.

Anastasie revoyait l'épée, et l'homme qui la tenait. Comme s'il était devant elle. Elle ne bougea plus et retint sa respiration un instant. L'image reflua doucement, jusqu'à ce qu'elle reprenne.

-L'un d'eux a vu mon pendentif. Ils ont eu peur que les dieux les punissent de tuer une prêtresse, je crois. Ils ont préféré m'emmener avec eux pour réfléchir. Alors... Alors...


Cette fois-ci, les mains de la clerc tremblaient pour de bon. Elle fixait obstinément le dossier du banc devant elle, et n'osait pas lancer le moindre regard vers Florimond. Elle ne pouvait pas. Peu importe ce qu'elle y verrait, elle savait que ça l'empêcherait de poursuivre. Le silence devint long et pesant. Elle avait demandé à Florimond de ne pas la couper mais elle le faisait très bien toute seule, finalement.

Ça me hante Florimond. Ils m'ont enfermée, y avait pas de lumière. Pas de fenêtre, pas d'étoiles, pas de vent. Personne. Juste moi et... Des bruits, comme des rats. Et il faisait noir. Je les entendais revenir, parfois. Et se disputer pour savoir quoi faire de moi. J'ai cru que j'allais mourir. Et j'ai prié, j'ai tellement prié...


Anastasie fondit en larmes, incapable de poursuivre pour le moment. Sa voix avait accéléré en même temps que sa respiration, au point qu'entre les sanglots et les inspirations pressantes elle croyait étouffer. Elle porta les mains à son cou, comme si quelque chose en bloquait l'intérieur. Le mâlâ de bois qu'elle serrait jusque là tomba par terre. Et elle n'avait même pas fini la première partie.


Re: Les voix humaines ─ Ven 24 Aoû - 15:46
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Florimond s'était tu, et il ne dit pas un mot durant tout le temps où Anastasie parla. Son regard veillait, attentif, et il se contenta d'être là, immobile, esquissant parfois un geste de réconfort quand elle peinait à s'exprimer, mais ne montrant jamais le moindre signe d'impatience. Fidèle à sa promesse, il écoutait, pour percer l'abcès, laisser le venin s'écouler par la parole, laisser l'obscurité s'en aller, un peu. 

Prendre sur lui un peu de son fardeau, comme il le faisait avec tous ceux qu'il laissait s'épancher de la sorte, prendre un peu de sa souffrance pour l'emporter loin, loin dans les tréfonds des ténèbres où il les laissait s'échapper dans un souffle, par la prière, par la pensée. Elle n'avait plus à porter cela toute seule, à présent. Il avait finit par se tenir près d'elle, ses longues mains posées sur ses genoux qui formaient comme une coupe, pour tout recueillir. A la fin, il avait détourné les yeux, baissés derrière ses paupières cernées, le regard perdu dans le vide. C'était toujours ainsi : au bout d'un moment, il finissait toujours par pencher la tête comme un chat attentif, pour mieux saisir la voix, le ton, tout ce qui se faufilait entre les mots, dans les silences, tout ce qu'elle ne disait pas. 

Les perles de bois firent un son mat en tombant sur les dalles, à ses pieds, comme un présage. Florimond entendit les larmes avant qu'elles n'éclosent. Elles s'étaient amassées dans un silence, comme les nuées avant l'orage ; une pression indistincte qui entrecoupait sa voix, la nouait, l'oppressait si fort qu'elle en perdait le souffle, et puis, dans un éclat, il lui sembla qu'elle tombait en morceaux. La note était familière, si familière... Avec les années, il avait appris à reconnaître les signes, comme on déchiffre le ciel pour savoir quand vient la pluie. Elle venait, parfois. Douloureuse, libératrice, à sa façon, comme on défait des amarres, comme on rompt un barrage trop longtemps consolidé par trop de silences et de douleurs muettes. 

Elle se désagrégeait, tombait en pièces, la souffrance à nu. Une plaie au fond du coeur, la fêlure de l'âme : rien qu'il n'eut déjà contemplé, et chaque fois, le même soupir au fond de sa poitrine, le même instant, si bref, où il retournait au fond de lui-même puiser la force qu'il fallait pour soutenir l'esprit vacant qui s'abîmait dans les pleurs. Ne rien retenir, ne rien contenir, se tenir au milieu du courant sans jamais s'y laisser emporter. Être là, tout simplement. Une ancre, un repère, pour ramener tout doucement vers la lumière, pour accompagner, parce que c'était ce qu'il avait de mieux à faire : une main tendue, un pas après l'autre, vers la guérison des corps et des âmes. 

Il rouvrit les yeux, et cette fois, lorsque ses bras s'ouvrirent pour elle, il ne se déroba pas, et comme des ailes sombres, ils se refermèrent autour des épaules de la prêtresse. Tout doucement, tout tendrement, la lenteur précautionneuse, jusqu'à se clore autour d'elle. 

- Pleure donc, ma sœur, murmura-il de sa voix mélodieuse, pleure autant qu'il te le faudra. 

C'était un enclos fragile, un espace ménagé à la faveur des obscurités du temple, juste pour elle. Il n'y avait qu'une chose qu'il avait faite pour son amie, et qu'il ne faisait jamais pour aucun autre : c'était cela. L'étreinte délicate, le réconfort infime qu'il n'avait donné à personne d'autre. Il en allait ainsi de lui, qui puisait à la racine, dans la source obscure de sa propre âme, la force nécessaire pour les autres, et Dieux, il en fallut tellement, à ce instant, pour surmonter ce qui le tenait toujours éloigné des autres. Mais pour elle, il voulait bien faire cela, parce que ce n'était pas un sacrifice, parce que ce n'était pas une souffrance qu'il s'infligeait à lui-même pour apaiser la sienne. Il le fit en toute âme et conscience, parce qu'il le voulait bien, et parce que dans un éclat d'étonnement bref, il s'en trouva capable.

Ses mains étaient froides, comme toujours, quand l'une d'elle se posa tout doucement sur ses cheveux. Il sentait les soubresauts des sanglots, la tension vive et aigue qui l'habitait, tirait ses os et ses muscles, vibrait d'un effroi encore si profondément ancré en elle qu'il la sentait jaillir et se répandre comme un brasier obscur. Il se forçait à garder son souffle paisible, toujours : le lent balancement des respirations, comme une vague, une ancre, un repère. Il connaissait bien ces instants : le moment du récit, où tout se brise, où tout revient. Mais il fallait bien dire la souffrance, la rendre tangible, avant de songer à la guérir. Il fallait bien affronter ses propres ténèbres, y faire face, encore et encore, pour ne pas les laisser gagner. 

- Je sais ce que tu ressens, murmura-il. Mais tu n'es plus là-bas, maintenant. Tu n'y es plus, c'est terminé, tout est derrière toi à présent. C'est fini. Il n'y a plus de noirceur, il n'y a plus de chaînes. Regarde, le soleil brille encore, et il reviendra toujours. Souviens-toi de la lumière, ma sœur, souviens toi d'elle, car elle ne t'oublie pas. 

Sa voix la berçait comme une mélopée, pour la ramener à elle, la tirer des tréfonds des souvenirs pour la faire revenir au présent. C'était souvent ainsi, quand il fallait raconter : on revivait, à la seconde, avec une acuité terrible, chaque instant de son calvaire, encore et encore. Cela revenait, comme un cauchemar même les yeux ouverts, à la faveur d'un détail, d'un mot, d'une chose infime qui ramenait l'esprit blessé à ses anciennes terreurs. Il n'avait jamais trouvé de remède pour ces fêlures profondes qui entaillaient l'être dans sa substance même : rien que les paroles, rien que de les accompagner, pas à pas, rien que d'être là. Pourtant il savait bien, Florimond, même avec toute sa science, même avec tout son savoir et sa longue expérience, il savait bien que le traumatisme laissait ses victimes seules, si seules, au fond de leurs tourments. Il se savait sur le seuil, pour toujours, quand il voyait le regard se troubler et que ses patients sombraient pour revivre leurs terribles tourments : là où ils allaient, il ne pouvait les suivre. Il ne pouvait qu'être là, à la frontière fragile entre le réel et leurs cauchemars, à tendre la main pour les ramener vers les vivants. 

C'était tout ce qu'il pouvait faire, mais il persistait, patiemment, oubliant l'impuissance, oubliant qu'il réparait des choses vouées au néant, comme ce corps qu'il étreignait et qui serait tôt ou tard la proie des flammes, une viande morte destinée à périr. Tout ce qui vivait là ne serait que pourriture, et pourtant, pourtant il voulait encore faire quelque chose. Rapiécer, encore et encore, des pantins de papier, d'éphémères merveilles.


Re: Les voix humaines ─ Ven 24 Aoû - 17:58
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Anastasie aurait aimé pouvoir récupérer le mâla de bois qu'elle avait laissé tomber, pour le serrer encore entre ses doigts et tenter d'appeler encore les dieux pour qu'ils lui viennent en aide. Si ces cauchemars étaient une épreuve pour prouver sa foi, elle n'aurait aucun problème à la surpasser, sans doute, parce qu'elle n'avait jamais vraiment songé à se tourner vers qui que ce soit d'autre que les Trois pour l'en libérer. Mais de toute évidence ses efforts et ses prières n'avaient pas suffi, pas encore, et au fond elle se demandait encore quelle était l'offense qui lui valait tant de peines.

Les larmes coulaient sans qu'elle puisse les retenir, et le nœud de sa gorge finit par disparaître pour la laisser pleurer plus librement quand son ami l'étreignit doucement. Florimond. Elle aurait voulu lui dire que ce n'était pas la peine, parce qu'il était si évident quand on le connaissait que ce n'était pas son genre, et parce qu'Anastasie n'aurait jamais voulu l'ennuyer. Mais il était bien trop tard pour ne pas l'ennuyer, et avoir quelqu'un à serrer dans ses bras était finalement la chose la plus rassurante qu'elle aurait pu espérer. Elle n'aurait jamais eu le courage de le repousser, ses mains tremblantes le serrèrent même doucement contre elle un instant, et entendre la voix de son ami fut encore d'un réconfort infini.

Ana n'aimait pas pleurer, et quand elle ne pouvait pas s'y soustraire elle le faisait toujours en cachette. Elle se sentait bien misérable de ne pas pouvoir se tenir à cette résolution, cette fois, mais cela était bien trop douloureux. Depuis ses derniers mots elle avait cru revoir déjà tant d'images... Il n'y avait pour le moment que la respiration calme de Florimond et l'étreinte qu'il lui prodiguait qui pouvaient l'apaiser, parce qu'elle ne pouvait ainsi pas oublier qu'elle n'était pas seule. Un peu comme la présence rassurante de Lina, quand elle était venue l'aider. Ses larmes ne faiblirent pas, cependant, pas plus que les hoquets douloureux de sa respiration. Ce furent les mots de son ami qui parvinrent à finalement à l'aider et à lui faire ravaler doucement ses larmes.

Si tremblante, si fragile, rougie par ses larmes, Anastasie finit par se détacher lentement de son ami avec les mêmes précautions qu'il avait prises pour l'étreindre. Son premier geste fut de se baisser pour ramasser le chapelet de bois, et elle le regarda en silence un moment. Il était bien plus facile de croire au retour du soleil quand on avait les moyens de l'observer disparaître et renaître, mais Anastasie avait toujours eu la foi, et n'avait donc jamais exigé de preuves. Elle renifla plusieurs fois en serrant si fort le mâlâ que les jointures pâles de ses doigts devinrent plus blanches encore. Peut-être devrait-elle remercier Florimond d'être là pour elle ? Il vaudrait mieux, sans doute, finir de tout lui raconter avant cela.

-Il n'y a plus de chaînes,
répéta-t-elle doucement. Mais certaines choses ne partiront jamais, Florimond. Je... Je ne peux plus le porter sur mon poignet, tu sais...

Elle faisait rouler les perles du mâla entre ses doigts en même temps qu'elle disait ces quelques mots, n'osant indiquer plus clairement la raison de cela. C'était le plus beau présent qu'elle ait reçu, et même si le fait de ne plus pouvoir le garder si près d'elle semblait peut-être indiquer qu'elle devrait s'en séparer et le rendre à son propriétaire, elle n'oserait jamais imaginer une telle chose. Elle prit de profondes inspirations et il fut très clair qu'elle se forçait à reprendre son récit bien plus qu'elle n'avait envie de le poursuivre.

J'ai beaucoup prié, et les dieux ont envoyé quelqu'un me sortir de là. J'ai eu peur, je... J'ai cru qu'ils allaient les tuer... Mais, les mercenaires, ils avaient besoin de les avoir vivants...Pour la prime. Ils les ont enfermé, là où j'étais. Je voulais pas, Florimond...


Ana tourna son visage vers son ami, et la détresse évidente de son visage prouvait à elle seule toute sa sincérité.

-Personne ne devrait se retrouver là-dedans. Mais, mais, j'ai... J'ai pas pu refuser. Je n'en ai pas été capable. J'ai... J'ai été soulagée. C'est horrible. J'ai été soulagée de les savoir là-dedans, à la fin !

Impossible de ne pas sentir à quel point ce sentiment troublait la prêtresse. Elle se sentait si mal d'avoir trouvé du réconfort à l'idée que ces bandits souffrent comme elle avait souffert, alors qu'elle aurait dû pardonner et vivre tout cela avec calme et confiance dans les Trois... Des larmes, silencieuses et tranquilles cette fois, recommencèrent à couler sur ses joues.

-J'ai cru que j'oublierais. Mais on me le rappelle tous les jours. J'ai même été... Oublie ça.

Elle se tut brusquement, n'osant pas poursuivre. Elle en avait déjà bien trop dit, elle ne souhaitait pas inquiéter Florimond davantage avec ses histoires. Il avait dit que tout était fini, et que tout était derrière. Il avait sans doute raison. Mais pourquoi parler, alors ?


Re: Les voix humaines ─ Jeu 30 Aoû - 19:52
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- "Jamais" n'est pas un mot qu'il faut employer à la légère, répondit doucement Florimond en effleurant délicatement le chapelet du bout des doigts.

C'était étrange, après tant d'années, de retrouver ce vieil objet qui avait été l'une des seules possessions qu'il eut gardée du monastère où il avait passé son enfance. Il se souvenait encore du jour où il l'avait reçu d'une des soeurs tamastes, qui l'avait fait fabriquer pour lui. On l'avait demandé à un artisan d'un village voisin en paiement d'un soin apporté à son apprenti malade, et l'homme était allé chercher des buis qui avaient poussé sur la butte où, autrefois, s'était élevé le village natal de Florimond. C'était un peu de chez lui, une parcelle de Posvany qu'il avait emportée jusque sous les ardeurs du soleil de Nacre, et qu'il avait offert à son amie de coeur, sous l'arbre secret qui avait enclos leurs adieux dans les jardins du noviciat. Jamais il n'aurait souhaité qu'il appartînt à quelqu'un d'autre qu'elle, un peu de lui-même, un peu de son pays. C'était comme de retrouver une part de sa personne, oubliée depuis longtemps.

- Un jour viendra où ces cicatrices ne seront plus rien d'autre que ce qu'elles sont : des marques passagères. J'ai foi en cela, Ana, et si tu n'y crois pas, j'y crois pour toi.

Il se garda bien d'en dire plus long, parce que déjà, elle reprenait, la voix hachée, fissurée par le chagrin et la hantise de ces heures obscures où elle avait cru mourir au creux d'une geôle. La souffrance, et toutes ses nuances. Il ne s'étonnait plus de retrouver tant d'échos familiers, dans les mots, la façon dont ils se pressaient sur sa langue et pressaient sa bouche sans pouvoir s'en extraire, avant de se précipiter comme une avalanche d'épines qu'on crachait à contrecoeur. A la toute fin, la douleur la plus pure était ce qu'il y avait de plus familier, de plus universel, entre tous les hommes.

Quand elle se tourna vers lui, l'expression de ses traits le frappa, parce qu'il y voyait une culpabilité qui le surprit l'espace d'un instant. Mais à mesure qu'elle poursuivait, cela encore lui devenait familier. Soudain, il savait à quel point elle n'avait pas changé, à quel point son calvaire n'avait pu atteindre la bonté de cette âme si pure : elle n'avait pas voulu la vengeance, rien n'avait endurci la tendresse si bienveillante de la prêtresse.

Il lui sourit, enfin, avec une infinie tristesse.

- Oh, Ana, dit-il, tu n'as pas à te fustiger de cela. Tu n'y pouvais rien, d'une part, et d'autre part, ce n'était rien que justice. Le pardon est parfois une épreuve en soi, nul n'est assez cruel pour l'exiger de toi si tôt après tout ceci. Cela viendra en son temps, parce que pour pardonner, il faut guérir. On ne peut oublier une plaie qui saigne encore, tu le sais bien. Notre déesse est toute de compassion, et sa compassion va aussi pour toi : ce n'est point péché que de ne point se lamenter pour ceux qui ont fini là où tu avais tant souffert. Ce n'est que justice, et réparation pour ton tort.

Ses longs doigts effleurèrent brièvement ses cheveux, à nouveau, une danse d'araignées d'albâtre qui laissait à peine sentir un contact bref.

- C'est à toi qu'il faut songer pour l'heure, et non à eux. Ils sont les seuls responsables de leur propre souffrance, ce n'est pas de ta faute, et tu n'as pas à te blâmer d'avoir été soulagée. Un jour, cela passera, et un jour tu oubliera, je le sais.

Il baissa les yeux sur ses mains qu'il croisa sur ses genoux.

- Tu sais, j'ai vu d'autres gens qui ont eut à subir des choses qui les ont marqués, comme cela t'a marqué. J'ai vu à quel point ce peut être dur, à quel point c'est une horrible chose que de vivre avec sa propre prison enclose dans sa chair, avec le rappel constant des horreurs que l'on a vécues. Pour autant, je sais qu'il y a de l'espoir, comme il y en a pour chacun : la guérison arrivera, tôt ou tard, mais elle existe. Elle est possible, mais pour cela, il faut aussi se l'accorder.


Ses yeux s'égarèrent un instant, plus loin encore, alors qu'il tirait de sa mémoire les souvenirs de ce qu'il contait.

- J'en ai trop vu qui ne se laissaient pas le temps, ni le loisir de veiller sur eux-mêmes. Certains ne pensaient pas même mériter d'être sauvés de leurs tourments. C'est le plus grand obstacle, je crois, alors je t'en prie, mon amie, ma sœur, je t'en prie : accorde-toi la même compassion, sois aussi bienveillante envers toi-même que tu l'es envers les autres. Tu fais partie de la création, de toutes les âmes dont ils nous est échu de prendre soin. Tamas n'exige de nous que le sacrifice de nos biens, et le service de nos vies. Elle ne demande pas notre souffrance.

Les yeux gris du prêtre s'étaient de nouveau posés sur elle, disant cela, et il y avait dans sa voix comme une supplique, une prière, l'éclat de la foi. C'était son vœu.


Re: Les voix humaines ─ Ven 31 Aoû - 9:56
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-Je ne sais pas comment faire, Florimond.

La voix d'Ana était triste, inquiète, et on la sentait aussi perdue qu'elle pouvait l'être quand elle prononça ces quelques mots. Ce qu'elle venait de raconter était ancien, elle s'était donné du temps, elle s'était bien dit qu'il lui en faudrait pour que tout ceci aille mieux. Mais ça n'avait pas cessé de la tourmenter. Alors, comme toujours devant un problème qui lui semblait insurmontable ou insoluble, elle avait trouvé refuge dans la prière et avait espéré de toute ses forces que les Trois lui viendraient en aide. Elle avait également espéré, comme toujours, comme à chaque fois qu'elle baissait les yeux sur le mâlâ qui lui avait été offert, des retrouvailles avec son ami. Un sourire triste éclaira son visage pâle et humide quelques secondes à peine. Anastasie n'aurait pas imaginé que les deux soient liés à ce point, mais il semblait bien que les Trois aient envoyé son ami lui venir en aide. Pourrait-elle un jour l'en remercier comme sil se doit ?

La prêtresse n'avait vraiment aucune envie de parler encore. Il avait déjà été difficile et douloureux d'oser mettre des mots sur ce qui lui était arrivé, et d'admettre ce qu'elle avait ressenti contre son gré. Une chose à la fois, un récit à la fois. Florimond venait de lui dire qu'il était peut-être temps qu'elle veille un peu sur elle-même, mais même si le message avait atteint ses oreilles il était plus dur à mettre en application qu'à écouter. En plus de son égoïsme -elle voyait la chose ainsi- qui la poussait à se taire à présent, elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'elle épargnerait une nouvelle dose d'inquiétudes à son ami. Il avait souhaité l'entendre, mais elle se cherchait surtout des excuses pour ne plus rien dire à présent. Elle s'était un peu recroquevillée sur elle-même, et regardait distraitement le banc qui se trouvait devant elle et les dalles qu'elle apercevait entre les pièces de bois. Sa voix se fit bien plus lasse.

-Je ne me complais pas dans la douleur, tu sais. J'essaie juste de ne pas y penser, et de continuer à faire ce qui doit être fait. Mais quand je ne suis pas occupée, elle revient, elle m'empêche de dormir ou me réveille... En vérité, je crois même que c'est de la peur, et je n'arrive pas à m'en débarrasser. Je sais bien que ce genre de choses a très peu de chances de m'arriver à nouveau, et pourtant...Cela s'est plus ou moins produit. Mais je sais que j'irai mieux un jour, ou du moins je l'espère, et je le demande toujours aux dieux et je ne cesse d'y croire... Je suis juste parfois découragée, et fatiguée de tout cela. Et dans ces moments là, les dieux mettent parfois sur ma route un signe, comme ta venue, sans doute. Tu es un véritable ami, mon frère, je ne saurai jamais t'en remercier assez, et tes mots sont toujours si justes... Mais pour être honnête, moi, je ne t'ai pas encore tout raconté.


Son honnêteté l'avait empêché de dissimuler qu'il restait encore des choses à dire, ça ne voulait pas dire qu'elle comptait le faire tout de suite. Elle baissa les yeux. Florimond, en apprenant qu'elle avait été sortie de son calvaire et que ses ravisseurs avaient payé, avait sans doute cru que tout ceci s'arrêterait là. Dans un sens il n'avait pas tort, cette partie de l'histoire était close même si Anastasie ignorait bien ce qu'il était advenu de ces hommes. Jugés, oui, cela semblait logique. Morts ? Elle n'osait même pas chercher à le savoir, craignait trop qu'un « oui » la soulage et que ce soulagement l'effraie, ou qu'un « non » la dérange et que ce dérangement l'effraie. Mais en vérité, si Ana avait tant de mal à accepter la présence de ses cicatrices, au-delà de la douleur que c'était pour elle qu'on les touche, c'était aussi à cause de sa deuxième mésaventure. Celle qu'elle n'avait pas encore narrée à son ami, et dont il était sûrement loin de se douter.

-Une autre fois, s'il te plaît...
Demanda-t-elle comme elle le supplierait, pour chercher un moment de répit, et ne pas avoir une nouvelle fois à interroger sa mémoire.

Peut-être devrait-elle plutôt se forcer, et terminer une bonne fois pour toute maintenant qu'elle avait entamé ce récit. Mais elle n'avait pas envie de se remettre encore à pleurer, de se sentir encore si mal, et de revoir, en plus des brigands, l'image du sergent qui torturait les prisonniers.


Re: Les voix humaines ─ Ven 31 Aoû - 20:34
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- Jamais je ne t'accuserai de te complaire où que ce soit, répondit doucement le prêtre, avec un léger sourire. Je te connais bien, Ana, ou au moins ai-je l'audace de le prétendre, cela n'est pas dans ta nature.

Il n'en dit pas plus pour le moment, parce qu'il sentait, qu'il ne serait pas meilleur de trop la pousser, dans quelque direction que ce fut. Il fallait du doigté, avec elle, de la délicatesse, et c'était comme de chercher à panser les plaies d'un papillon. En cherchant à lui venir en aide, il risquait de faire plus de dégâts encore, de briser plus encore la fragilité qui était la sienne. Elle se recroquevilla sur elle-même, et il la contempla un instant, son sourire de madone toujours accroché sur le fil aigu de ses lèvres fines. Ses yeux gris avaient la nuance d'un ciel de pluie, comme s'ils avaient perdu leur couleur à force de contempler la souffrance, de se noyer de fumée et de larmes.

Il demeura silencieux, et puis, la voix d'Anastasie, s'éleva encore, si frêle, si brisée... Il abaissa un instant ses longues paupières, et sourit encore :

- Une autre fois, alors, si tu le souhaite. Tu en as déjà bien dit assez, et il est inutile de te faire plus de mal. Chaque chose en son temps, mon amie, chaque chose en son temps...

Il savait bien qu'elle n'avait pas tout dit, et qu'il lui restait encore tant sur le coeur... Mais il ne forcerait rien, ni la parole, ni le reste, parce qu'il savait à quel point ce pouvait être dur de se replonger dans ses propres souffrances. Il avait le sentiment qu'elle les fuyait, sans pouvoir y faire face, mais chacun faisait comme il le pouvait face à ses démons, et sans doute que le temps n'était pas encore venu pour cela.

- Je sais bien combien cela peut-être une épreuve, et je te trouve déjà bien assez courageuse d'avoir réussi à m'en parler. Tu ne t'en rends sans doute pas compte, mais tu as toujours été si forte, à ta façon bien particulière. Je suis si soulagé de voir que malgré tout, tu le demeure encore.

Florimond savait que ses paroles étaient à double tranchant, et qu'à choisir, elle prendrait certainement le mauvais, et y verrait le reproche dissimulé d'avoir pu céder à une quelconque faiblesse. C'était ainsi, elle était ainsi. Alors, il ne cessa de la fixer, avec la même douceur bienveillante, et reprit :

- Tu fais de ton mieux, et c'est tout ce qui importe. Et si je puis t'aider en cela, j'en suis ravi.

Son expression s'accentua un peu, et creusa quelques fines ridules aux coins de ses paupières. Il leva la tête vers les voûtes obscures ; le soleil avait tourné pendant qu'ils parlaient, et ses rayons s'engouffraient plus largement encore par les hautes baies du choeur. La pénombre se dissipait plus encore dans la vive clarté du jour, laissant deviner la brûlure indistincte de l'été mellilanais qui brûlait de toute son ardeur altière, au-dehors. Sa chaleur demeurait enclose loin des portes, et la fraîcheur s'attardait encore dans les ombres parfumées par les encens et les fleurs que les fidèles étaient venus déposer aux pieds des effigies sacrées. Tamas veillait dans sa chapelle drapée de marbres sombres, recueillant un soupçon de clarté dans ses mains largement ouvertes, face au sommeil de Rajas couronnée de feuillages, et à l'efflorescence céleste de Sattva dont la gloire illuminait son alcôve. Création, destruction, renouveau, les cycles sans fin des vies, des brisures et des prières qui apportaient la guérison ; toute chose viendrait en son temps, Florimond le savait bien, et pour l'heure, il y avait une promesse à accomplir.

Lentement, comme émergeant d'un songe, le prêtre se leva.

- Laissons là les ombres, ma sœur, dit-il avec un sourire enjoué. Tu voulais me montrer les jardins, je crois ? Viens, allons marcher. Tu as besoin de lumière, à présent, et même si je sais combien tu n'aime pas le soleil, il est temps de le laisser dissiper un peu les ténèbres.

Tout s'était refermé, là. Florimond demeurait égal à lui-même, si calme, et il n'y avait plus sur son visage que l'expression de sa gaieté tranquille, comme si rien ne pouvait l'atteindre. Il ne trahissait rien de l'inquiétude, ou de la peine que le récit de son amie avait pu lui causer : il ne pouvait, ni ne devait le montrer, pour ne pas alourdir son fardeau ni lui causer de culpabilité supplémentaire. C'était toujours ainsi : il recueillait les chagrins des autres, il les absorbait pour les rendre au néant, et une fois qu'il en avait terminé, il n'y avait plus rien, pas une trace, pas une marque, comme s'il avait traversé le courant impétueux de ces rivières de souffrance pour en ressortir inchangé, sans jamais s'y laisser emporter.

Debout, sa frêle silhouette ressemblait à celle d'un arbre, de ces saules que l'ont dit pleureurs et que coiffent le fuseau de leurs branches souples. Stable comme l'axe du monde, un écueil, un roc, patiemment usé par les éléments, mais toujours là. Bien des puissances étaient à l'oeuvre en ce monde, mais aucune ne semblait avoir le pouvoir de changer Florimond, peut-être parce qu'il n'avait jamais eu le sentiment d'en faire pleinement partie. Il se tenait dans sa marge, en retrait, évoluant parmi ses semblables sans en être vraiment.


Re: Les voix humaines ─ Sam 1 Sep - 14:26
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Anastasie redressa un peu la tête, et son regard eut cette fois le courage de soutenir un peu celui de son ami. Florimond souriait, avec cet air triste et doux qui lui était propre, et les lèvres de la prêtresse se tordirent légèrement pour l'imiter. Elles bougèrent pour former le mot "merci" mais aucun son ne sortit. L'éclat bref qui passa dans ses yeux fut sûrement assez explicite néanmoins pour qu'il comprenne tout ce qu'elle avait à lui dire. Elle était si soulagée du sursis qu'il avait accepté de lui offrir, tout en sachant bien au fond qu'elle n'avait jamais eu à craindre qu'il la force à quoi que ce soit.

L'entendre parler de courage fut moins agréable, sans doute parce qu'Anastasie ne partageait pas l'avis de son ami à ce sujet. Elle ne voyait que la peur qui l'avait hantée sans plus la quitter depuis, la honte du soulagement, la tristesse de ne plus savoir que faire. Florimond était bien trop gentil avec elle c'était une évidence pour la prêtresse, alors qu'elle savait pourtant bien que ce n'était pas le genre de son ami. Il n'avait pas cessé de l'observer, et ne put sans doute pas manquer toute la réserve qu'elle ressentait quant à ses propos. Mais elle ne répondit rien, parce qu'elle ne savait pas ce qu'il y avait à répondre, et le laissa poursuivre. Alors elle saisit tout doucement la main de Florimond, comme s'il s'agissait d'une fleur délicate qu'elle craignait d'abîmer, et la tint entre ses doigts quelques secondes à peine.

- Tu m'as rappelé que je ne serai jamais tout à fait seule, Florimond, et ainsi tu as déjà beaucoup fait pour moi.


Même sans douter un seul instant que les dieux étaient là, en toute chose, il était facile de se sentir bien seul quand on n'avait plus personne, et quand on venait de quitter l'endroit où l'on vivait depuis des années. Ana le savait bien, c'était arrivé quand elle avait quitté Nacre et pourtant elle avait été très heureuse de retrouver au moins des lieux connus. Mais là, submergée par la fatigue, la peur, la honte, elle n'avait pas eu un seul ami à qui se confier et n'aurait sans doute jamais parlé de tout ceci à Florimond s'il n'avait pas été là pour la percer à jour. On pouvait réécrire une lettre autant de fois qu'il le fallait pour gommer le chagrin, ce n'était pas la même chose de vive-voix. Être là, voilà déjà le plus beau cadeau qu'il avait pu lui faire, et même si elle ne se sentait pas la force de continuer son récit elle savait aussi que s'ouvrir à lui allégerait un peu son fardeau au bout du compte.

Son confrère se leva alors, et Ana le suivit du regard sans comprendre tout de suite où il voulait en venir. Son sourire si gai la toucha sincèrement et elle hocha vigoureusement la tête à l'évocation des jardins. D'une main appliquée elle chassa de son mieux la moindre goutte de ses yeux et de son visage tout entier, cherchant à laisser ici tout ce qui pourrait rappeler cette pénible parenthèse. Parce que c'était bien cela, une parenthèse, un instant de laisser-aller, et à présent il fallait se reprendre. Comme toujours. Elle dut se forcer un peu pour le sourire, et cela ne pouvait pas échapper à quelqu'un qui la connaissait aussi bien que son ami, mais avec le temps et la vue des jardins il ne tarderait sans doute pas à retrouver toute sa sincérité et sa joie pour illuminer son visage épuisé. La prêtresse se leva à son tour.

- Tu as raison: je ne peux pas te laisser quitter Aquila sans avoir vu ses jardins.


Sa voix avait soudainement repris un peu d'assurance. Voir les jardins c'était passer à autre choseet c'était tour ce dont elle avait envie pour l'heure.
Néanmoins l'expression paisible de Florimond la troublait plus que jamais. Elle n'arrivait pas à déterminer ce qu'il pensait tout au fond et s'en voudrait que sa peine l'ait trop profondément contaminé. Elle ne pouvait pas le lui demander: il ne le lui dirait pas, du moins certainement pas si peu après ses quelques aveux. La jeune femme se dirigea lentement vers la porte du temple, songeant déjà à la douleur de ses yeux quand celle-ci serait ouverte et que la lumière du soleil se réfléchirait sur tous les murs blancs des alentours. Voilà une douleur nettement plus supportable que celle qu'elle venait de laisser échapper, et Anastasie préférait affronter celle-ci que ses souvenirs.

- Beaucoup de plantes m'ont rappelé celles que nous pouvions trouver à Nacre. Cela faisait longtemps que je n'en avais pas vu, car certaines ne poussent pas en Terresang, elles te rappeleront peut-être aussi des souvenirs,
commenta-t-elle en ouvrant la porte.

Elle n'avait jamais eu beaucoup de talent pour la conversation, elle le savait bien, mais elle aurait tout fait pour éviter un silence qui aurait inéluctablement été gênant, en tout cas pour elle. Anastasie suspendit un peu son geste alors que la lumière et les rayons ardents du soleil s'engrouffaient vivement par l'ouverture, et cligna des yeux pour tenter de s'y habituer.

- Mais voilà effectivement quelques désagréments qui ne m'avaient pas manqué. Parfois je me demande comment les autres arrivent à s'accommoder du soleil et de la chaleur si facilement. Je me souviens que tu les fuyais presque autant que moi à Nacre, et pourtant tu as l'air de les supporter bien plus facilement à présent. Quel est donc ton secret ?


Re: Les voix humaines ─ Sam 1 Sep - 18:16
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La vie revenait, petit pas par petit pas, et ils laissèrent là les ombres, tapies dans le recoin, comme elles l'étaient dans le coeur de la prêtresse.

- J'ai grand hâte, alors,
sourit Florimond alors qu'ils allaient de nouveau vers les portes.

Quand Anastasie les ouvrit, un grand flot de lumière et de chaleur les submergea et fit frissonner les cierges jusqu'au milieu de la travée. Florimond cligna des yeux, soudain ébloui, et s'abrita du revers de sa main en se rappelant à quel point il était brillant, par ici, et que l'été brûlait de tous ses feux hors de la fraîcheur ouateuse du temple. De son pas tranquille, rabattant autour de lui les pans de son manteau sombre, il ponctua sa marche du bout de son bâton qui claqua faiblement sur les dalles de l'escalier menant à l'esplanade ensoleillée. La pierre blanche réverbérait la lumière, et il lui fallut un petit moment avant de distinguer quoi que ce soit.

Il rit, légèrement, quand Ana lui demanda comment il s'était fait à cela, et pour toute réponse, il tira de ses fontes la vilaine capeline usée avec laquelle il s'était protégé du soleil. Il la posa sur la tête de son amie, puis en releva légèrement le bord qui lui masquait à présent le visage.

- En sacrifiant un peu de mon amour-propre avec un couvre-chef quelque peu inélégant, pour commencer. Pour le reste...


Il haussa les épaules, élevant sa longue main blême pour se garder de la lumière qui l'éblouissait encore.

- Je m'y suis fait, j'imagine. Je n'avais guère le choix, j'ai passé trop de temps sur les routes, et point dans les régions les plus clémentes, parfois.

Et puis, son regard curieux se porta sur les alentours : les façades des bâtiments, le château de pierre blonde qui élevait ses flèches vers le ciel très pur, la belle lumière du matin qui filait vers le mitan du jour à mesure que le soleil s'élevait au-dessus des toits brillants.

- C'est un bel endroit, ici,
dit-il alors qu'ils allaient vers les jardins. Cela semble bien paisible.

De fait, il n'y avait guère de monde, comparé à l'agitation des rues hors de l'enceinte de la citadelle, et tout était joliment paisible. Le prêtre ne s'était jamais aventuré aussi loin au sud, jusque-là, et il découvrait avec plaisir de nouveaux paysages, de nouvelles gens, comme un nouveau point d'ancrage dans sa carte mentale des lieux où il aurait à s'attarder de nouveau, après cela.

- Comment sont tes fidèles ? Demanda-il au bout d'un moment. Tu dois voir passer du beau monde, ici, ce temple n'a rien à voir avec les humbles chapelles que j'ai pu voir dans la ville basse.


Re: Les voix humaines ─ Lun 3 Sep - 18:28
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Anastasie se retrouva bien vite couverte d'un vieux chapeau, que son ami plaça délicatement sur sa tête. Elle ne vit pas grand-chose, jusqu'à ce qu'il en relève le bord, et puis elle rit un peu. Il était vrai qu'elle n'en avait pas et que ce serait là une acquisition des plus judicieuses. Malgré sa coquetterie elle ne partageait pas l'avis de Florimond sur le fait de devoir mettre de côté son amour-propre.

Je ne te savais pas si coquet, mon frère,
plaisanta-t-elle.

Au fond, elle savait bien que ce qualificatif devrait plutôt s'adresser à elle, mais elle avait toujours combattu ce penchant avec détermination. Il était plus simple de refuser la coquetterie que d'en chercher l'exacte limite acceptable, en particulier pour des prêtres de Tamas. De toute façon, une grande partie de leurs responsabilités impliquaient de se salir d'une manière ou d'une autre, et apporter trop de soin à son apparence ne ferait que la détourner de son devoir. Elle en était convaincue. Ana ne garda pas bien longtemps la capeline sur la tête, et elle la plaça maladroitement sur le crâne de son ami dès que l'occasion se présenta.

Ils ne tardèrent plus à sortir et prirent la route des jardins. Ils n'étaient pas bien loin, de là, et la distance paraissait toujours plus courte quand il ne s'agissait pas de monter la grande pente qui conduisait à la citadelle, de toute façon. La prêtresse attendait l'hiver avec impatience, en se demandant à quel point il serait rude ici. Elle espérait qu'il serait au moins supportable, parce que le soleil lui était véritablement pénible. Il agressait assez ses yeux pour qu'elle garde la tête baissée afin d'éviter de voir les murs blancs ou en tout cas trop clairs, et elle savait fort bien que si leur promenade se poursuivait au soleil elle allait devenir complètement rouge. La phrase de son ami la rappela un peu à l'instant présent et elle réalisa qu'elle n'avait vraiment pas été très bavarde jusque là. Heureusement, elle savait bien que Florimond ne serait pas du genre à lui en tenir rigueur, et qu'il apprécierait sûrement un peu de silence également.

-Paisible, c'est le mot. C'est presque étrange, quand je repense au temple dont j'avais la charge avant. Il était vraiment au milieu de la ville, alors qu'ici on est un peu... En dehors.


Son air pensif ne tarda pas à revenir. Anastasie pouvait parfois avoir beaucoup de choses à dire, mais elle avait bien assez parlé pour la journée avec l'aveu qu'elle avait déjà fait à son ami. Elle ne refusait pas de discuter avec lui, c'était un plaisir comme toujours, mais elle avait un peu plus de mal à entretenir la conversation. D'ailleurs, elle laissa planer un silence trop long quand il posa sa question suivante. On aurait pu croire un instant qu'elle ne l'avait pas entendue ou qu'elle feignait de l'ignorer mais ce n'était pas vrai. La prêtresse était un peu ailleurs, c'était tout, et elle finit tout de même par répondre.

-C'est difficile, parfois. Il m'arrive de me sentir si loin d'eux... Ce n'est pas exactement une question de foi, bien sûr. Mais j'ai le sentiment, par moment, que nos vies sont bien différentes, et j'ai peur de ne pas toujours trouver les mots justes pour leur parler vraiment. Toi qui as célébré les funérailles de feu monseigneur Arpad, n'as-tu pas ressenti quelque chose de semblable ?


Anastasie espérait qu'elle n'apprendrait pas qu'elle était la seule à se sentir ainsi. Sa vie avait toujours été des plus simples jusque là, et les derniers changements lui causaient régulièrement une certaine inquiétude. La mine soucieuse qu'elle affichait alors ne dura pas longtemps, et fut remplacé par un joli sourire alors qu'ils arrivaient à l'entrée des jardins. Un lieu si beau, et qui lui plaisait tant... Elle espérait que son ami partagerait cet avis.

-Regarde !
Lança-t-elle avec gaieté. Nous-y voilà.

La prêtresse ne dit aucun mot de plus et au lieu de regarder les plantes qu'ils pouvaient apercevoir, elle jeta un regard en coin à son ami pour guetter sa réaction. Ils avaient assez traîné dans les quelques jardins de Nacre pour qu'elle sache qu'il devait apprécier les plantes, et comme l'endroit était particulièrement beau, elle avait envie de savoir ce qu'il en penserait, et s'il le laisserait paraître.


Re: Les voix humaines ─ Mar 4 Sep - 20:37
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Sans se formaliser du silence de sa compagne, Florimond allait à son pas tranquille, observant les alentours depuis l'ombre de son chapeau de berger qui lui donnait une allure un peu biscornue, comme un épouvantail coiffé d'un couvre-chef beaucoup trop large que le vent menaçait d'emporter à chaque instant.

- Tu devrais peut-être y songer aussi, lança-il avec une pointe de moquerie, en voyant Anastasie déjà toute rouge sous les ardeurs du soleil.

Mais c'était chose courante avec elle, sans doute, que de négliger de s'occuper d'elle-même et de trop prendre soin des autres. Il savait que ses paroles n'auraient peut-être guère d'impact, mais le prêtre n'était pas du genre à ne rien tenter s'il le pouvait.

- Le calme peut-être une bonne chose, répondit-il quand elle s'intéressa enfin à ses paroles. Moins de fidèles, cela peut être aussi plus de temps à ta disposition pour t'en occuper et veiller sur eux.

Il n'aimait guère, toutefois, l'idée que l'on réservât un lieu de culte aux seuls habitants d'un lieu aussi clos : sans doute que des nobles de la cour du baron, quelques rares élus, mais enfin. Il n'y pouvait rien et il fallait faire des choix, parfois, quoiqu'il préféra, lui, se préoccuper plus attentivement des petites gens que de ceux qui ont foison de serviteurs et de courtisans pour écouter leurs plaintes et prendre soin d'eux. Il n'en dit rien, préférant garder cela pour lui.

Le silence s'attarda, de nouveau. Anastasie semblait bien moins prompte à la parole qu'avant, et cela l'attristait : c'était un indice, encore un, du temps qui était passé, les avait séparés, avait effacé un peu de ce qu'elle avait été dans son souvenir. L'indice de la fêlure, encore un, comme si elle s'était propagée à tout son être. Elle semblait si fragile, alors...

- Les débuts sont toujours compliqués, j'imagine. Mais les Hommes sont des Hommes, et certaines choses ne changent pas. Je m'en suis bien aperçu au cours de mes voyages, souvent les différences ne sont qu'apparentes, car au fond, ils pleurent et rient pour les mêmes choses, et les maux dont ils souffrent ne connaissent pas les frontières des duchés. Il faut te laisser le temps de les connaître, et à eux, le temps de te connaître aussi. J'imagine que c'est ardu de changer du tout au tout et de perdre ses repères. Mais tu as bon cœur, et tu sais te montrer attentive aux autres : je ne doute pas que d'ici peu, tu trouvera tes marques.

Une pause, et puis il sourit, baissant les yeux.

- Ah, ces funérailles ? Oh, eh bien. J'étais en terrain connu, c'était au moins cela. Je connais bien mes ouailles posvaniennes, je sais leur caractère. C'était pourtant la première fois qu'il m'était échu de prêcher devant des gens de qualité, et l'entourage de monseigneur le comte, de surcroît.

Il eut une mine un peu coupable, mais qui ne tarit pas son sourire.

- J'ai été proche de m'attirer l'ire de monseigneur Ferenc, le frère du défunt, par quelques paroles malheureuses. Il faut croire que j'ai encore à apprendre sur les façons dont il convient de s'adresser à des gens mieux nés que moi. Mais eh, qu'y puis-je ? C'est à cela que l'on s'expose à mettre un petit prélat de campagne à la place d'un évêque.

Florimond rit doucement, et puis, alors qu'ils entraient dans les jardins, il se tut. Son sourire lui revint tout aussitôt, éclatant d'une très douce gaieté emplie de ravissement. Le passé le frappa comme une vague : soudain, il se croyait revenu à Nacre, et reconnaissait sans peine des choses qui ne poussaient que dans les régions du sud, et leurs parfums qu'il n'avait pas respiré depuis tant d'années le ramenaient douze ans en arrière. Le passé, tout le passé, revenait comme une déferlante.

- Oh, fit-il, Ana, j'ai l'impression d'être revenu au noviciat.

Il respira profondément, s'emplit la gorge de l'air doux, tout infusé de senteurs d'aromatiques, des romarins éclos, des chèvrefeuilles, des bouffées de vanille qui planaient autour des ajoncs et des genêts. Sous les arbres, la lumière vagabondait au fil de la brise, semaient les parterres et les bassins d'une averse de pièces d'or tiède. Les bassins bruissaient, éclatants sous le soleil, comme des miroirs qui buvaient le bleu du ciel et scintillaient dans leurs remous.

Un rire léger lui échappa.

- J'ai l'impression que mère Estelle va surgir d'un buisson pour m'obliger à retourner réciter mes oraisons.


Il fit quelques pas, se pencha vers un massif profus, et froissa quelques feuilles entre ses doigts pour en sentir le parfum.

- Diantre, tu as toute une pharmacopée, ici. Ils n'ont pas songé qu'à l'agrément, pour sûr. Je n'avais pas vu d'aussi beaux pieds de ciste depuis les jardins de Nacre.


Re: Les voix humaines ─ Mer 5 Sep - 21:26
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Le sourire de Florimond emplit Anastasie de joie. Elle était heureuse de faire découvrir un tel endroit à son ami, et ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'elle aurait au moins été le prétexte de cette visite. Serait-il venu jusqu'ici si elle ne s'y était pas trouvé ? C'était peu probable. Ana remerciait les dieux d'avoir permis ces retrouvailles, et elle espérait que le jardin serait une compensation suffisante à la douleur dont elle s'était déchargée sur son ami. Il y eut un moment de silence, encore. La prêtresse aurait aimé dire beaucoup de choses, cette fois, mais elle préféra attendre que Florimond parle le premier, pour éviter de gâcher cet instant.

-Cela m'a fait le même effet, la première fois que je suis venue,
répondit-elle avec un sourire nostalgique.

Les plantes du Sud lui avaient parfois manqué quand elle était retournée en Terresang – plus que le climat de Nacre, en tout cas. Les retrouver, les revoir, sentir à nouveau leur odeur, cela lui avait fait tout drôle quand elle était arrivée ici. C'était un petit bout du collège des clercs, une de ces choses qu'elle avait cru ne jamais recroiser, et qui pourtant se trouvait tout naturellement là. Elle avait été nostalgique, et puis cela lui était passé. Anastasie se trouvait bien stupide d'avoir réagi de la sorte, à présent, mais elle était rassurée de savoir qu'elle n'était pas la seule pour qui tout cela évoquait le noviciat. Elle l'entendit rire, et quand elle en eut l'explication elle rit un peu avec lui. Mère Estelle. Voilà bien longtemps qu'elle n'avait pas pensé à elle.

-Je crois que son souvenir te hante ! La pauvre, elle ne pensait pas à mal, au contraire même, et voilà que nous y repensons tous deux comme si son seul objectif avait été de nous maltraiter... Nous ne sommes pas très gentils
, conclut-elle, mais ses yeux riaient encore.

Son ami s'était quant à lui approché d'un buisson. Ana fit les quelques pas qui la séparaient de lui et se tint immobile, juste à côté, tandis qu'il froissait quelques feuilles. Elle avait bien conscience d'avoir beaucoup de chance, effectivement, de pouvoir trouver de si belles et si nombreuses plantes si près de son temple. Certaines étaient là pour leur utilité, d'autre pour leur beauté ou leur odeur, et quelques-unes réunissaient toutes ces qualités. Anastasie avait toujours beaucoup aimé les fleurs, même si elle n'avait pas souvent eu l'occasion de les admirer. Alors qu'elle pensait à cela, elle se rappela du bouquet que Zaël lui avait offert une fois, et même si elle n'en dit rien son air pensif montrait bien que le souvenir lui était agréable. Après tout, c'était le seul bouquet qu'on lui ait jamais offert, et il était donc fort peu probable qu'elle l'oublie un jour.

-J'ai beaucoup de chance, oui. Voilà qui me pourrait presque me servir d'excuse pour que je passe plus de temps ici,
ajouta-t-elle sur le ton de la plaisanterie quand elle fut revenue à nouveau à leur discussion.

Elle n'était pas du genre à utiliser des excuses, et le temps qu'elle passait ici à flâner n'était bien sûr que son temps libre. Anastasie ne s'en octroyait pas énormément, de toute façon, car elle craignait toujours qu'on eût besoin d'elle quelque part, et il n'était pas rare de la trouver un peu n'importe où en ville, là où elle pourrait se rendre utile, au lieu de pendre un repos auquel elle pourrait justement prétendre. Du moins, si l'idée de repos ne l'effrayait pas autant ces temps-ci. Elle se contenta surtout de rester le plus à l'ombre possible, en réévaluant l'idée de se trouver un chapeau un de ces jours. Ana se sentait un peu idiote de ne pas y avoir songé toute seule mais ça ne changeait vraiment de ses habitudes, il fallait l'avouer. Elle était plus douée pour penser aux autres qu'à elle-même, et elle se rappela que c'était sans doute un peu pour ça qu'ils formaient un si bon duo, Florimond et elle. Veiller l'un sur l'autre était plus évident que veiller chacun sur soi.

-Viens, tu n'as encore rien vu !

Elle fit un signe de la main pour inviter son ami à la suivre. Elle savait très bien ce qu'elle voulait lui montrer. De là où ils étaient ils pouvaient déjà entendre doucement les bruits de l'eau qui coule dans les différentes fontaines, mais l'endroit auquel elle pensait était sans doute le plus beau des jardins, du moins d'après Anastasie. L'endroit où les eaux des bassins tombait le long de la falaise pour rejoindre la mer.

-Je vais te montrer mon endroit préféré, j'espère qu'il te plaira.

C'était un peu comme si sa voix elle-même souriait. La lumière avait effrayé les ombres, pour le moment, et Anastasie, portée par les odeurs du jardin et la présence de son plus vieil ami, redevenait un peu la novice qu'elle avait été elle aussi, impatiente de partager tout cela avec son confrère.


Re: Les voix humaines ─ Jeu 6 Sep - 18:56
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Florimond éclata d'un rire léger.

- Je ne risque pas de l'oublier, certes non, mais j'ai aussi le plaisir de songer que sans doute mon souvenir la hante encore elle aussi. Dieux que j'étais rétif, parfois... J'étais déjà bien obstiné à ma façon, alors, et cela n'a pas beaucoup changé.

Il avait jeté un regard en biais à Ana, et s'étonna presque de n'entendre aucune remontrance sur les ennuis qu'il avait été bien proche de s'attirer avec Ferenc. Peut-être était-ce mieux ainsi, elle se serait par trop inquiétée s'il lui avait dit à quel point il s'était senti proche de rejoindre le défunt sur le bûcher, cette fois-là.

- D'excuses ? Reprit-il en souriant. Point besoin d'excuses, tu as foison de choses à faire ici, à commencer par profiter des récoltes de remèdes que tu peux y faire. Je ne sais si c'est ta façon de faire, mais il m'arrive souvent de prendre avec moi les enfants de la paroisse pour les emmener herboriser aux alentours du village : il est toujours bon, je crois, que l'on connaisse les choses qui tuent et celles qui soignent, et souventes fois leurs mères, quand elles le peuvent, nous accompagnent. Les paysannes du cru ont souvent à m'apprendre, autant que j'ai à leur enseigner, sur les usages que l'on peut faire de ce que Sattva a fait éclore dans le monde.

Le regard était très doux, comme il l'était si souvent, et il avait une tendresse amusée dans la voix, comme un père qui parle de ses enfants.

Sa main longue effleurait les tiges, les fleurs et les feuillages, alors qu'ils marchaient, et parfois il en froissait pour recueillir leur parfum du bout des doigts. Le climat du sud avait son avantage, il fallait bien le reconnaître, car ici les choses croissaient paisiblement, avec force et vigueur, mais sans l'âpreté rétive qu'on leur trouvait dans les comtés de la Croix des Epines. La nature avait une douceur accueillante, quoique profuse, et elle demeurait sagement ordonnée sous la faucille des hommes, quand elle était une compagne caractérielle avec laquelle on était forcé de cohabiter dans les marais de Posvany. Le pays, plus que les gens, était différent, très différent, et il pouvait comprendre le déracinement profond d'Anastasie, comme des nombreux prêtres et prêtresses que l'on envoyait prêcher loin de chez eux.

Mais enfin, c'était ainsi, et parfois un regard extérieur était riche d'enseignements, et pouvait déceler plus aisément les schémas et les habitudes, faute d'en avoir l'intime expérience d'y avoir vécu. L'endroit lui plaisait, c'était certain, et pas seulement pour l'évocation que cela lui faisait des temps lointains de sa jeunesse. Il n'y avait qu'à se baisser pour cueillir les fruits de la terre, et non à les arracher à un sol rétif. Cela modelait peut-être des gens plus doux, du moins l'espérait-il pour Anastasie.

Ses paroles éveillèrent sa curiosité, bien évidemment, et il releva le nez pour la suivre, l'air intrigué.


Re: Les voix humaines ─ Jeu 6 Sep - 20:53
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-Je n'y ai jamais pensé,
reprit-elle alors qu'elle menait avec impatience son ami à travers les jardins. C'est une excellente idée que tu as eue, et j'ai très envie de m'y atteler moi aussi quand j'en aurai le temps. Ce qu'on pouvait aisément traduire par « je prendrai le temps de le faire peu importe ce qu'il adviendra de mon emploi du temps ». Il y a tant de plantes ici et il y a tant de choses qui pourraient être dites à leur sujet, que ce soit par moi ou quelqu'un d'autre... Je serais ravie d'apprendre de nouvelles choses et de transmettre ce que je sais !

Le ton d'Anastasie était particulièrement enjoué. Tout était là pour occuper son esprit, et il était facile de se plonger tout à fait dans l'instant présent pour en oublier tout le reste, tout ce qui n'était pas commode, tout ce qui viendrait ternir les choses. Elle ne pensait même plus à se plaindre du soleil qui continuait pourtant à lui réchauffer un peu trop le crâne et ses cheveux bien plus roux qu'ils ne l'étaient quand elle vivait au Nord.

Ils n'eurent pas à marcher très longtemps. Il était facile de passer de longues heures à flâner dans un endroit pareil, où divers chemins s'offraient toujours et où le paysage n'était jamais tout à fait le même selon l'angle, le sens de la promenade, le temps ou l'heure et la hauteur du soleil. Mais Ana savait très bien ce qu'elle tenait par dessus tout à montrer à son ami, et elle avait déjà passé bien assez de temps ici pour savoir comment s'y rendre sans tourner autour ni se perdre. Elle essaya bien de ne point se précipiter : il serait dommage de gâcher la visite de Florimond en ne le laissant pas observer ce qui pourrait attirer son regard. On sentait bien dans son attitude à quel point elle avait hâte et à quel point elle se contenait, ce qui devait sans doute lui donner l'air d'une enfant qui voudrait courir vers une surprise qu'on lui aurait promise mais qui n'oserait tout de même pas aller jusque là.

Au fur et à mesure qu'ils approchaient, le bruit de l'eau ne faisait qu'augmenter. Ils passèrent devant plusieurs petites fontaines comme il y en avait beaucoup dans ces jardins, mais celles qu'Anastasie voulait montrer à son ami étaient sans doute plus belles que toutes les autres réunies. Ils se rapprochaient de la falaise, et bientôt ils parvinrent à l'endroit qui rendait Ana si amoureuse des lieux. Les jardins étaient un tout magnifique, mais la vue qu'ils avaient à présent justifiait à elle seule tout ce que la prêtresse pensait des jardins. Un des bassins, sûrement un des plus grands, déversait doucement son eau directement le long de la falaise, dans la mer, en même temps qu'une petite fontaine le remplissait, et depuis les jardins on pouvait presque croire que l'eau du bassin et le ciel ne faisaient qu'un. Il y avait d'autres endroits intéressants, d'où on voyait la chute impressionnante de l'eau, mais Ana aimait par dessus tout celui là. Elle aimait les reflets du soleil dans l'eau, les couleurs changeantes, les reflets des fleurs colorées. Le doux bruit de l'eau, la fraîcheur quand il y avait un peu de vent, l'ombre qu'on pouvait trouver auprès de quelques arbres dont une feuille ou deux tombaient parfois dans l'eau. Un genre de soupir ravi lui échappa et elle se contenta de s'arrêter sans rien dire. Cette fois elle ne guetta pas la réaction de son ami. Comme toujours lorsqu'elle se trouvait là, ses yeux étaient attirés par tous les petits détails, toutes les petites nuances dans les couleurs, le tout avec les doux bruits de l'eau et des bruissements de feuilles.

-Je crois que c'est un merveilleux endroit pour louer les Trois, et célébrer la beauté de leur création,
murmura-t-elle doucement.

Tous les endroits étaient bons, sans doute, mais celui-ci avait pour Anastasie quelque chose de particulier qu'elle n'aurait pas vraiment su expliquer clairement.


Re: Les voix humaines ─ Ven 7 Sep - 18:39
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Le prêtre ne put s'empêcher de sourire avec un brin de tendresse quand l'excitation curieuse d'Anastasie lui anima la voix d'un entousiasme plaisant à voir. C'était aussi pour cela qu'ils avaient tant d'amitié l'un pour l'autre, et qu'elle avait survécu à treize années de distance : l'efflorescence allègre de l'esprit était une chose qu'ils avaient pleinement en commun, pour partager le même goût du savoir et de l'enseignement, chacun à leur façon bien personnelle. Engranger la connaissance, l'enrichir de ses propres expériences, et revenir aux autres, plus riches de ce qu'ils avaient vécu et accompli, pour la propager encore, et la laisser s'épanouir. Quand on exerçait un métier comme le leur, on ne pouvait qu'être conscient de la brièveté et de la fragilité de l'existence humaine, qu'un rien pouvait aisément faucher : ils avaient si peu de temps, pour transmettre ce qui leur avait été échu...

- Ravi que l'idée te soit utile, répondit-il gaiement.

Après cela, il se contenta de la suivre en silence. Ils louvoyaient dans le labyrinthe végétal, et la simplicité apparente des jardins cachait en réalité des sentiers secrets, des alcôves de verdure qui se dévoilaient au passage des sentiers de pierre blanche. On entendait des bassins murmurer derrière des haies, le secret bruissement des fontaines cachées qui trahissaient la présence d'autres clairières, d'autres parterres, d'autres joliesses ciselées comme les pages d'un livre de verdure. L'ombre était très douce, là, abritant les passages sous l'envers des feuillages illuminés, sous des arches de roses et des tonnelles couvertes de glycines au parfum lourd ; c'était cheminer dans un tunnel de pampres et de branches taillées avec soin pour donner aux arbres des allures élégantes quand ils ployaient sous les fruits bientôt éclos des récoltes futures.

Le vent soufflait, venu de la mer, et leur portait un rien de sel, et le ressac lointain qui battait la falaise au pied de la citadelle. C'était un vaisseau tout peuplé de silhouettes mouvantes, et les branches remuées par la brise laissaient couler une lumière qui courait comme une onde transpercée d'éclats fugaces.

Enfin, ils parvinrent au lieu qu'Anastasie voulait lui montrer. Florimond s'arrêta pour contempler les lieux, et il sourit.

- Je comprends pourquoi tu aimes tant cet endroit,
dit-il tout bas. Il te ressemble.

Il y avait de la lumière, là, un éclat sans pareil, et le ciel semblait soudain si proche qu'on pouvait presque le toucher du doigt, effleurer d'un geste la demeure du soleil et des oiseaux dont on distinguait le vol lointain, au milieu des nuages. Le vent était plus fort, là, et tourbillonnait contre le rempart en les enveloppant de son souffle chargé d'essences aromatiques et de sève tannée par l'été brûlant. La mer semblait toute proche, derrière le mur, comme une promesse, le vestige d'un rêve d'océan qui s'attarde.

Le prêtre s'assit au bord du bassin, et laissa le bout de ses doigts troubler l'onde claire. Elle était presque immobile, comme un miroir, à peine ridée par le vent. C'était comme se tenir au bord d'un fragment de ciel, découpé dans l'azur, jeté à leurs pieds. Le calme était immense, là, la paix la plus suave, un refuge toujours ouvert, où il n'y avait plus que le vent, et l'infini déployé autour d'eux. Ils auraient pu être seuls au monde, là.

- Certains disent que le monde entier est un temple, et qu'il n'y a point besoin de sanctuaire pour prier. Il y a seulement des endroits propices au recueillement, et je crois bien que c'est un de ceux-là.


Il releva les yeux sur elle, et il y avait toute la douceur du monde dans ses pupilles limpides, comme s'il avait laissé derrière lui un peu du fardeau invisible qui lui courbait l'échine. C'était comme de ces anciennes douleurs trop persistantes, dont on n'a plus conscience, et qui ne se signalent que lorsqu'elles s'en vont : ce fut du même, et il sembla infiniment plus calme qu'il ne l'avait été jusque là. Prendre les ténèbres, toutes les ténèbres, toutes les souffrances, et les laisser s'en aller : c'était le lieu, là. Il ferma les yeux, se laissa bercer par la complainte de la brise, le bruissement de l'eau, le bruit des vagues au-delà des murs, la chaleur du soleil qui le baignait tout entier. Là, il se recueillit un instant, et laissa son fardeau. Dans un souffle sans fin, il laissa s'échapper toutes les peines, toute l'inquiétude, tout ce qu'il avait recueilli des souffrances de son amie, pour les rendre au bleu du ciel, les laisser se consumer en pleine lumière.

On ne pouvait marcher éternellement avec dans le coeur les chagrins des autres. Florimond le savait bien, et c'était là, dans ce lieu secret si cher à Anastasie, qu'il laissa tout s'en aller. Derrière ses paupières closes, il n'y avait plus que la lumière qu'il percevait encore, comme s'il n'y avait plus qu'elle. C'était comme un avant goût de paradis, comme si dans son immense bonté le Trimurti avait laissé en gage d'espoir à leurs créatures de tels endroits, pour leur rappeler ce qui les attendait au-delà des portes de la mort et du seuil final des infinies réincarnations.

- Pourrais-tu faire quelque chose pour moi ? Demanda-il, au bout d'un moment.

Il avait rouvert les yeux, disant cela, et la fixait avec une sérénité céleste.

- Je doute avoir l'occasion et l'honneur de rencontrer ton seigneur, ma sœur, mais je voudrais que tu lui porte ma bénédiction et mes remerciements. A lui, à sa parentèle et à toutes celles et ceux qui ont permis à ce lieu d'exister.


Re: Les voix humaines ─ Mer 19 Sep - 19:36
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Les quelques mots de Florimond touchèrent Anastasie en même temps qu'ils attisèrent sa curiosité, mais le ton sur lesquels ils avaient été prononcés ne lui donna pas envie cette fois de l'interroger. L'idée de ressembler à cet endroit était aussi plaisante qu'étrange, et il lui aurait plu de savoir ce que son ami voyait de commun entre les deux. Presque en même temps que son confrère, Ana s'assit sur le rebord du bassin. Si l'eau semblait être le miroir du ciel, elle était peut-être un peu celui de son ami dans sa position quasiment identique sans qu'elle n'y ait pensé. Elle lui faisait plus ou moins face, mais ne regardait pas la même chose que lui. Elle le regardait bouger les doigts à la surface de l'eau, jusqu'à ce que leurs yeux se croisent à nouveau.

Il avait l'air plus tranquille, mis la prêtresse n'en était pas tout à fait sûre. Elle n'aurait pas su dire sur quoi se fondait cette impression et même si ça ne l'empêchait pas de s'en sentir convaincue, elle n'aurait sans doute pas osé la partager avec qui que ce soit sans avoir de preuve. Peut-être son regard ? Florimond était toujours si doux malgré sa distance avec le reste du monde, Anastasie ne pouvait que l'apprécier. Il était possible également que ce soit la tranquillité de l'endroit qui semble adoucir ceux qui s'y trouvaient. Elle n'aurait sans doute jamais de réponse. Alors elle hocha lentement la tête en direction de son confrère pour lui signifier qu'elle partageait son avis.

Il ferma les yeux. Alors la prêtresse détourna les sien du visage de son ami pour les laisser se perdre de le vague, comme si elle était hypnotisée par les légères ondes qui troublaient l'eau lorsqu'une feuille ou un brin d'herbe finissait sa course là. Elle aurait pu rester longtemps ainsi, comme dans une longue pause où son esprit ne songeait plus à rien. C'était peut-être l'état le plus reposant qu'elle puisse atteindre ces temps-ci, et elle avait appris à l'apprécier à sa juste valeur. Quand son ami la rappela une fois encore à la réalité elle eut l'air un peu perdue un moment, comme si on lui parlait soudainement une langue étrangère, et puis comme toujours un sourire revint naître sur son visage en remplacement de son air pensif.

-Bien sûr,
répondit-elle avec la même assurance que lorsqu'il lui avait dit qu'elle pouvait lui être utile avant qu'ils ne sortent du temple.

Une étincelle de curiosité brilla un instant dans ses yeux mais fut rapidement balayée : Florimond ne tenait apparemment pas à faire perdurer le suspens. Elle n'eut même pas à lui demander de poursuivre pour savoir de quoi il était question cette fois.

-Je n'y manquerais pas, c'est promis.


Un autre éclat prit la place de la curiosité cette fois, et le visage d'Ana renvoya alors une drôle d'impression de malice qu'il n'avait pas affichée depuis longtemps. Elle glissa sa main dans l'onde pure à son tour et profita un instant de la fraîcheur de l'eau. C'était pour cela aussi qu'elle appréciait tant cet endroit : en plus d'être magnifique on pouvait y survivre à l'été.Elle agita les doigts dans l'eau un moment et puis ce fut trop difficile de se contenir. D'un geste expert -et tout de même assez délicat- elle envoya un peu d'eau en direction de son ami. Le but n'était pas de le tremper jusqu'aux os et le mouvement était assez bien dosé pour qu'il ne reçoive que quelques gouttes. Néanmoins la prêtresse se sentit coupable très vite. Elle ne devrait pas se laisser aller à de telles bêtises puériles ! Ana baissa les yeux en espérant ne pas s'être trop ridiculisée. Au moins, elle l'avait sûrement un peu rafraîchi.

-Pardon, je n'aurais pas dû
, dit-elle tout bas.


Re: Les voix humaines ─
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