Les voix humaines
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Re: Les voix humaines ─ Mer 26 Sep - 19:07
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Florimond soupira, profondément. Tout s'éveillait, dans la lumière. Tout éclosait dans l'été et sa brûlure qui engloutissait tout. Il avait levé les yeux au ciel, à nouveau, et profitait de la brise marine qui lui baignait le visage quand quelques gouttes d'eau lui éclaboussèrent le visage.

Il eut un mouvement de recul, comme un chat surpris, et se frotta vivement le nez en riant. Il s'interrompit aussitôt en voyant la mine déconfite d'Anastasie qui baissait les yeux comme une enfant prise en faute.

- Voyons, ma sœur, pourquoi cette affliction ?

Il eut un tout petit sourire pointu, les yeux brillants d'amusement.

- Chercherais-tu à m'attendrir pour réclamer mon pardon ?

Le prêtre croisa sollenellement les mains sur ses genoux, comme lorsqu'il faisait la leçon à ses ouailles, mais son air pénétré d'un sérieux factice ne parvenait pas à éteindre la lueur dans ses yeux gris.

- La bienveillance de Tamas envers nos fautes est immense, mon amie, et elle nous enseigne qu'il faut pardonner à tous. Tu me sais très attachés aux saints enseignements qui furent les nôtres, bien entendu, et c'est une voie à laquelle je m'astreins au quotidien.

Il fit une pause, et déploya théâtralement une main longiligne au dessus de l'eau.

- Pour autant, reprit-il, je ne suis qu'un homme, et je prie l'Obscure pour qu'elle me pardonne cette vengeance mesquine.

Florimond plongea le bout des doigts dans la fontaine et aspergea plusieurs fois le visage d'Anastasie de plusieurs pichenettes successives. Et puis, il posa délicatement sa main sur l'épaule de la prêtresse, juste un instant. Sa voix se fit très douce, et perdit toute sa gaieté : il semblait peiné, une fois encore, mais parce qu'il savait combien elle en aurait de culpabilité, il tâcha autant que possible de tempérer cela. Il ne voulait pas le faire sonner comme un reproche, mais il ne pouvait s'éviter de le dire.

- Tu n'as pas à avoir honte de vouloir t'amuser un peu. Tu n'as pas à avoir honte d'exister, à dire vrai, j'ai l'impression que tu n'as pas changé sur ce point et que tu passe ta vie à t'excuser d'être là.


Re: Les voix humaines ─ Sam 29 Sep - 18:28
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Il avait ri. Voilà qui tira un léger sourire à Anastasie, caché derrière les cheveux qui pendaient devant son visage maintenant penché en avant. Il lui posa une question sur son expression si gênée mais elle ne répondit rien. A vrai dire elle avait cru être un peu ridicule, beaucoup trop puérile. Elle avait imaginé que son ami n'aurait peut-être pas envie de rire d'une petite plaisanterie de la sorte, et si cette crainte un peu bête n'avait pas retenu sa main, elle avait suffit à la rendre honteuse de son geste. Elle osa relever un peu la tête, jusqu'à ce que son regard croise celui de Florimond. Son sourire ne lui échappa pas. 

-Je n'oserais pas,
répondit-elle doucement alors qu'il demandait si elle cherchait à l'attendrir. C'était vrai après tout : elle avait simplement eu peur qu'il ne prenne pas la chose aussi bien et avait préféré présenter ses excuses avant même d'éventuels reproches. L'attendrissement n'avait rien à voir là-dedans. Mais comme son ami prenait un air sérieux et croisait les mains comme pour faire la leçon, Anastasie comprit bien qu'il s'agissait surtout de rire. Elle masqua de son mieux le petit sourire de son visage en baissant la tête à nouveau, avec l'humilité de celle qui comprend l'ampleur de sa faute. Son repentir était moins sincère, maintenant qu'elle n'avait aucune raison de croire son ami vexé, et son jeu de comédienne était toujours aussi médiocre. Ça ne l'empêchait pas de tenter, tout de même. 

La bienveillance de Tamas envers nos fautes est immense, mon amie, et elle nous enseigne qu'il faut pardonner à tous. Tu me sais très attachés aux saints enseignements qui furent les nôtres, bien entendu, et c'est une voie à laquelle je m'astreins au quotidien. 

Florimond fit une pause, mais le sourire qu'il avait eu semblait indiquer qu'il ne pouvait arrêter son discours sur ces quelques mots. Ana ne releva pas la tête, et fixait avec application les plis de sa robe dont la couleur déjà terne avait fini par devenir plus fade encore sous les rayons féroces du soleil. 

Pour autant, je ne suis qu'un homme, et je prie l'Obscure pour qu'elle me pardonne cette vengeance mesquine. 

La prêtresse n'eut que le temps de fermer les yeux, avant que la fameuse vengeance ne prenne effet. Elle sursauta aux premières gouttes qui ne manquèrent pas de l'atteindre – et qu'elle n'avait même pas essayé d'éviter – mais tenta de garder une immobilité digne par la suite, comme il fallait toujours supporter un juste châtiment ou un cruel coup du sort. Lorsqu'elle rouvrit les yeux et se redressa pour de bon, un grand sourire éclairait son visage. Elle s'apprêtait à lui répondre qu'elle l'avait probablement bien mérité, qu'elle ne lui en voulait pas de s'être vengé, et qu'elle renoncerait à se venger à son tour pour briser ce cycle de vengeance qui s'offrait à eux. Mais la main tendue de son ami qui vint se poser sur son épaule et son air soudainement... Triste, la mirent mal à l'aise et elle ne dit pas un mot. S'était-elle trompée ? Elle avait pourtant bien vu son sourire... Quelle erreur avait-elle commise cette fois ?

- Tu n'as pas à avoir honte de vouloir t'amuser un peu. Tu n'as pas à avoir honte d'exister, à dire vrai, j'ai l'impression que tu n'as pas changé sur ce point et que tu passe ta vie à t'excuser d'être là.

Anastasie ne sut tout d'abord pas quoi dire. Elle ne s'était pas attendu à cette remarque, à vrai dire. Sa fatigue lui donnait un air vraiment las lorsque son sourire n'était plus là pour l'éclairer. 

-Je ne peux pas demander qu'on me pardonne d'être là où les dieux ont voulu que je sois,
finit-elle par répondre, mais seulement de ne pas être à la hauteur de ce que l'on est en droit d'attendre de moi. J'avais simplement peur que ma... Plaisanterie, ne soit pas à ton goût. Ne sois pas si dramatique, je t'en prie, pas pour si peu en tout cas, les choses sont déjà... Enfin, il y a déjà bien assez d'occasions de s'en faire, ne compte pas mes excuses parmi elles : je pensais simplement t'avoir dérangé.

Elle lui sourit, hésitant un peu quant à la suite. Mais une proposition lui vint, et elle aurait le mérite de les faire passer à autre chose. 

-Et si nous poursuivions le tour des jardins ? Il y a sûrement beaucoup d'autres endroits qui pourraient te plaire, et je serais curieuse de savoir lequel sera ton favori, je l'avoue.


Ana, pleine d'enthousiasme à cette idée, se releva brusquement. Sa vue se brouilla un instant, elle se sentit chanceler, mais elle ne dit pas un mot. Ce devait être la chaleur voilà tout, ou peut-être n'avait-elle pas assez mangé ce matin. A moins que ce ne soit la fatigue ? Elle ne chercha pas de cause, mais se contenta d'afficher un sourire à l'attention de son ami. Elle n'avait pas l'intention d'écourter ni de gâcher sa première visite des jardins d'Aquila ! Enfin, elle se promit de se dégoter un couvre-chef dans les prochains jours.


Re: Les voix humaines ─ Dim 7 Oct - 14:50
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Florimond eut un rire léger, un rien moqueur.

- Moi, en faire tant de cas ?


Ses longs yeux gris furent gagnés par un amusement sincère, quoique toujours tempéré d'un soupçon de mélancolie.

- C'est toi qui a pris la mine d'une enfant prise en faute, ma sœur, ne crains donc pas de m'outrager pour si peu.

Un tout petit sourire malin lui vint, ce disant, et il haussa les épaules.

- Ne crains donc pas de me déranger, voilà bien quelque chose dont tu seras toujours pardonnée. Sauf peut-être si cela arrive lorsque j'ai les mains dans les entrailles d'un patient, peut-être.

Il affecta une mine songeuse, mais son rire éclairait toujours son regard quand il glissa vers elle, teinté d'espièglerie. La gaieté qui l'avait saisi semblait effacer bien des marques d'usures, et lui ramener un peu de son jeune âge sur ses traits fatigués. Il redevenait un peu plus l'adolescent tranquille qu'elle avait connu autrefois, et perdait sa sévérité mortuaire trop vite acquise aux rudesses de son existence vagabonde, comme un fantôme qui reparaît, une ombre ancienne qui s'attarder un instant avant de disparaître.

Tout était plus doux, soudain, et dans la lumière de l'été, rien d'obscur ne semblait pouvoir persister bien longtemps. Florimond n'avait que depuis trop longtemps eu le loisir de se laisser aller à l'insouciance, et dieux, qu'elle était plaisante après les temps si difficiles qu'ils avaient tous traversés, après les paroles d'Anastasie et le récit qu'elle lui avait fait dans le temple.

Quand elle lui proposa de reprendre leur promenade, il se releva avec empressement, assez vite pour pouvoir esquisser le geste de la rattraper quand son amie vacilla sur ses pieds. Il ne dit rien, mais lui jeta une œillade attentive, de ces regards vifs et inquisiteurs qui trahissaient le médecin qu'il était, accoutumé à traquer les symptômes et les signes. Il ne constata rien de plus alarmant qu'une faiblesse passagère, toutefois, et ne dit rien de plus à ce sujet.

- Un peu d'ombre nous ferait du bien, observa-il cependant. Qu'y a-t'il sous ces arbres, là bas ? Ils semblent fort beaux.

Une pause, puis il reprit :

- J'aimerais voir cet endroit au printemps, ce doit être fort plaisant aussi.

Reprenant le cours de leur promenade, il lui fit un sourire très doux.

- J'espère que tu me donnera aussi des nouvelles du jardin lorsque tu m'écrira, désormais.


Re: Les voix humaines ─ Lun 8 Oct - 17:52
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Il était impossible de savoir si Florimond s'était levé si vite parce qu'il avait craint qu'elle ait besoin de son aide ou parce que la proposition le charmait tout à fait. Anastasie ne lui poserait pas la question de toute façon, et la délicatesse de son ami l'empêcherait sans doute de s'épandre en commentaires si ce n'était pas utile. Elle sentit bien le regard inquisiteur qu'il posa sur elle, elle savait ce qu'il cherchait à voir, mais surtout elle s'en voulait un peu de le pousser à se montrer si attentif à sa pauvre personne dans un décors si beau, et qui aurait mérité bien plus qu'elle de recevoir ses regards. Quand il lui proposa de se promener à l'ombre et s'enquit de ce qui se trouvait sous les arbres, Ana ne put pas s'empêcher de se demander si la chose l'intéressait vraiment ou si c'était une manière polie de les faire marcher dans un endroit qui risquait moins de la faire se sentir mal. Et ce fut à son tour de pas faire de commentaire là dessus. 

D'autres buissons, d'autres fleurs, d'autres fontaines... Je te suis, je t'ai montré ce qui me tenait à cœur, à ton tour de mener la promenade.


Ils ne tardèrent pas à se remettre en route tous les deux. Lorsqu'il lui fit part de son envie de voir les jardins au printemps, Ana tâcha de se rappeler à quoi ils ressemblaient lorsqu'elle était arrivée. Tout était en fleur, les odeurs se mêlaient les unes aux autres sans pour autant devenir insupportables ou brouillonnes, dans un ordre savamment orchestré par ceux qui avaient la charge des lieux. C'était un endroit magique, au printemps. Mais chaque saison avait tout de même ses beautés propres, et Ana ne doutait pas que l'endroit soit toujours magnifique même avec des aspects rendus bien différents par le passage des saisons. Un peu comme une personne dont le visage vieillit avec le temps, une personne dont Florimond semblait d'ailleurs vouloir des nouvelles. Ana rit. 

Si je savais dessiner, je t'en enverrais des croquis, sans doute. Malheureusement mon ami, tu devras te contenter de mes descriptions. Je ferai un effort pour rendre toute la beauté du lieu, c'est promis, mais je ne sais pas si ma prose sera à la hauteur.


Elle rit un peu, et la pensée lui vint que cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas autant ri en si peu de temps. Un air reconnaissant se peignit sur son visage tandis qu'elle regardait Florimond. Un soupir léger lui échappa, et elle ne perdit pas de temps pour exprimer ce qui lui vint. Cette fois ce ne fut pas des excuses, au moins, et son confrère devait sans doute en être heureux. 

-Ah, mon ami, je me répète sûrement... Mais je suis si heureuse de te voir. J'espère que nous ne serons plus séparés si longtemps, et que j'aurai l'occasion de venir te voir à mon tour. Tu es toujours de très bon conseil et d'une compagnie si agréable ! Merci, voilà tout.

Elle laissa un silence, repensant à tout ce qu'il lui avait dit jusque là, et elle se rappela soudainement de quelque chose qui l'enchanta un peu moins que le reste. Elle ne le disputerait pas, ce n'était pas son genre, mais maintenant qu'elle se souvenait de ça elle ne pouvait pas tout  fait museler sa curiosité. 

-Je crois néanmoins me rappeler que tu me disais tout à l'heure avoir été proche de t'attirer les foudres de monseigneur Ferenc de Posvany, n'est-ce pas ? Qu'as-tu donc fait ?


Re: Les voix humaines ─ Jeu 11 Oct - 12:44
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Florimond sourit, très simplement, très sincèrement. Qu'il était bon, à présent, de ne se soucier de rien. Juste l'instant présent, et la douceur du jour qui coulait vers son zénith maintenant que le matin avait passé. La chaleur avait augmenté encore, toute agitée par les vents marins, mais à l'ombre des murs, l'air demeurait plus immobile que dans les grandes allées et à la surface des bassins où le vent cessait d'être retenu. De loin en loin, la brise venue de la mer secouait les frondaisons dans de longs remous très paisibles, et la pénombre sous les feuillages serrés appelait plus encore au repos et à une fraîcheur bienvenue.

De nouveau, il retrouva le couvert de la végétation, et respira un peu plus à son aise sans les plein feux du soleil trop ardent. Il emprunta un sentier au hasard, circulant entre les cyprès et les résineux, effleurant de la paume le sommet des touffes de lavandes qui s'épanouissaient dans les trouées de lumière. Le nez levé pour observer la danse des branchages entremêlés, il glissa un regard amusé à Anastasie.

- Je saurais m'en contenter, chère sœur, dit-il doucement. Peut-être que viendra alors l'envie de revenir voir ce qu'il advient de ce jardin, si cela ne me suffit pas.

Un rien d'espièglerie passa dans ses yeux, gris dans l'ombre tamisée.

Il ne cessait de sourire, encore, et dieux que la souffrance était loin, alors... Il n'y avait plus rien d'obscur, tout à coup, quand son amie lui exprimait sa joie de le revoir : c'était à la toute fin la seule récompense, et la plus satisfaisante. Florimond ne voulait rien de plus, en vérité, que de savoir être là où il devait l'être, au bon moment, dans le lieu adéquat, auprès de la personne qui en avait le plus besoin. Pour l'heure, c'était elle, et même si un autre avait fait vœu de l'avoir à son chevet, il était ravi de pouvoir s'attarder un peu auprès de celle dont il avait été séparé depuis si longtemps.

Quand elle posa sa question, il ralentit un peu le pas, et se détourna à demi, affectant une mine un rien honteuse que dissimula un rire gêné.

- Oh, fit-il, ceci ? Eh bien. Que te dire, Ana, sinon que j'ai peut-être poussé la hardiesse un peu trop loin ? Tu sais combien je suis obstiné, parfois, et, Tamas m'en soit témoin, je l'ai été plus encore ce jour-là.

Il rit de nouveau, à voix basse.

- La peste n'a pas épargné les nôtres, comme tu le sais. A Posvany, il est advenu que je fus le seul clerc capable de célébrer les funérailles de monseigneur Arpad qui venait de mourir ; le privilège devait être réservé à l'évêque, mais il était alors absent et c'est sur moi qu'est retombée cette lourde charge. Ce fut... Un moment étrange. Je ne crois guère avoir fait bonne impression auprès de monseigneur Ferenc, le frère du défunt. C'est lui qui est devenu comte, alors, et il advint que nous nous trouvâmes... En léger désaccord, disons.

Il choisissait soigneusement ses mots, tout en parlant, parce qu'il y avait des choses qu'il préférait garder par-devers lui. Ses soupçons, les accusations qu'on murmurait à l'encontre du nouveau seigneur de Posvany, et d'autres vilaines choses auxquelles il ne préférait pas songer.

- J'ai tenu tête à monseigneur, parce que je savais avoir raison. Il n'a guère apprécié. J'ai pris un risque, néanmoins, mais je mets cela sur le peu d'habitude que j'ai à frayer avec la noblesse. Je préfère de loin les petites gens qui font l'ordinaire de mes ouailles, eux au moins je sais comment leur parler.

Il acheva ses dernières paroles avec un léger sourire amusé.

- A tout le moins ai-je la consolation d'avoir fait le nécessaire. Je me suis tenu à mon devoir, quoiqu'on m'eut refusé d'aider autant que je l'aurais pu.


Re: Les voix humaines ─ Dim 14 Oct - 8:22
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Florimond détourna le regard et Anastasie sentit sa gêne, malgré le soin qu'il mit à la dissimuler derrière un rire qui pourtant ne la trompa pas tout à fait. Elle l'écouta raconter sa mésaventure sans dire un mot, comme toujours, craignant d'interrompre le récit au milieu et de ne jamais vraiment en savoir la fin. Elle n'avait pas pu s'empêcher de poser la question à son ami : elle avait toujours fait preuve d'une grande curiosité, et comme et avoir elle-même confié certaines choses très délicates et personnelles à Florimond ne l'avait pas aidée à la refréner davantage. Il avait dit ne pas avoir besoin d'aide et elle le reconnaissait bien là, mais cela ne l'empêcherait jamais de se faire du soucis pour son plus vieil ami. Il le savait sans doute.

La prêtresse eut une mine plus soucieuse à l'évocation d'un « léger désaccord ». Il parla ensuite de « risque » après tout, et elle avait bien du mal à savoir dans quelle mesure les deux expressions pouvaient être compatibles. L'air amusé sur lequel termina son ami prouva au moins qu'il ne considérait pas lui-même que ce fut si grave, du moins Anastasie le crut en le voyant ainsi et en entendant sa conclusion. Elle espérait tout de même qu'il ferait plus attention à l'avenir : il y avait certaines personnes qu'il valait mieux ne jamais contrarier.

-S'il te plaît, fais attention à toi. Il n'est pas bon de se mettre quelqu'un à dos, encore moins lorsqu'il s'agit de quelqu'un de puissant.


Florimond n'avait sans doute rien à craindre pour sa vie : il était trop insignifiant pour le comte s'y intéresse bien longtemps. Son voyage jusque là l'aiderait certainement à se faire oublier, et les occasions qu'il aurait de se retrouver face à face avec monseigneur Ferenc étaient sûrement bien maigres. Cela n'empêchait pas Ana de s'inquiéter pour lui, comme elle le faisait toujours, et les motifs de cette inquiétude étaient cette fois assez légitimes tout de même.

-Mais tu sais
, reprit-elle sur un ton plus léger, il y a certaines personnes auxquelles il est plus difficile encore de s'adresser... Avant de quitter Terresang, j'ai été un temps préceptrice pour les enfants du Comte Alexandre, te l'avais-je dit dans mes lettres ?

Anastasie avait l'esprit bien occupé. Quand il ne l'était pas par des affaires urgentes et importantes, il lui arrivait bien souvent de se laisser aller à la rêverie, ou de voir son attention papillonner d'un sujet à un autre sans pouvoir lui imposer une trop grande disciple. Se souvenir de tout ce qu'elle pouvait avoir écris à Florimond, sans compter qu'il n'avait peut-être pas tout reçu, pas tout lu, pas tout retenu lui non plus, était bien difficile.

-Voilà une expérience qui ne fut pas la plus simple,
ajouta-t-elle. J'apprécie énormément les enfants mais il est fort difficile de réussir à se faire écouter quand ils n'ont pas décidé de le faire d'eux-mêmes, tout en craignant de ne pas être à la hauteur de la tâche. Voilà une grande responsabilité que celle de les instruire, en particulier lorsqu'ils sont voués à de grandes choses.

Elle ne manquait ni de patience ni de douceur, voilà qui était certain. Mais quand on la connaissait un peu il était sûr et certain que l'autorité ne faisait pas partie de ses qualités innées, et que des enfants un peu trop malins n'auraient pas difficultés à en profiter. Elle n'avait jamais redouté les heures des leçons, fort heureusement, mais elle considérait qu'enseigner aux enfants du comte avait été plus difficile que la gêne qu'elle avait dû supporter dans certaines de leurs entrevues. Anastasie avait longtemps pensé qu'elle n'aurait jamais affaire à lui, et au départ cela fut vrai de longues années. Mais la retraite du père Prelou avait poussé à trouver un autre prêtre de confiance, et il avait eu la bonne ou la mauvaise idée de désigner Anastasie.

-Je comprends presque mère Estelle à présent,
plaisanta Ana, qui n'aurait de toute façon jamais osé punir qui que ce soit à moins d'une faute extrêmement grave. Cela me semblera peut-être plus aisé, si j'ai moi-même des enfants un jour.


Re: Les voix humaines ─ Jeu 25 Oct - 13:23
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D'un geste rassurant, Florimond porta sa main à la hauteur de l'épaule de sa consoeur et l'effleura, tout doucement, avec un sourire.

- Ne t'en fais pas, ma soeur. Ces élans d'imprudence ne me viennent que rarement, et il m'est tout aussi rarement échu de frayer avec les hautes gens. Je m'occupe bien assez des petites, et pour mieux les connaître, je sais mieux comment m'adresser à eux sans risquer leur ire.

Ce disant, pourtant, il s'assombrit un peu, parce qu'il se rappelait la raison pour laquelle il était ici, à la toute fin. Il lui prêta néanmoins une oreille attentive, parce qu'Anastasie avait peu parlé de son long séjour à Terresang, non plus que de ce qu'elle y faisait. Probablement pour ne pas l'inquiéter, car sans doute aurait-il abordé moins sereinement qu'aujourd'hui l'idée de la savoir au service de feu le comte Alexandre dont la réputation pour le moins sulfureuse avait largement dépassé les frontières de son duché.

Il sourit, toutefois, et eut un hochement de tête éloquent.

- Je n'en avais pas souvenance, répondit-il, mais je gage que ce fut une expérience pour le moins... Compliquée. J'ai fort peu frayé avec la noblesse jusque-là, mais il est évident que ce ne sont pas des gens facile à vivre, je le crois. Je te souhaite que tes ouailles valariennes te soient plus paisibles à guider, quoiqu'il en fut, et leurs petits enfants plus encore.

Il rit, après cela, et la mention de la redoutable mère Estelle lui fit lever les yeux au ciel avec un soupçon d'amusement nostalgique. Sous les frondaisons parfumées de ces jardins qui lui faisaient tant penser à Nacre, c'était une chose étrange que de convoquer le souvenir de ceux qui les avaient façonnés, autrefois, pour les rendre aptes à suivre leurs traces. La vieille prêtresse devait être morte, à présent, ou bien était-elle canoniquement âgée et auquel cas, il ne donnait pas cher de la peau des petits novices qui tombaient entre ses mains. De ce qu'il s'en souvenait, elle était de ces gens que la vieillesse rendait plus redoutables encore, comme d'anciens dragons à l'esprit affûté par les ans.

- On dit que l'on devient vraiment adulte lorsqu'on finit par comprendre pourquoi ceux qui nous ont élevés ont agi de la sorte, dit-il d'un ton tranquille. Je crois que nous y sommes parvenus, mon amie.

La mention qu'un jour prochain, Anastasie puisse être mère à son tour le fit sourire encore, très doucement, très tendrement, en même temps que cela l'attristait sans qu'il sache vraiment pourquoi. Il posa sur elle un regard pensif, puis baissa les yeux sur ses mains qu'il gardait croisées devant lui. Ce n'était pas une perspective qu'il envisageait pour lui-même, pour toutes sortes de raison qu'il gardait au fond de lui sans trop vouloir y réfléchir davantage, quand bien même ce fut une faute lourde de sens, face aux volontés des dieux. Qui était-il, lui, pour s'y soustraire ? Et en cela, il lui semblait qu'elle avançait, elle, quand lui s'attardait toujours dans les mêmes ombres qui le tenaient éloignés des autres. Comme souvent, il lui semblait qu'il ne participait pas à la course du monde, qu'il se tenait sans cesse sur son bord, à son extrémité, sur le seuil qui menait les âmes vers le sein de Tamas. Quelque chose, depuis toujours, quelque chose de si profondément ancré en lui que c'en était devenue une partie de lui-même l'empêchait de prendre pleinement part au monde où il vivait.

Florimond demeura silencieux, après cela, un trop long moment peut-être pour ne point trahir la songerie dans lequel il était tombé. Il s'en rendit compte, et puis, comme souvent, eut un autre de ses sourires très doux.

- Voilà que tes paroles m'amènent à réfléchir plus que de raison, ma soeur. L'idée que tu puisse avoir toi aussi des enfants, un jour, me rappelle à quel point le temps est passé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. J'espère qu'il s'en écoulera bien moins avant notre prochaine rencontre. Il me plairait de voir tes rejetons, quoique, aux dépends de ma dignité, il me faut bien t'avouer que je ne puis promettre de ne pas en pleurer comme une madeleine, ce jour-là.


Son sourire s'accentua, avec toujours la même douceur, parce qu'il ne mentait certes pas, disant cela. Une pointe de malice s'y insinua et il jeta un regard en biais à Anastasie.

- Mais je suppose que tout ça n'est pas à l'ordre du jour, faute d'avoir trouvé avec qui les faire, ces enfants, n'est-ce pas ?


Re: Les voix humaines ─ Jeu 25 Oct - 18:23
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Entendre de la bouche de son plus vieil ami qu'ils étaient peut-être réellement devenus des adultes tous les deux avait quelque chose d'étrange. Ce n'était sans doute pas faux, étant donné leurs âges respectifs, mais elle n'avait pas songé qu'elle l'entendrait un jour de sa part. Tout comme elle n'aurait pas imaginé commencer à comprendre certains aspects de l'enseignement de mère Estelle. Le silence revint entre eux, parce qu'Ana ne sut pas vraiment quoi dire et parce qu'elle ne pouvait pas ignorer que son ami s'était laissé emporter dans quelque songe ou pensée plus profonde dont elle ne souhaitait pas l'extirper. Il avait toujours été pensif, et elle l'était assez elle-même pour savoir qu'il était parfois désagréable d'être rappelé à la réalité. La joie d'avoir son ami à ses côtés se passait de toute façon de mots, au fond. Anastasie se demandait simplement à quoi il pensait. Jusqu'où leur discussion pouvait emmener son esprit ? Loin, sûrement.

Le prêtre finit par regarder à nouveau sa consoeur et lui sourire. L'avait-elle fixé assez longtemps pour le rendre mal à l'aise ? Elle s'était un peu laissée aller à la rêverie elle aussi, ce ne serait pas étonnant. Ses mots l'amusèrent un peu. Elle avait bien du mal à imaginer son ami pleurer pour la naissance d'un enfant. C'était une belle chose, un présent de Sattva, mais de là à pleurer alors que ce ne serait pas le sien ? Cette pensée la poussa à imaginer Florimond devenir père. Elle eut un peu de mal.

Florimond termina avec un air malicieux, et sa phrase sous-entendait assez nettement qu'il connaissait la réponse à sa question. Bien évidemment, Anastasie n'avait pas de prétendant. Son ami en aurait sûrement été informé, bien qu'il était probable que la prêtresse préfère rester discrète sur ce sujet. Peut-être que ça aurait été un petit mot, dans le coin d'une lettre, une petite phrase écrite au milieu du reste, comme si ce n'était rien. Mais il n'y avait rien eu, parce qu'il n'y avait personne. Et pourtant, Ana eut envie de le contredire. Juste parce que son ami avait mis tant d'assurance dans cette question qu'elle rêvait de voir sa tête en apprenant l'inverse. Mais elle n'avait aucun moyen de mentir, elle le faisait trop mal, elle ne saurait pas quoi dire. Alors elle se contenta du vrai, pour laisser apparaître un petit doute, juste un instant.

-Figure toi qu'on m'a déjà offert des fleurs
, annonça-t-elle. Elle aurait aimé y mettre autant de malice que lui, mais le fait était réel et le souvenir la fit rougir. Voilà qui aurait pu faire croire, un instant, qu'Ana n'était pas si seule. Mais ses joues redevinrent bien blanches, étonnant blanches même étant donné la chaleur, le souvenir de la mort de Zaël lui revint et son sourire se fana presque tout à fait. « Je ne peux pas vous aider, ma mère, personne ne sait où il est ». On le lui avait assez répété pour qu'elle comprenne ce qu'on lui cachait à demi-mot. Ne t'en fais pas trop pour ta dignité mon frère, tu ne crains rien. Je ne suis pas du genre à attirer les prétendants : j'ai encore de longues années de solitudes qui m'attendent.


Re: Les voix humaines ─ Jeu 25 Oct - 19:43
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Florimond fixa un instant Anastasie d'un regard incrédule, puis ne put s'empêcher de rire. Il ne sut vraiment si c'était ses paroles, ou la petite mine fière qu'elle tenta brièvement d'arborer, ou bien le simple fait d'apprendre que quelqu'un ait pu nourrir de tendres sentiments pour son amie. Elle avait pâli, après cela, et malgré la malice apparente de ses paroles, on y sentait poindre une résignation qui en disait long sur l'histoire sous-jacente, et l'amusement du prêtre mourut presque aussitôt.

C'était à se fendre le cœur en deux, de constater à quel point la douceur la plus grande voisinait sans cesse avec la peine : elle avait rougi, brièvement, et bien qu'Anastasie soit de nature à virer aisément au cramoisi, on ne pouvait douter un instant que le geste n'avait pas été anodin, à ses yeux. Cela ne rendait la chose que plus touchante encore, et d'une infinie tristesse. Il se souvint de ses larmes dans le temple, des choses très obscures qu'elle gardait au-dedans ; elle n'avait pas tout dit, il s'en souvenait bien, et un instant, il se prit à redouter tout ce qui gisait encore au fond de ses pensées, toute la souffrance qui avait pu s'abattre sur sa frêle échine.

- Des fleurs ? Releva-il pourtant avec un sourire. Diantre, voici que cela devient sérieux.

Il avait posé sur elle un regard très tendre, et puis se détourna, fermant les yeux à demi.

- Tu n'est pas du genre à attirer les prétendants, dis-tu, mais qu'en est-il de ton porteur de bouquet ? Ma dignité t'en sais gré, toutefois, mais enfin, je ne voudrais que tu te sacrifie pour moi. Ce sont des larmes qu'il me plairait d'avoir à verser.

De la délicatesse, encore, et la voix s'était légèrement infléchie, un rien plus basse. Il avait cette façon de poser les questions sans brusquerie, comme des invites auxquelles on se déroberait aisément.

Florimond espérait à la toute fin que cela ne fut qu'un simple chagrin d'amour, une légèreté de ce genre, mais étrangement, il avait déjà l'intuition qu'il ne s'agissait pas que de cela. Il avait vu son regard décliner, comme rattrapé par une vieille peine embusquée derrière la douceur du souvenir, et sans doute lui faudrait-il s'accoutumer à regarder la lumière mourir dans les yeux d'Anastasie.

Et lui, qu'avait-il ? Rien de cela. Aucune peine aussi profonde, aucun chagrin si prégnant, rien que la lassitude lente de regarder le monde mourir autour de lui, de voir toute chose périr, tôt ou tard. Il l'enviait, un peu, pour ce qu'elle semblait si prompte à ressentir, à s'attacher, à être, quand lui demeurait prisonnier de cette distance qui le séparait du reste. Il n'y avait que la froideur, au fond, et tout ce qu'il pouvait comprendre sans jamais le ressentir. C'était comme de voir croître les fleurs au printemps, sans jamais pouvoir espérer un jour savoir ce que cela ferait que de boire la lumière du jour et les gouttes de pluie, et déployer ses feuillages sous la clarté : son affection profonde pour ses frères humains ne pourrait jamais vraiment pallier ce manque causé par le fait d'être façonné si différemment d'eux.


Re: Les voix humaines ─ Ven 26 Oct - 7:24
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Florimond avait ri, et c'était un peu ce qu'Anastasie avait espéré. Mais elle ne rit pas, elle. Elle observa un peu son ami, et força un léger sourire un peu triste en réponse à la tendresse de son expression. Elle n'aurait pas dû parler de cela, mais c'était trop tard. Elle aurait aimé que son ami ne pose pas de question, aussi subtile soit-elle, mais il l'avait fait. Et elle ne se sentait pas le courage de lui refuser sa réponse à nouveau.

- Je crois qu'il est mort.

Sa gorge s'était serrée. Annoncer le décès de quelqu'un n'avait rien de bien nouveau pour une prêtresse de Tamas, et pourtant... De tous les trésors de délicatesse qu'elle aurait pu trouver pour n'importe qui d'autre, aucun ne vint. Parce que Florimond connaissait la mort au moins autant qu'elle et qu'il n'en avait pas besoin? Peut-être. Mais surtout parce que c'était la première fois qu'elle parlait de ce qu'il était advenu de Zaël, en dehors des soldats dont elle avait sollicité l'aide, et qu'Anastasie avait égoïstement besoin de le dire à voix haute.
Son regard croisa furtivement celui de son ami sans qu'elle sache quoi ajouter à présent, l'air un peu gêné. Elle n'aurait peut-être pas dû être si directe, ou parler de ce genre de choses dans un si bon moment. Elle aurait peut-être dû se dérober, comme on pouvait souvent le faire quand Florimond ne posait pas tout à fait la question. Mais cette fois-ci elle n'avait pas voulu. Et il y avait une raison très simple à cela.

Elle aurait aimé que son ami la contredise. Il y avait fort peu de chances pour qu'il sache de qui elle parlait, et encore moins pour qu'il connaisse son destin, sans doute. Mais Ana aurait aimé l'entendre dire que rien n'était certain, et que son sauveur et ami était probablement encore en vie, ailleurs. Elle savait qu'il n'était pas dans ses habitudes de mentir pourtant. Un soupir las lui échappa. Et puis, comme elle avait déjà caché trop de choses à un ami aussi cher que Florimond, elle se décida à raconter un peu. C'était moins dur à dire que le reste de ses péripéties.

- Il était éclaireur,
et déjà la prêtresse parlait au passé. Comme nous nous entendions bien, j'ai voulu le prévenir de mon départ de Terresang, et il n'était pas dur d'imaginer que cette simple décision n'avait pas dû être des plus agréables ni des plus faciles à prendre. Seulement, je ne l'ai pas trouvé. Tous les soldats m'ont dit qu'ils n'avaient pas de nouvelles de lui, qu'ils ne pouvaient pas m'aider, ils m'ont envoyée parler à d'autres, puis à dautres encore, jusqu'au point où je suis arrivée devant des gens qui juraient ne pas le connaître alors qu'on me les avait désignés comme ses amis. Je crois qu'ils avaient peur de me dire la vérité, et qu'ils préféraient tous qu'un autre finisse par me l'apprendre.

Elle releva un peu les yeux, guettant la réaction de son ami, craignait qu'il acquiesce, espérant qu'il y verrait plus d'espoir qu'elle. Un léger sourire revint, juste un instant.

- Il m'avait sauvé la vie,
dit-elle, et quand on la connaissait cela n'avait rien d'une exagération. J'aurais aimé pouvoir lui rendre la pareille.



Re: Les voix humaines ─ Sam 27 Oct - 13:35
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Florimond ferma les yeux, comme si l'obscurité seule était propice à recueillir la confidence. Plus de soleil, plus de fleurs, plus d'été. Il soupira, profondément, parce que c'était bien ce qu'il avait craint, après tout.

- Oh, Ana, dit-il très doucement, j'en suis désolé.

Il y avait de la tristesse dans sa voix, mais comme toujours, elle était très sereine, peut-être parce qu'il avait le sentiment de l'avoir aidée à crever une bulle, et que parfois, verbaliser ses craintes était le meilleur moyen de les apaiser. Petit pas par petit pas, secret par secret : peut-être arriverait-il à lui faire dire toutes ses ténèbres, tous ses chagrins, et que peut-être s'en trouveraient-ils apaisés, fut-ce l'espace d'un instant. Tout infime que ce fut, c'était suffisant, une miette grappillée ça et là, parce que tout chemin n'est fait que de cela, après tout : rien que des pas, de toutes petites choses, pourvu que tout se fasse dans la bonne direction.

Il la laissa poursuivre, après. L'histoire était tristement ordinaire, combien de fois en avait-il entendues de similaires ? Et combien plus, au cours de l'hiver, quand la mort fauchait les gens loin de chez eux ? Il trouvait une note familière, là, si familière à présent... C'était parfois pire de ne pas savoir : comment faire son deuil, alors, quand persistait l'espoir ? L'imagination était toujours plus fertile en espérances vaines et en histoires tragiques que pouvait l'être la réalité et souventes fois l'on se faisait des contes, terribles ou apaisants, parce que l'esprit humain autant que la nature a horreur du vide, et que par force, il faut le combler.

- Tu en auras peut-être l'occasion,
répondit-il.

Florimond avait rouvert les yeux, et lui fit un sourire tranquille.

- Tu n'en sais rien toi-même, et personne n'a su te répondre. Le monde est vaste et les destinées des hommes sont parfois étranges, qui sait ce qui peut advenir ?

Il sourit, et leva sur elle un regard plein de compassion.

- J'imagine combien ce doit être douloureux pour toi, et je ne voudrais te pousser à l'espérance, mais enfin. Je n'ose savoir combien de gens m'ont cru mort, moi, parce qu'il m'est arrivé de m'absenter plus longtemps que je ne l'aurais voulu, et qu'il est parfois bien difficile de savoir ce qu'il advient de ceux qui s'en vont au loin. Pourtant, je suis toujours là, et peut-être que ton porteur de bouquet l'est aussi. Nous avons traversé des temps bien difficiles et bien troublés, et pour un soldat, ils sont peu propices au repos.

Une pause, puis il reprit :

- Si cela peut t'apaiser, ma sœur, je pourrais peut-être m'enquérir de lui sur la route, lorsque je reviendrai d'Uzé. Il me faudra traverser beaucoup de terres, et peut-être qu'il y aura là-bas quelqu'un qui aura entendu parler de lui.


Re: Les voix humaines ─ Dim 28 Oct - 18:57
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Florimond, comme elle s'en doutait, n'avait pas envie de la pousser à concevoir de vains espoirs. Il ne la laissait cependant pas non plus sombrer dans le défaitisme qui était le sien sur ce sujet : il l'encourageait à penser que tout n'était pas perdu tant qu'il n'y avait pas de preuves, en somme. Anastasie ne prenait aucun plaisir à imaginer Zaël mort. Elle avait fini par accepter ce fait comme une certitude, parce qu'il n'y avait selon elle rien d'autre à faire et que c'était la conclusion logique qu'il fallait tirer. Entendre son ami assurer qu'il y avait encore une possibilité, fut-elle maigre... Elle avait espéré qu'il lui dirait quelque chose de ce genre, c'était vrai. Mais même venant de lui, à qui elle accordait tant de sa confiance, toute sa confiance même, elle ne parvenait pas vraiment à faire le chemin arrière. Zaël était mort. Il lui avait fallu du temps pour apprivoiser l'idée. Et s'il ne l'était pas, quelle différence ?

-Il s'appelle Zaël,
ajouta-t-elle quand son ami proposa de poser quelques questions sur son chemin. C'était bien le minimum dont il aurait besoin pour mener sa petite enquête, sans doute, et le prénom était assez peu commun pour qu'il n'y ait pas tant de risque de confusion avec un autre. Un léger éclat, de la gratitude très certainement, et peut-être un peu d'espoir, brilla dans les yeux d'Anastasie quand elle tourna son regard à nouveau vers son ami. Je te remercie, Florimond, pour tout. Vraiment. Mais l'éclat finit par s'évanouir, comme souvent en ce moment. Mais tu sais... Le savoir vivant me soulagerait énormément, bien sûr... Seulement... Eh bien... Je vis ici, à présent.

Et cette fois-ci, il n'y eut pas la franchise un peu brute dont elle avait fait preuve plus tôt. Ana n'alla pas au bout de l'explication : cela lui semblait évident. Que Zaël soit mort ou en vie cela ne changeait pas qu'elle ne le verra probablement plus jamais, sauf situation particulièrement exceptionnelle, ce qu'elle n'osait pas espérer. C'était un soldat en Terresang et elle une prêtresse en Valacar, quel événement pourrait bien les réunir désormais ? Avec le manque de prêtres depuis la peste, il y avait des chances pour que la prêtresse se retrouve prochainement sur les routes, où son aide pourrait être plus utile. Mais fort peu de chances qu'on l'envoie si loin. Et quelles chances pour que Zaël soit vivant, et y soit rentré ? Quelles chances pour qu'un éclaireur terresanguin se retrouve à Aquila ? Aucune. Ou presque aucune. Voilà un espoir qu'il coûtait bien trop cher de nourrir.

-Et toi, mon ami ? N'as-tu donc point de prétendante ? Tu avais pourtant fait chavirer les cœurs à Nacre...


La fin de la phrase, c'était évidemment une référence à ses déboires avec la pauvre Eugénie. Anastasie se sentait trop coupable de tant parler d'elle, surtout pour apporter toujours de si tristes sujets, et elle préférait largement retourner les questions à son ami. Peut-être avait-il plus de chances qu'elle à ce sujet, peut-être avait-il quelque chose à lui annoncer qui pourrait la rendre heureuse pour lui.


Re: Les voix humaines ─ Ven 9 Nov - 14:37
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- Je ne l'oublierai pas, sourit Florimond avec sincérité.

C'était vrai, Anastasie le savait probablement. Le prêtre avait toujours été réputé pour avoir la mémoire fort longue, et de surcroît quand il s'agissait de choses aussi importantes que le bien être d'une amie. Et puis, si l'homme était encore en vie, après tout ce qu'ils avaient tous traversé, c'était un aimable présage. Il lui espéra, confusément, de l'être encore, autant pour lui-même que pour le réconfort d'Anastasie.

Il l'observa avec un rien de tristesse, quand elle reprit, alors que l'espoir qui avait enflammé ses yeux lorsqu'elle lui avait dit le nom du galant s'évanouissait. Elle n'avait pas besoin de s'étendre beaucoup plus : les soldats font de mauvais maris, toujours au loin, toujours le fer à la main, et il n'imaginait pas la petite terresanguine se mettre en ménage avec quelqu'un qui serait toujours à batailler à hue et à dia. Quoi qu'il ait pu se passer entre ces deux là, ce ne serait que bluette inconséquente, rien qu'une poignée de fleurs qui aurait changé de main, mais enfin : il y a tant de variations dans la palette des mélancolies que l'on porte en son coeur, en mémoire de tout ce qui aurait pu être si le monde avait tourné autrement.

- Je comprends, reprit-il, tout doucement.

Il n'y avait rien à dire de plus, ils le savaient bien tous les deux, aussi Florimond ne s'attarda pas plus qu'elle, et de fait, comme il s'y attendait, le sujet lui fut retourné et lui revint en travers de la figure à la faveur d'une question. La malice de son regard était plaisante, quoiqu'elle fut dirigée contre lui, mais à vrai dire, juste pour la voir sourire de la sorte, il était prêt à endurer bien des moments de gêne.

- Il me faut te décevoir, ma sœur, dit-il, en dehors de ce regrettable précédent, où je ne me souviens pas avoir brillé par ma vivacité d'esprit et ma délicatesse, nul cœur ne soupire après moi.

Florimond fit une pause, avec un rien de perplexité.

- Du moins, je ne le pense pas. Je n'étais guère habile à déceler les émotions des autres alors, et si j'ai fait grand progrès depuis, par force de prendre soin de mes fidèles et de mes patients, il est possible que quelque chose m'ait échappé.

Il eut un léger sourire et lui glissa un regard teinté d'amusement.

- Et puis que je pressens que tu t'apprêtes également à me le demander, mon cœur ne soupire auprès de personne, non plus.


Re: Les voix humaines ─
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