Rosmarin
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Rosmarin ─ Mar 14 Aoû - 20:06
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    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    - J'ai comme une vilaine impression de déjà-vu, tu sais ? Marmonna Benvenuto d'un air maussade en prenant le verre vide qui échappait aux mains tremblantes de sa maîtresse. 

    - Et moi donc, dit Almarine en réponse, livide au milieu de la blancheur des draps du lit. 

    Elle ne put s'empêcher de rire, un tout petit peu. La première fois qu'elle était venue à Aquila, cela avait commencé de la même façon : la chaleur accablante qui lui prenait toutes ses forces et l'avait faite chuter à peine le pied posé sur les quais de la cité. Son valet ne partageait visiblement pas son amusement, et se laissa tomber plus qu'il ne s'assit sur la chaise à son chevet. Il avait fallu porter Almarine tout le long de la remontée des pentes raides de la citadelle, depuis la ville basse où elle était allée quérir quelques fournitures ; Benvenuto n'était pas tout jeune, malgré le poids plume de sa maîtresse, et le renfort d'Aélis et de Carmilla n'avait pas été d'un grand secours en la matière. Au grand désarroi d'Almarine, on ne l'avait pas laissée poser un seul pied par terre jusqu'à ce qu'on la porte dans les appartements du baron. Lequel, bien évidemment, n'avait pas quitté son chevet jusqu'à ce qu'elle reprenne enfin ses esprits, un moment plus tôt.

    - Ne me regarde pas comme ça, reprit-elle plus sévèrement. Je ne suis point si fragile. 

    - Oh, fit-il avec un sourire malin, ce n'est pas à moi qu'il faut le dire. 

    Ils échangèrent un regard, et de nouveau, un faible rire échappa à Almarine, allongée sur les courtepointes du grand lit que baignait la brise venue de l'océan. Ici, la chaleur était plus respirable, loin des moiteurs infernales de la ville, que rien ne pouvait jamais vraiment dissiper lorsqu'elle était écrasée par le plein été. Néra et ses ardeurs estivales faisait pâle figure, comparé à Valacar... Mais dût-elle affronter toutes les rigueurs du climat, la peintre n'aurait pour rien au monde renoncé à cette visite. 

    Sans surprises, et Almarine n'avait eu ni la force ni la conviction de refuser, on avait appelé la prêtresse qui officiait ici. Elle avait seulement obtenu d'Ysomir qu'il la laissât seule un moment pour se reposer, après d'âpres négociations et la promesse de ne pas bouger de là avant que la doctoresse n'ait donné son opinion. C'était inutile, pour ce qu'elle en savait, parce que ces malaises étaient chose familière quand l'été venait et qu'elle était amenée à sortir ; sans doute avait-elle un peu abusé de ses forces, elle devait bien le reconnaître, mais c'eut été mentir que de prétendre que ce n'était pas une chose habituelle, chez elle. 

    Pour autant, rien n'avait pu apaiser l'inquiétude du baron : après tout, c'était compréhensible, quand il avait vu surgir Benvenuto avec la jeune femme dans ses bras. Dans sa chute, cherchant vainement à se rattraper à quelque chose, elle s'était cogné la tête et une petite plaie s'était ouverte sur son front, juste à la racine des cheveux : cela avait abondamment saigné, comme toutes les blessures de ce genre. Rien de grave, là encore, mais enfin. On ne pouvait reprocher de bien vouloir faire, et de prendre soin d'elle quand elle l'oubliait si souvent. De fait, elle porta la main au linge humide qu'on y avait pressé pour limiter l'épanchement. Elle se sentait peut-être un peu plus faible qu'à l'ordinaire, et une soif terrible la tenaillait depuis qu'elle avait reprit conscience. 

    Peut-être que la prêtresse serait utile, tout compte fait. 

    Almarine voulut se redresser, lorsque la porte s'ouvrit, mais la main ferme de Benvenuto l'en empêcha quand il se leva pour aller accueillir la religieuse si promptement appelée. 

    - Le bonjour, ma mère, lança-il. Hâtez-vous, j'ai eu tout le mal du monde à garder votre patiente alitée. 

    Il grimaça un sourire et revint s'asseoir près d'elle. L'humeur joyeuse de sa maîtresse semblait s'être propagée à l'ombrageux mellilanais : après tout, maintenant qu'elle était à Valacar, sa présence n'était plus vraiment qu'accessoire, et le répit était apprécié à sa juste valeur, quand bien même se retrouvait-il dans le rôle du garde malade. La figure vieillissante du soldat était encore rougie par l'effort et la chaleur, et il trahissait sa fatigue par ses gestes mesurés, la raideur quand il reprit sa place, non sans soulagement. 

    Almarine n'essaya même pas de faire bonne figure. Elle était aussi blanche que le linge qui lui couvrait le front, les cheveux en désordre et le corsage de sa robe délacé sur sa chemise pour la laisser respirer. Son regard, pourtant, n'avait rien perdu de sa vivacité, malgré l'épuisement manifeste, et c'est avec une gratitude sincère qu'elle salua la prêtresse.


    Re: Rosmarin ─ Mer 15 Aoû - 8:46
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    La vie à Valacar était assez paisible en général. Anastasie ne pouvait pas se plaindre d'une vie trop agitée, même si elle aurait sans doute aimé être un peu plus occupée encore pour éviter de ruminer ses idées noires. Tout était si tranquille ces derniers temps qu'en comparaison, n'importe quelle forme d'agitation pouvait prendre des proportions étonnamment grandes aux yeux des gens, et ce fut sans doute pour cette raison qu'Anastasie ne comprit pas grand-chose à ce qu'on lui voulait quand on vint la chercher.

    Quelqu'un n'allait pas bien, de toute évidence -on l'informa qu'il s'agissait d'une invitée du seigneur - mais la prêtresse ne put pas en apprendre beaucoup plus tandis qu'elle se dirigeait vers les appartements du baron pour en avoir le cœur net. Comme sa chambre était située juste en dessous le trajet n'était pas bien long mais suffit tout de même pour faire apparaître un air soucieux sur les traits de la frêle Anastasie. Elle espérait qu'il n'était rien arrivé de trop fâcheux, mais un accident pouvait toujours se produire et elle était bien placée pour en savoir quelque chose.

    Arrivée devant la porte, Ana marqua tout de même un temps d'arrêt. Elle prit une profonde inspiration avant de frapper légèrement pour s'annoncer, mais n'attendit pas de réponse avant d'ouvrir lentement la porte. Hors de question de faire attendre quelqu'un qui aurait besoin d'elle, mais il ne s'agissait pas non plus d'oublier toutes ses bonnes manières. Un homme l'accueillit très vite, et la prêtresse comprit qu'elle était apparemment attendue avec impatience. Anastasie se pencha légèrement en avant en signe de respect.

    -Bonjour, sire.

    Elle ignorait à qui elle avait affaire exactement et craignait de faire un faux pas qui serait mal interprété. Néanmoins il n'était sans doute pas le moment de s’appesantir sur ce genre de questions : elle n'était pas venue rencontrer tout le monde pour le plaisir mettre en évidence ses lacunes en terme d'étiquette. Il avait l'air d'avoir chaud lui aussi, et semblait assez fatigué. Il retrouva rapidement sa place tandis que son visage exprimait une forme de soulagement qui fit sourire un peu plus Anastasie. Il était rare qu'on soit content de voir entrer un prêtre de Tamas dans la chambre d'un malade.

    Garder les patients au repos est probablement une des tâches les plus difficiles de ma profession. On pourrait croire pourtant qu'avec cette chaleur ils apprécieraient de se tenir tranquille.


    Certains auraient bien tenté un trait d'humour sur le fait que certains « patients » d'un prêtre de Tamas bougeaient plus que d'autres, mais elle, elle ne se serait jamais risquée à telle plaisanterie. Elle doutait du bon goût de ce genre de réflexions, même si elle devait bien avouer qu'elle l'avait déjà entendue à plusieurs reprises sans que cela ne semble vraiment choquer l'auditoire. En tout cas, elle, elle appréciait beaucoup de se tenir tranquille quand il faisait si chaud ici. Au palais on pouvait sentir le vent, et on n'était pas trop loin des jardins pour trouver une ombre agréable. Descendre dans la ville pouvait vite devenir une épreuve, et Ana se souvenait très bien de son état lorsqu'elle avait dû monter jusqu'à la citadelle à pieds le jour de son arrivée... Et ce n'était que le printemps !

    Anastasie, comme on venait de le lui demander, se pressa de s'approcher du lit de la demoiselle. Celle-ci semblait bien pâle, plus encore que la prêtresse, et c'était suffisamment rare en Melilla pour être remarqué. Même si la demoiselle avec de si jolis cheveux roux en désordre ne devait pas avoir la peau bien foncée en temps normal, on voyait bien que c'était tout de même loin d'être naturel et qu'elle se trouvait mal.

    -Ma Dame,
    dit la prêtresse de sa petite voix toute douce pour la saluer.

    D'un coup d'oeil, elle remarqua tout de suite le linge posé sur sa tête, le corset délacé et l'air épuisé de cette femme. On avait déjà pris bien soin d'elle avant son arrivée, et cela ne pouvait que réjouir Anastasie dont le sourire s'élargit doucement.

    -Comment vous sentez-vous ?


    Elle se plaça à côté du lit, assez proche, non loin de l'homme qui l'avait accueillie ici mais sans lui accorder un regard ou presque, et ne quitta pas des yeux la dame. Elle ne la regardait pas vraiment des les yeux cependant, et ses joues rouges montraient bien que c'était surtout par timidité. Quoique, avec la chaleur, on ne savait pas forcément très bien où commençait la gêne et où elle finissait exactement.

    -Peut-être pourriez-vous m'expliquer ce qui vous est arrivé ? On n'a pas véritablement pris le temps de m'expliquer la situation, j'en suis désolée.

    Elle lança un regard discret en direction de l'homme qui avait veillée sur la malade jusque là, se demandant si sa réponse viendrait directement de la personne à qui elle s'adressait ou de celui qui l'avait veillée jusque là.


    Re: Rosmarin ─ Mer 15 Aoû - 13:01
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      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      Benvnuto esquissa un léger rire quand la prêtresse lui répondit, et jeta un regard appuyé à Almarine qui gisait sur ses courtepointes, avec cette expression typique qu'il avait quand il cherchait à lui faire entendre raison.

      -Ah, fit-il, vous entendez cela, ma dame? 

      Elle l'ignora avec superbe, et renonça à tenter de se redresser quand la jeune femme s'approcha du lit. Ysomir lui avait dit le plus grand bien de celle qui officiait au temple d'Aquila depuis le printemps, et Almarine, qui n'aimait guère la compagnie des clercs, s'en était trouvée bien soulagée. Elle le fut d'autant plus en constatant qu'elle n'était pas tout à fait la seule à souffrir de la chaleur, par ailleurs. Il était très manifeste qu'elles étaient toutes les deux faites pour vivre sous des climats bien différents. 

      - Elle s'est évanouie par cause de la chaleur, répondit Benvenuto quand Anastasie s'enquit de la raison de sa présence. Et elle s'est cogné la tête, ce faisant. 

      En guise de démonstration, sa grosse main rude souleva le linge qui couvrait le front de la patiente, laquelle lui fit un regard noir qui signifiait qu'elle aurait pu le faire, merci bien, mais qu'elle n'en avait pas la force sur l'instant, voilà tout. 

      - J'ai peut-être pris le soleil un peu plus que de raison, admit Almarine. 

      Ses yeux étaient encore vifs, mais la voix était bien faible. 

      - Nous étions dans la ville basse et j'ai du la porter tout du long, reprit Benvenuto. Elle ne s'est guère réveillée entre temps, et n'a vraiment repris conscience qu'une fois allongée ici. Je lui ai donné du vin, parce qu'elle avait grand soif. 

      L'homme s'exprimait avec circonspection, un peu, et l'on sentait l'effort pour se montrer le plus précis possible. Il avait visiblement l'habitude de prendre soin de sa maîtresse, aussi rétive fut-elle. 

      - C'est monseigneur Ysomir qui a insisté pour vous faire venir, précisa-il. 

      Le ton laissa clairement entendre que sans cela, cette tête de mule qu'était Almarine aurait laissé passer la chose et ne s'en serait pas plus souciée, ce qui était la plus pure vérité. Elle fit contre mauvaise fortune bon cœur, toutefois, et faute d'avoir la force de protester, s'abandonna sagement à la docilité qu'on attendait d'elle : au moins ce serait plus vite terminé.


      Re: Rosmarin ─ Mer 15 Aoû - 19:03
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      La dame semblait avoir un véritable ange-gardien pour veiller sur elle. L'homme qui se tenait à ses côtés ne tarda pas à soulever le tissu qui couvrait le front de la dame pour appuyer ses dire. Il expliqua clairement ce qui s'était produit, et on sentait tout le soin qu'il mettait à ne rien omettre dans son récit. La prêtresse lui adressa un sourire : beaucoup de choses seraient bien vite réglées si on avait toujours un témoin aussi précis des événements. Il suffisait d'entendre la voix encore faible de la dame pour se douter qu'elle aurait sûrement eu besoin de plus de temps pour expliquer tout cela, et elle n'aurait de toute façon pas pu savoir ce qui s'était passé durant son moment d'absence.

      -Vous avez de la chance, ma dame, de pouvoir compter sur quelqu'un qui prend si soin de vous.

      Anastasie avait récupéré le linge humide et observait avec attention la blessure de la dame quand l'homme précisa que c'était le baron qui avait tenu à ce qu'elle vienne ausculter la jeune femme. Cela ne la surprenait pas vraiment. Ysomir était un homme attentionné, elle avait eu l'occasion de l'observer, et il n'aurait sans doute jamais permis à un de ses invités de se passer d'une aide qu'il pouvait offrir bien volontiers. Anastasie le tenait en très haute estime en tout cas.

      -Monseigneur Ysomir a eu raison. Pour être honnête, je préfère qu'on m'appelle pour rien plutôt qu'on ne m'appelle pas alors que j'aurais pu être utile, et je pense qu'il partage cette opinion.

      Anastasie lança un regard à l'unique homme de la pièce, pressentant qu'il serait de son avis, du moins en ce qui concernait cette personne-ci. Elle laissa un silence, tout en continuant de sourire à la dame allongée. Voilà qui ressemblait à une désagréable mésaventure, mais qui ne devrait pas vraiment avoir de conséquences. Anastasie ne s'inquiétait pas trop, et elle préférait quand c'était ainsi. Cela ne l'empêchait pas d'avoir tout un tas de petites questions à poser pour essayer de déterminer ce qui avait plongé la demoiselle dans cet état, pour éviter que cela ne se reproduise. Elle pourrait dire qu'un peu de sommeil et d'ombre suffirait, et s'en aller jouer les prêtresses occupées, mais c'était loin d'être son genre.

      -Vous disiez que c'était le soleil... Si c'est le cas, j'imagine que cela vous est déjà arrivé auparavant ? Vous en aviez déjà discuté avec quelqu'un qui puisse vous aider ?


      Il fallait que la dame se tienne prête, parce qu'Ana n'en avait pas fini. Tout allait devoir y passer : si elle avait bien mangé, si elle faisait de l'exercice quand c'était arrivé, si elle avait bu beaucoup d'eau... Elle préférait poser les questions une à une pour être certaine qu'on n'oublie pas de répondre à une seule d'entre elle, qui risquait de passer à la trappe si on en lançait trop d'un coup. Même si elle paraissait certaine que tout cela venait de la chaleur – ce qui était parfaitement possible- Ana préférait s'assurer qu'il n'y avait rien d'autre qui pourrait la tirer vers le bas.


      Re: Rosmarin ─ Mer 15 Aoû - 19:50
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        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        Aux premières paroles de la prêtresse, Benvenuto bomba le torse et décocha un regard entendu à Almarine. Il adorait qu'on lui donne raison, tiens, et surtout quand il s'agissait d'elle. 


        - Je comprends pourquoi sa seigneurie en a dit tant de bien, c'est une dame tout à fait raisonnée, dit-il avec une intense conviction, non sans malice. 

        Il glissa un regard espiègle à sa maîtresse qui leva les yeux au ciel en soupirant. 

        - Oh, de grâce, ne l'encouragez pas, sans quoi on ne me laissera plus faire un pas dehors sans escorte ni palanquin. 

        C'était déjà plus ou moins le cas, mais la présence de Benvenuto s'imposait toujours comme une évidence parce qu'il ne quittait jamais l'ombre de la peintre que lorsqu'Ysomir était dans les parages. C'était un accord tacite, depuis sa dernière visite, et chacun s'y était fait. Une unique exception à une règle immuable, et ce n'était pas vraiment la seule chose qui était en passe d'être bousculée par les derniers jours. Elle se laissa toutefois examiner sans rechigner, ne serait-ce que parce qu'elle se sentait incapable de faire le moindre geste. Elle esquissa pourtant un hochement de tête en réponse à la question d'Anastasie. 

        - Presque chaque été, et plus encore depuis que je suis à Aquila. 

        Elle s'interrompit un instant, parce que lui vint la pensée qu'au vu de la façon dont allaient les choses, elle risquait d'en souffrir encore longtemps. Le sourire qu'elle esquissa, quoique faiblard, n'échappa bien évidemment pas à Benvenuto qui toussota discrètement derrière sa main, l'air de rien. 

        - Je n'ai jamais vraiment supporté les fortes chaleurs, reprit-elle, l'air de rien. En Sairdagne, c'est autrement plus supportable, et j'imagine qu'il me faudra encore les subir un moment avant de m'y accoutumer. Je me contente d'ordinaire de me protéger du soleil et d'éviter de sortir aux heures les plus chaudes, mais il faut croire que cela n'a pas suffi aujourd'hui. 

        - Ma dame s'est contentée de faire avec depuis toujours, ajouta le soldat, un léger reproche dans la voix. Messire son père en souffre également, il faut croire que cela lui est passé dans le sang. L'apothicaire lui faisait un remède pour cela, mais je n'ai jamais vraiment su ce qu'il y mettait. 

        Almarine grimaça à cette seule évocation. 

        - ça n'était guère utile, de toute manière. Il me faut généralement rien de plus que du repos.


        Re: Rosmarin ─ Mer 15 Aoû - 21:43
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        -Je ne suis pas certaine qu'il existe un quelconque remède à ce genre de choses, sire. Il faut rester au frais, à l'ombre le plus possible, boire beaucoup, et ne pas avoir le ventre vide. Aussi, il faut éviter de faire des efforts trop importants. Comme le dit ma dame, le repos est le meilleur conseil que je puisse donner. Mais j'ai cru comprendre
        , termina la prêtresse en se tournant vers la pauvre rousse bien pâle allongée sur le lit, que vous aviez quelques difficultés à rester tranquille.

        Il y avait un peu de malice aussi dans la voix d'Anastasie cette fois, parce qu'elle savait qu'elle pourrait compter sur le témoignage de cet homme qui lui avait dit d'emblée que sa patiente n'appréciait pas l'idée de rester alitée. C'était pourtant ce qu'il y avait de mieux à faire, surtout après avoir saigné. Si les malaises de la demoiselle étaient si fréquents, son entourage avait dû être bien plus effrayé par la chute et le sang que par le reste, en particulier quand on savait combien certaines blessures, même petites, pouvaient saigner.

        Le plus dangereux est sûrement la chute, et si vous êtes particulièrement sujette à ces évanouissements je suis désolée mais je ne peux qu'encourager le fait que vous ne sortiez pas seule vous promener par cette chaleur. Ce que vous avez à la tête a pu effrayer un peu, parce que ce genre de plaie saigne abondamment, mais ce n'est pas quelque chose de bien grave. Avoir quelqu'un auprès de vous peut vous éviter de bien plus fâcheux incidents.

        Anastasie n'aimait pas faire la leçon, et ça ne lui ressemblait guère de toute manière. Elle prodiguait toujours ses conseils avec plus de bienveillance pour l'avenir que de reproche pour le passé, à moins qu'on ne s'amuse délibérément à faire tout l'inverse de ses prescriptions juste devant elle. Si la dame voulait se lever, elle l'en empêcherait d'un air sévère. Mais tant qu'on écoutait convenablement ce qu'elle avait à dire, la douceur était son maître mot.

        -C'est pour cela que j'insiste pour que vous restiez allongée. En plus du mal être que pourrait provoquer un nouvel évanouissement, vous pourriez vous blesser davantage. Je conçois que vous puissiez vous ennuyer, bien sûr, mais... C'est ce qu'il y a de mieux à faire. Et puis, vous êtes en bonne compagnie.


        Rester allongée ne voulait pas dire cesser toute activité. Elle pouvait discuter, si les interlocuteurs se donnaient simplement la peine de la rejoindre et qu'elle acceptait de les recevoir. Cela excluait sans doute les discussions trop sérieuses, mais elle devait bien avoir quelqu'un avec qui discuter tranquillement. L'homme qui était là, Anastasie, qui se prêterait volontiers au jeu si sa présence pouvait distraire une malade, ou peut-être même le baron puisqu'elle était son invitée.


        Re: Rosmarin ─ Ven 24 Aoû - 18:47
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          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Benvenuto opina vivement du chef à chaque parole de la prêtresse, et lorsqu'elle fit remarquer qu'elle avait compris à quel point Almarine ne tenait pas en place, il lui fit encore l'un de ces regards appuyés qui signifiaient à l'ordinaire quelque chose comme "je te l'avais bien dit". La peintre avait déjà ouvert la bouche pour se récrier, mais se ravisa, parce qu'il était inutile de songer à le nier : c'était bien trop évident d'une part, et de l'autre, c'était inutile de chercher à tromper qui que ce soit. 

          - Il me faut l'admettre, je ne tiens guère en place quand j'ai à faire, dit-elle avec un soupçon de contrariété. 

          Malgré son état de fatigue, le regard demeurait vif sous ses paupières un peu cernées : l'éclat orageux du caractère et son impétuosité semblaient d'autant plus évidents qu'elle était clouée au lit. La frustration de devoir faire une croix sur le restant de sa journée ajoutait encore à l'ensemble et si elle n'avait pas été si épuisée, sans doute qu'elle aurait fait les cent pas dans la chambre sans plus pouvoir se refréner. En outre, l'irruption de la prêtresse, quoiqu'émanant d'une bonne volonté de la part de son entourage, l'irritait un peu, à présent qu'elle réalisait dans quel état on la voyait. Elle se rassura comme elle le pouvait, se disant qu'elle avait sans doute l'habitude de rencontrer ses ouailles sous un jour peu reluisant.

          - Je ne sors jamais seule de toute manière, que ce fut sans Benvenuto ou bien mes apprenties, reprit-elle, mais je crois bien que même si on me laissait faire -ce qui semble hors de question pour l'heure- je ne pourrais mettre un pied devant l'autre. Je me dois de me ranger à vos sages paroles, ma mère, et puis je suis bien trop lasse pour songer à aller à l'encontre de votre volonté, en sus de celle de Benvenuto et de monseigneur Ysomir. 

          - Rajas soit louée, ricana son valet, il vous faut donc pareille coalition pour vous faire entendre raison ? Je saurais m'en souvenir, croyez-moi.

          Il reprit néanmoins son sérieux, et avant qu'Almarine ait pu esquisser le moindre geste, s'empressa d'éponger hâtivement un mince filet de sang qui suintait de sa blessure. 

          - Au moins ce n'est rien de grave, reprit-il, il est vrai que ce n'est guère inhabituel qu'elle se blesse de la sorte. On ne peut toutefois en vouloir à monseigneur le baron de s'être inquiété quand il m'a vu revenir avec ma dame dans les bras et son front tout en sang. 

          Il eut un petit raclement de gorge confus, sans doute désolé de son irruption quelque peu fracassante et de toute l'agitation qui s'en était suivie. C'était plutôt ordinaire pour Almarine et pour lui, beaucoup moins pour Ysomir, sans doute, et quelque chose lui disait que la peintre et la prêtresse avaient tout intérêt à s'entendre, parce qu'on risquait de l'appeler très souvent à son chevet, fut-ce pour des broutilles. Benvenuto ne pensait pas trouver quelqu'un qui s'inquiétât plus que lui, et pourtant, c'était possible. Cette pensée ne manqua pas de le faire sourire sous sa barbe. 


          - Il devra s'y faire, lui aussi, dit Almarine à voix basse, le ton un rien boudeur. Non que je n'apprécie qu'on prenne soin de moi, mais enfin, à l'en croire, je suis à l'article de la mort. 

          Ses forces lui revenaient visiblement, parcimonieuses, et avec elle, son agitation coutumière. Une impatience tendue l'agitait, et elle ferma les yeux un instant, puis les rouvrit tout à coup. 

          - Oh, fit-elle, j'avais tant à faire ce jour... Benvenuto, où sont les filles ? 


          - Du calme, ma dame. Elles sont restées chez le marchand de couleurs avec Renaud, ils pourront bien se débrouiller sans vous quelques heures. Aélis a pris avec elle la liste de ce que vous aviez demandé, et ils iront tantôt chercher le lé de toile chez le tisserand. Le reste attendra bien demain. 

          Le ton de l'homme était bienveillant, mais non dépourvu d'un peu d'amusement stoïque alors qu'il demeurait patient face à l'entêtement légendaire de sa patronne. 

          - Vous avez entendu la mère Anastasie, vous devez vous reposer. Cela implique de ne pas vous préoccuper de vos travaux pour aujourd'hui. 

          Almarine avait sa mine des mauvais jours quand elle se redressa et fit un signe de main impatient. 

          - Donne-moi au moins de quoi dessiner, sans quoi je vais devenir folle. 

          Non sans un rire, il s'exécuta aussitôt et s'en fut fouiller dans les quelques caisses qui gisaient dans un coin et d'où l'on voyait émerger une forêt de pinceaux et de fournitures de peinture. Il en tira un gros carnet et quelques craies de couleurs qu'il posa près d'Almarine, puis s'inclina. 


          - Ma mère, je vous confie notre patiente pour un moment, je vais aller prévenir monseigneur le baron qu'elle est saine et sauve, et qu'il faudra sans doute renforcer la garde devant la chambre par peur qu'elle ne s'échappe à la faveur d'un instant d'inattention. 

          Il s'éclipsa avec un sourire espiègle avant que sa maîtresse eut pu répondre, et elle ne put qu'adresser un regard noir au vieil homme qui s'en allait au pas de course jusqu'à la porte. Sa contrariété s'effaça cependant quand elle s'assit plus confortablement, les genoux repliés contre elle pour servir de support aux pages de son carnet qu'elle feuilleta avec satisfaction, du bout de ses longs doigts encore tachés d'encre et de pigments. Après un instant, elle resserra les lacets de son corsage et porta la main à ses cheveux, puis, avec un soupir las, renonça finalement à se donner une mise plus convenable. Elle semblait avoir pleinement repris ses esprits, et assez d'énergie pour se tenir assise, confortablement lovée dans les draps et les courtepointes du lit. Les circonstances étaient étranges, et plus encore le fait de constater que même si peu de temps après son retour, elle se sentait comme chez elle, ici. Déjà, la pagaille qui l'accompagnait avec son atelier avait commencé à reprendre ses droits dans un coin des appartements, le même qu'elle avait occupé l'année précédente. 

          Finalement, ses yeux très bleus revinrent se poser sur la prêtresse. Elle n'aimait pas être ainsi vue en position de faiblesse, mais enfin : la jeune femme assise au pied du lit n'avait rien des mines sévères de prélats qu'elle fuyait d'ordinaire pour leurs sermons et leurs reproches sur sa conduite, et elle doutait que ce fut d'elle qu'elle eut à craindre quelque jugement. Sans doute ne la voyait-elle pour l'heure que comme une invitée du baron, mais à son grand désarroi, elle remarqua que quelques-uns de ses vêtements étaient bien visibles, déposés avec soin sur un coffre à quelques pas de là. Elle n'était pas certaine de savoir que répondre à une question indiscrète à ce sujet, faute d'avoir elle-même toutes les réponses en main sur son avenir à Valacar. 

          Almarine se racla la gorge, consciente du silence gênant qui s'était installé. 

          - J'ai manqué de vous remercier, ma mère, dit-elle en posant sur la prêtresse un regard plus aimable. Voudriez-vous rester un moment ? Je ne connais guère de monde ici encore, et puisqu'il semble que je sois destinée à y demeurer quelques temps, il me plaît d'avoir un peu de compagnie. 


          Re: Rosmarin ─ Ven 24 Aoû - 21:14
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          La prêtresse était assez discrète pour qu'on l'oublie facilement, et il n'avait jamais été très plaisant pour elle d'être au centre de l'attention. Dès qu'elle eut finit de dire ce qu'elle avait à dire, elle se tut simplement et recula même d'un pas, laissant la dame discuter avec celui qui avait pris soin d'elle jusque là, même si certains mots lui étaient visiblement adressés. Quand elle aperçut le sang qui coulait légèrement de la blessure, Anastasie entama un mouvement pour l'essuyer mais l'homme, Benvenuto si elle avait bien suivi, fut plus rapide qu'elle et que la patiente également. La clerc lui adressa un hochement de tête accompagné d'un doux sourire pour le remercier, et finit par s'asseoir tout au bout du lit, veillant à prendre le moins de place possible pour ne pas déranger alors même qu'elle ne prenait pas beaucoup de place tout court.

          Sa présence ne semblait pas vraiment requise. Elle avait donné les conseils qu'elle devait donner, et la dame ne semblait pas assez mal en point pour qu'il faille véritablement rester à son chevet. Il lui faudrait du repos et de la tranquillité, et n'importe qui pourrait veiller à ce qu'elle en jouisse, et il n'y avait sans doute que son caractère qui rendait cette surveillance bienvenue d'après ce que la prêtresse avait compris. Mais comme on l'avait appelée et qu'on n'avait pas encore trouvé sa présence superflue, Anastasie préférait rester là. Elle n'avait rien de bien urgent à faire, de toute façon, et dans ces cas là il valait bien mieux veiller sur ceux qui pourraient en avoir besoin. Elle n'était pas du genre à ne pas accorder toute l'attention qu'il faudrait à une patiente, même lorsque tout semblait en bonne voie.

          -Le sang impressionne toujours, ma dame, mais je ne doute pas que si monseigneur le baron vous voyait à présent il serait déjà rassuré
          , répondit Anastasie avec sa douceur coutumière au ton légèrement boudeur qu'elle décelait chez la dame. Et si Ysomir n'était pas rassuré à la vue de son invitée, voir le calme de la prêtresse ne tarderait sans doute pas à le soulager. Au pire des cas elle trouverait les mots pour l'apaiser, il n'y avait pas à en douter.

          Quant à apaiser la patiente... Elle avait semblé assez tranquille et avait avoué elle-même qu'elle ne se sentait pas la force de vagabonder. Ses yeux fermés auraient pu faire penser à une certaine faiblesse, mais elle les rouvrit si vite et sembla soudainement si agitée qu'Anastasie en fut assez surprise. Elle ne quitta plus la dame des yeux, et hocha vigoureusement la tête en entendant Benvenuto rappeler qu'elle avait conseillé le repos, et qu'il valait mieux ne pas trop se faire de soucis. Ce rappel ne fut pas au goût de la dame, visiblement, dont le visage avait bien mauvaise mine sans que cela ait le moindre rapport avec son état de santé cette fois. Au moins sa demande fut raisonnable et personne n'eut la moindre objection à faire quant à l'idée de la laisser dessiner. Au contraire même, Anastasie était ravie de la voir si prompte à trouver de quoi s'occuper sans risque. Qui sait, si elle se laissait absorber par son œuvre, peut-être qu'elle ne verrait pas le temps passer et que son repos en serait facilité.

          La prêtresse se retourna et suivit du regard l'homme qui se dirigea vers un coin de la pièce. Beaucoup de matériel s'y trouvait, ce qui piqua bien entendu la curiosité d'Anastasie. Il ne fallait pas grand-chose pour l'intriguer, cela-dit, mais elle se trouvait dans les appartements du baron et elle ignorait qu'il possédait tout ceci.Enfin, c'était peut-être à la dame, et on avait pu les lui porter ici pour qu'elle soit rassurée quant à ses possessions. Elle espérait simplement qu'on ne lui demanderait jamais de trouver quelque chose dans toutes ces fournitures, parce qu'elle se sentait bien incapable d'en nommer la moitié correctement. Le moment lui sembla opportun pour s'éclipser : la dame trouvait de quoi s'occuper et avait repris quelques couleurs. Mais son ange-gardien avait visiblement pris la même décision avant elle, et Ana n'eut d'autre choix que de rester assise au bout du lit avec un air gêné tandis qu'il se dirigeait vers la sortie.

          -Je ne pense pas qu'une garde renforcée soit très cohérente avec la tranquillité d'esprit que nous lui souhaitons,
          répondit néanmoins la prêtresse avec le même sourire avant que le héros du jour ne quitte la pièce.

          Reportant son attention sur la dame, Anastasie guetta le moindre signe de faiblesse de la part de sa patiente même si dans le lit, elle ne risquait vraiment pas grand-chose. Il ne se passa rien, cependant, et elle avait repris assez de force pour s'installer confortablement et resserrer son corsage . Anastasie ne fit aucun commentaire. Elle n'osait pas quitter la pièce mais sentait néanmoins que sa présence n'était pas vraiment justifiée. Comme on lui avait confié la mission de veiller sur la dame elle ne pouvait pas s'en aller, ça ne voulait pas dire que tout ceci la mettait véritablement à l'aise. Quand elle aperçut les yeux bleus de sa patiente se poser sur elle, la prêtresse ne put pas s'empêcher de détourner le regard, et ses joues n'étaient plus rouges seulement à cause de la chaleur.

          La dame finit par se racler la gorge et prendre la parole, trouvant sans doute qu'Anastasie était de bien mauvaise compagnie puisqu'elle n'avait pas décroché un mot. La prêtresse s'en voulut un peu de ne pas être plus bavarde, mais elle n'était que rarement inspirée pour entamer une conversation.

          -Je ne pense pas qu'on me pardonnerait de si tôt si je vous laissais seule maintenant, mais je vous avoue que je préfère tout de même que l'invitation vienne de vous,
          répondit timidement Anastasie. Quant à me remercier ce n'est vraiment pas nécessaire, je n'ai fait que me rendre utile, ma dame.

          Il n'aurait néanmoins pas été très aimable de s'arrêter ainsi, en particulier lorsqu'on exprimait le désire d'avoir de la compagnie, et pas seulement une marionnette posée dans un coin et qui ne vous lâchait pas des yeux.

          Vous êtes venue pour réaliser une œuvre d'art ?
          Finit-elle par demander. Elle disait devoir rester un moment et possédait assez de matériel pour suggérer que ce n'était peut-être pas qu'un simple passe-temps. Mais la question était sans doute assez indiscrète, et elle n'aurait peut-être pas dû se permettre de questionner une invitée du baron sur la raison de sa venue. Dans le doute, elle posa une autre question. J'imagine que vous avez des sujets de prédilections ?

          Anastasie aurait presque prié pour entendre en réponse que la dame aimait représenter les Trois dans ses dessins, voilà qui aurait au moins été un sujet à propos duquel elle aurait eu quelque connaissance. Ce n'était pas qu'elle n'appréciait pas l'art, mais elle n'y connaissait pas grand-chose, tout simplement, et craignait de laisser bien vite paraître son ignorance. Elle se rappela alors qu'elles n'avaient pas véritablement été présentées et qu'elle ne savait rien, au fond, de la personne qu'elle avait en face d'elle. Mais elle avait déjà posé assez de questions pour ne pas oser en ajouter encore une autre, au risque de se montrer bien trop curieuse en une seule fois. Ce n'était pas toujours une qualité.


          Re: Rosmarin ─ Jeu 30 Aoû - 20:29
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            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            Dans le moment de silence qui suivit les paroles de la prêtresse qui s'était assise timidement au bout du lit, Almarine perçut un peu tard le malaise qui s'était insinué. Elle avait la tête encore trop embrouillée, les pensées trop vagabondes et l'énergie trop peu vivace pour s'être soucié, jusque-là, de la gêne qu'elle aurait pu ressentir à se sentir de la sorte délaissée par les propos échangés avec Benvenuto. C'était quelque chose de courant, toutefois, parce que l'attention volatile de la peintre ne s'attachait pas toujours à ce genre de détails, et qu'elle négligeait un peu trop souvent les éléments les plus discrets de son environnement.

            Le manque d'assurance absolument flagrant de la jeune femme était de nature à user sa patience, de surcroît, mais elle était fort heureusement d'humeur adéquate, quoique fort contrariée par les évènements du jour. Elle pouvait bien faire un effort, d'autant qu'elle avait saisi à quel point Ysomir la tenait en amitié.

            - Je suis navrée, ma mère, je pensais que nous avions été présentées. Ysomir m'a parlé de vous, mais je constate qu'on a négligé de rendre la pareille. Je m'appelle Almarine, de Servalan.

            Elle fit une pause, et il fut évident qu'elle choisissait soigneusement ses mots, beaucoup mieux que lorsque le prénom du baron lui avait échappé sans qu'elle n'y mette les formes ordinaires qu'elle veillait à conserver. Ses yeux bleus fixaient la prêtresse avec attention, comme pour la jauger, estimer ce qui pouvait, ou ce qui devait être dit.

            - Je suis effectivement artiste, c'est mon métier. Je suis venue livrer une commande à monseigneur le baron et il se trouve que j'ai de nouveau quelques projets en tête pour les semaines à venir. Il m'a fait l'honneur de me faire l'invitée de sa demeure, ce pourquoi je me trouve ici.

            Prudence était mère de sûreté, et Almarine opta finalement pour l'essentiel, sans rien dévoiler de plus. Si Anastasie était un rien observatrice, elle décèlerait sans doute quelques détails qui en disaient un peu plus long sur la nature de sa présence ici, si ce n'était pas déjà fait en voyant avec quel empressement le baron avait prit soin d'elle. Pour tout dire, elle ne savait pas vraiment comment formuler la chose. Il n'y avait rien d'officiel, après tout, les aveux mutuels qui avaient été échangés dans le secret ne regardaient qu'eux, mais elle sentait venir le temps délicat où il faudrait bien faire un choix : elle le connaissait bien assez pour savoir qu'il rendrait publique leur liaison dès qu'il en aurait la moindre occasion, mais étrangement, ce n'était pas quelque chose qui lui venait avec autant d'aisance, autant pour se protéger elle-même et sa réputation, que parce qu'en définitive, si ce n'étaient leurs sentiments mutuels, il n'y avait rien de gravé dans le marbre.

            A nouveau, le silence s'était insinué, et elle avait omis le reste de la question. Elle tâcha de paraître aimable, et lui fit un sourire, quand elle répondit :

            - Les portraits ont ma faveur, mais j'ai reçu commande de beaucoup d'autres choses, selon les volontés de mes mécènes. C'est d'ailleurs cela que je suis venue porter : j'ai fait un portrait de monseigneur Ysomir lorsqu'il m'avait conviée à Valacar l'an passé. La guerre fut hélas une interruption malheureuse dans mon travail.

            Une pause, puis, dans un froissement, on entendit crisser le trait sur le papier du carnet ouvert sur ses genoux. C'était plus un exercice machinal qu'autre chose, mais cela lui occupait l'esprit et la main, c'était au moins cela de gagné sur l'ennui qui menaçait. L'inaction lui était toujours aussi insupportable, c'était une évidence qui s'imposait dans chacune des attitudes et des gestes de cette petite femme sèche, à la mine sévère.

            - Avez-vous quelqu'intérêt pour la peinture ? Demanda-elle enfin, un peu distraitement.


            Re: Rosmarin ─ Ven 31 Aoû - 21:19
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            Anastasie se sentit un peu coupable. Peut-être qu'au lieu de s'intéresser à la profession de la demoiselle elle aurait mieux fait de s'intéresser à son identité. En y réfléchissant bien il aurait sans doute été assez impoli de lui demander de but en blanc de se présenter, et comme elle l'avait déjà fait elle-même elle ne voyait pas de moyen de suggérer la chose. Enfin, la curiosité de la prêtresse fut aussi bien contentée que si elle avait osé demander réellement ce qu'elle souhaitait savoir, même si la réponse de la dame ne manqua pas de soulever d'autres interrogations.

            Anastasie ne put pas masquer le mélange de surprise et d'intérêt qui passa sur son visage quand elle entendit simplement le prénom du baron pour parler de lui. La demoiselle ne semblait pas du genre à se laisser aller à la familiarité avec n'importe qui. Elle avait un air sévère, un je-ne-sais-quoi de rigide ou peut-être de froid, qui ne faisait que mettre en évidence ce qu'elle venait de dire. La question se posait alors : pourquoi ? En rassemblant les maigres informations dont elle disposait, la prêtresse en vint bien sûr à la conclusion qu'il ne s'agissait pas d'un manque de respect. Le baron s'était tant inquiété pour elle, l'avait conduite dans ses appartements, avait fait chercher Anastasie... Ils devaient sûrement mieux se connaître que ce qu'elle avait cru au premier abord.

            Elle avait l'air de s'attendre à ce qu'on lui ait parlé d'elle - en tout cas bien plus qu'Ana qui se demandait avec un peu d'inquiétude ce qui avait pu être dit à son sujet. Le baron avait mentionné une femme une seule fois, dans les souvenirs de la prêtresse en tout cas, mais il n'avait pas dit grand-chose d'elle et certainement pas son nom. Il avait dit qu'il voulait la revoir, mais qu'il ne pouvait pas la rejoindre, et qu'elle était la solution à ses problèmes. L'intérêt nouveau que porta Anastasie à madame de Servalan n'eut sans doute rien de discret. Elle doutait cependant d'avoir vu juste: elle n'avait aucune preuve. C'était sans doute son côté romantique qui prenait le dessus et lui faisait entrevoir des possibilités pareilles, mais comme elle avait promis de ne jamais trahir la confiance du baron elle s'abstint bien évidemment de toute question ou de tout commentaire. La dame ne donna pas, par la suite, d'information qui puisse aider Ana à démêler ses idées de la réalité, et la prêtresse remarqua simplement qu'elle avait repris le titre du baron pour parler de lui. Les réponses concernant plus directement son art lui permirent visiblement de se concentrer à nouveau sur son dessin, et elle fut bien heureuse d'entendre qu'on lui posait une question. Voilà qui éviterait sans doute quelques sujets un peu trop sensibles ou indiscrets qui risqueraient de lui venir à l'esprit et donc de lui échapper si rien ne venait guider la discussion. La prêtresse passa une main dans ses cheveux avant de la ramener sur ses genoux, avec l'autre. Comme elle peinait à les garder immobiles, elle avait toujours l'air mal à l'aise quand elle ne s'en occupait pas. Tenir le mâlâ de Florimond et jouer avec les perles lui permettait souvent de garder une apparence plus sérieuse et contenue, lorsqu'elle n'avait rien à faire se ses dix doigts, mais elle l'avait laissé là où elle dormait ce jour là. Il fallait dire qu'on ne lui avait pas laissé le temps de se pencher sur la chose.

            - Pour être franche, je n'y connais absolument rien. Cela ne veut pas dire que je ne m'y intéresse pas, néanmoins, et j'ai toujours grand plaisir à admirer une oeuvre d'art. Il est vrai que je côtoie principalement celles qui se trouvent dans les temples, comme vous vous en doutez sûrement...

            Anastasie se perdit un instant dans ses souvenirs. Elle en avait vu beaucoup, des temples, et chacun avait une décoration bien à lui. Les dieux se trouvaient loués sous différentes formes: peintures, sculptures, tentures parfois, et partout on avait une oeuvre dont on était fier et qu'on n'avait généralement pas manqué de vanter à la prêtresse qui passait par là. Parfois, Ana avait souvenir aussi de s'être arrêtée devant une statue qu'elle voyait tous les jours, avec le sentiment perturbant de la voir réellement pour la première fois. Elle l'observait alors longuement et dans les moindres détails, la trouvant subitement plus belle et plus mystérieuse encore.

            - Vous devez être une remarquable peintre, si monseigneur le baron vous a confié son portrait et vous accueille à nouveau ici.


            Anastasie faisait ce compliment avec une bienveillance sincère, et n'aurait jamais osé glisser ainsi ni mépris ni suspicion. Elle n'osa pas non plus sous-entendre qu'il prenait bien soin d'elle et de ses talents, ne perdant pas de vue qu'il était fort possible qu'elle se méprenne sur la situation. Un bruit attira l'attention d'Ana, qui tourna vivement la tête en direction de la porte et du couloir, mais personne ne sembla vouloir entrer et elle reporta bien vite son attention sur le carnet que la peintre tenait entre ses doigts.

            - Oserais-je vous demander ce que vous dessinez ?

            Sa voix se faisait bien timide. Elle n'osait pas essayer de se redresser pour voir par dessus: ce serait ridicule, impoli et inutile. La curiosité la poussait néanmoins à poser la question et le sujet semblait si anondin qu'il devait sans doute être inoffensif.


            Re: Rosmarin ─ Sam 1 Sep - 12:56
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              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              Comme si la conversation arrivait enfin sur des sujets moins périlleux pour sa vie privée, Almarine se fendit d'un sourire aimable envers la petite prêtresse, et sa tête oscilla légèrement de côté pour l'observer avec un brin plus d'attention. Les yeux très bleus, profonds comme des gouffres d'océan, la fixaient sans trop de détours, et sans non plus se préoccuper de la gêne que cela pourrait lui inspirer. Almarine était ainsi, elle avait toujours été ainsi, avec son regard trop perçant, et sa façon de dévisager les gens comme un chat qui se demande de quelle manière il se jouera de sa proie. Finalement, la main se mit en mouvement, une fois de plus, alors qu'elle baissait enfin les paupières pour se concentrer sur son dessin. Elle tourna une page, et de nouveau le crissement de la mine se fit entendre.

              - La connaissance et le goût sont deux choses bien distinctes, répondit-elle avec malice. Je préfère bien souvent côtoyer ceux qui aiment les belles choses plutôt que ceux qui savent. Les premiers ont l’enthousiasme amusant de la découverte, les seconds souvent bien trop de discours ennuyeux suspendus à la bouche.

              Une pause, songeuse, puis elle reprit :

              - J'ai passé des heures dans les temples et les chapelles à copier des œuvres. Il y en a de fort belles, au temple d'Aquila, ce me semble. Je n'avais eu le temps de les voir bien longtemps, l'an passé, j'espère en avoir plus, cette fois.

              Le compliment de la prêtresse n'attira pas immédiatement la gratitude d'Almarine, et pour cause : difficile de déceler ce qui tenait de la flatterie, de l'ironie, ou des simples convenances. La peintre l'examina un instant, dardant à nouveau son regard bleu sur elle, et puis esquissa finalement un sourire alors qu'elle courbait gracieusement le chef en remerciement. La nuque longue ployait comme une gorge de cycgne sous les lourdes tresses rousses entrelacées autour de sa tête, et étrangement, malgré la fatigue et l'allure bien peu digne qu'on lui trouverait en cet instant de faiblesse, la peintre retrouvait déjà ses manières altières de grande dame. Elle n'arrivait pas encore à bien discerner le caractère de la petite mère tamaste, et sa méfiance habituelle la poussait encore à s'en défier quelque peu : pourtant, malgré la maladresse timide de la jeune femme, elle lui trouvait une douceur bienveillante qui était plaisante. Si la prêtresse avait la confiance et l'amitié du baron, elle n'avait pas vraiment de raisons de se garder d'elle, pour savoir fort bien à quel point il ne les accordait pas si aisément.

              - C'est une chose dont je m'enorgueillis, répondit-elle, sans pouvoir tout à fait tempérer le sourire qui lui venait. Mon travail a eu l'honneur d'être au goût de monseigneur.

              Le travail, et pas que, mais n'était pas né celui qui lui ferait avouer cela aussi facilement. Pourtant, cette pensée lui faisait naître une drôle d'impression au fond du coeur, quelque chose auquel elle n'était pas vraiment habituée. Cela passa brièvement sur son visage, émoussant la froideur d'une sorte de ravissement secret dont elle taisait le nom.

              Lorsqu'Anastasie demanda à voir son dessin, elle hésita un instant, et puis fit une petite moue contrite.

              - Ce n'était qu'un exercice pour me dégourdir la main, dit-elle en se penchant pour lui tendre le carnet ouvert.

              Sur le blanc de la page, le stylet avait tracé le contour du profil de la prêtresse. Quelques traits à peine, le contour du visage, l'esquisse de la chevelure, quelques détails. Après tout, c'était cela qu'elle préférait : comme si de coucher l'image des autres sur le papier l'aidait à mieux les cerner, et de les observer avec attention pour en reproduire l'apparence et les expressions lui donnait une acuité qu'elle ne pouvait avoir d'ordinaire. C'était sa façon à elle de découvrir les autres, de les réduire à quelques tracés rapides, d'apprendre à les connaître par la façon dont leurs yeux, leurs traits, leurs gestes s'animaient par la parole et par le reste.

              - J'aurais peut-être dû vous demander permission d'abord, reprit-elle. Mais ainsi que je l'ai dit, les portraits ont ma préférence.

              D'un geste, elle tourna la page, et lui montra ce qu'elle avait fait plus tôt : encore un autre croquis, à peine plus achevé. Des lignes pures, déliées comme une calligraphie, qui avaient capté la silhouette de la jeune femme. Du bout des doigts, elle feuilleta le carnet, et puis l'ouvrit ailleurs pour lui montrer quelques dessins qu'elle avait fait des statues du temple, et de quelques peintures qu'on y trouvait là.

              - Tenez, j'avais fait cela au temple, l'an passé.


              Elle aimait souvent montrer aux gens les dessins qu'elle faisait des lieux qui leur étaient familiers, non par fierté, mais parce c'était toujours quelque chose de touchant que de voir des choses connues à travers l’œil d'un peintre. L'on voyait aussi ce à quoi son regard à elle s'attachait : des silhouettes de fidèles, des fragments de lumière, des détails, encore. On ne trouvait guère, dans ces esquisses, de figure entière : elle semblait découper le monde en petites parcelles, pour mieux capter les joliesses infimes qui se glissaient à la faveur d'un rayon de soleil sur une couronne de fleurs, dans les mains jointes sur un chapelet, dans les lignes pures d'une voûte dont elle avait reproduit les nervures, ou dans cette silhouette solitaire qui s'attardait entre les ombres jetées sur le parchemin à grands lavis de fusain et de craie.


              Re: Rosmarin ─ Sam 1 Sep - 22:13
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              Madame de Servalan n'eut pas l'air enchantée à l'idée de montrer par quel motif elle noircissait sa page. Anastasie s'en voulut d'avoir posé la question et à vrai dire elle allait ajouter qu'il n'était pas obligatoire du tout qu'elle accède à sa demande si cela la mettait mal à l'aise. Après tout voilà bien peu de temps qu'elle avait le carnet entre les mains, elle n'avait probablement pas terminé et cela pouvait en déranger plus d'un. Si elle était peintre, Anastasie serait sans aucun doute gênée de montrer quelque chose qui ne serait pas tout à fait terminé et qu'elle n'aurait pas pu valider entièrement. Almarine se pencha un peu vers elle pour lui tendre le carnet, ouvert à la bonne page. Ana n'osa presque pas le toucher et le déposa avec soin sur le lit, non loin d'elles deux, à mi-chemin.

              La prêtresse fut tout à fait surprise de ce qu'elle vit sur la page blanche. Elle se reconnut. Ses yeux s'écarquillèrent un peu, avant qu'elle fronce les sourcils et affiche une mine plus sérieuse et surtout plus concentrée. Anastasie savait bien qu'elle n'avait rien de particulier, et que si Almarine l'avait représentée c'était pour les besoins de son exercice et parce qu'apparemment elle aimait les portrait plus que les paysages. Ça ne changeait pas qu'elle n'avait aucun souvenir que quelqu'un se soit amusé à la représenter auparavant, et elle se trouvait presque étrangement intriguée par les coups de crayons.

               - Oh ne vous en faites pas
              , répondit-elle avant que la peintre ne tourne la page, je m'en voudrais de vous empêcher de vous exercer.  

              Elle n'aurait jamais osé dire non si on lui avait demandé son avis, et savoir que le regard inquisiteur et dérangeant qu'elle avait senti sur elle plus tôt avait pour but de la détailler pour en faire une esquisse sur ce carnet n'aurait sans doute fait qu'augmenter sa gêne. Elle baissait la tête vers le papier et ses cheveux la cachaient un peu, c'était plus rassurant ainsi. La peintre avait bien mieux fait en choisissant de se passer de son accord. Anastasie aperçut alors le dessin précédant. Almarine semblait douée et rapide, du moins d'après sa modèle imprévue qui n'y connaissait pas grand chose. En la voyant tourner les pages et en apercevant ainsi d'autres croquis, la prêtresse ne put s'empêcher de songer qu'une autre personne verrait peut-être les petits dessins qui venaient d'être réalisés, et qu'un jour peut-être des inconnus se feraient une idée de ce à quoi elle ressemblait plus ou moins, sans jamais l'avoir croisée. Cette idée la troubla un instant, parce qu'elle n'arrivait pas à avoir un sentiment clair à son sujet. Heureusement la peintre avait autre chose à lui montrer.

              Certains dessins évoquèrent tout de suite quelque chose à Anastasie. Elle reconnaissait les lieux bien mieux que les silhouettes, même si quelques-unes étaient assez particulière pour qu'elle en reconnaisse le propriétaire. Il était parfois surprenant d'observer le travail de la peintre. Les objets n'étaient pas toujours entiers mais les souvenirs et l'imagination de la prêtresse suffisaient à les combler, en revanche le dessin mettait souvent en évidence quelques détails dont Anastasie n'avait pas forcément souvenir. Elle se surprit à s'approcher un peu plus pour mieux voir. Un sourire ému apparut sur son visage, et elle lança timidement un regard à Almarine.

               - J'ai l'impression, à voir tout cela, que vous avez dû passer des heures et des heures dans ce temple pour en saisir toutes ces choses et les reproduire. Pourtant, vous me dites que vous n'avez pas eu autant de temps que vous l'auriez souhaité, et j'ai bien vu également la rapidité avec laquelle vous dessinez. Je dois dire que je suis très impressionnée, et je trouve que vous savez fort bien rendre justice à ce que vous choisissez de représenter.  


              Ce n'était là qu'une infime portion de ce que la peintre savait faire, Anastasie en était intimement convaincue, mais cela ne changeait rien à l'admiration qu'elle éprouvait face au carnet noirci de toutes ces sortes de dessins. Il y avait un peu d'Aquila sur ces pages, il y avait véritablement un peu de l'âme du temple qui restait là, figée, à l'épreuve du temps. Comme si la peintre figeait les choses dans le même sommeil que Rajas, tout en leur laissant un air aussi vivant que celui qu'on donnait toujours à Sattva en pleine création. Il y avait quelque chose de fascinant dans la peinture, du moins pour Ana, et cela se lisait sans doute sur son visage alors qu'elle ne quittait plus des yeux le carnet. Elle n'avait pas souvenir d'avoir pu approcher de si près un artiste, et elle se sentait soudainement bien bête en face de quelqu'un d'aussi doué dans son domaine.

               - Je ne suis pas là depuis longtemps, moi non plus,
              finit par annoncer la prêtresse. Elle n'était pas fière de commencer par parler d'elle de la sorte, mais cette introduction lui semblait nécessaire. Je doute donc d'être la meilleure guide, mais je pense au moins que je ne suis pas la personne plus occupée des environs. Si vous avez besoin de quelqu'un pour vous faire visiter... Eh bien, ce serait avec joie. Ou, si je peux vous rendre service autrement, n'hésitez pas.

              Elle avait rougi, un peu. Pour le temple il n'y avait sans doute pas meilleur guide, mais pour le reste?  Le baron lui trouverait quelqu'un de bien plus qualifié en moins de temps qu'il n'en fallait pour dire "s'il vous plaît" et sa proposition semblait soudainement inutile. Ce n'était pas faute d'essayer d'être sympathique, pourtant ! Anastasie était un peu maladroite, voilà tout.


              Re: Rosmarin ─ Dim 2 Sep - 15:37
              avatar
                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                - Il m'arrive souvent de dessiner les gens sans qu'ils ne le sachent, même si je sais que ce n'est guère courtois, répondit Almarine avec une mine un rien coupable, comme on avoue un plaisir secret. Ils perdent de leur spontanéité, quand ils posent. J'arrive mieux à les saisir sur le vif, de cette façon, parce que je ne connais personne qui ne change pas un peu d'attitude en se sachant observé.

                On le ferait à moins, pris dans le faisceau des yeux perçants de la peintre. Le regard profond avait quelque chose d'incisif, toujours, et donnait à sa mine sévère quelque chose d'encore plus tranchant. On y cherchait en vain un soupçon de chaleur, et malgré l'amabilité calme et la courtoisie dont elle tâchait de faire preuve, il demeurait au fond d'elle une sorte de dureté altière que ses sourires n'arrivaient pas tout à fait à émousser. Non point désagréable à dessein, on le sentait bien, simplement froide, très froide, parce que c'était sa nature.

                Tout au plus voyait-on le regard s'éclairer, quand elle parlait de ses dessins : sa passion la rendait plus humaine, et ce qui animait alors son visage venait tempérer un peu la gravité de l'allure. Elle ne put s'empêcher de sourire en voyant la réaction de la prêtresse, et lâcha un léger rire.

                - Le compliment me va droit au coeur. Je n'ai hélas pu m'y attarder qu'une après midi ou deux, ce qui n'était pas tout à fait suffisant à mon goût.

                La peintre était sincère, disant cela. Certains méprisaient les appréciations que les non-initiés pouvaient trouver à leur travail, parce que c'était parole d'ignorant : pourtant, Almarine trouvait que c'était une réussite en soi d'avoir l'approbation des gens qui connaissaient fort bien les endroits et les gens qu'elle peignait, parce que c'était bien signe qu'elle était parvenue à capter leur essence et leur atmosphère de façon convaincante. Le pouvoir évocateur de quelques traits, de quelques aplats de couleur ou de fusain était toujours aussi étonnant quand elle voyait l'émotion qui passait sur les traits bienveillants d'Anastasie.

                Bien vite, elle récupéra toutefois son carnet et s'appuya de nouveau sur les oreillers, les genoux ramenés contre sa poitrine pour se servir de support. Il y eut un bref silence, après qu'elle eut reprit, et de nouveau le frisson de la mine sur le parchemin fit entendre sa ritournelle vagabonde.

                - Vous me verrez tôt ou tard au temple, reprit-elle, et je serais heureuse de vous y voir, si vous pouvez m'en dire quelque chose. Je dois confesser avoir quelque peu négligé mes oraisons, ces temps, parce que je suis revenue depuis fort peu et que je n'ai guère eu de temps à y consacrer. Je m'attarde tout volontiers dans les lieux de culte autant pour y dessiner que pour y prier, parfois les deux en même temps.

                C'était sa façon à elle de se recueillir, parfois, en s'abîmant dans des méditations errantes sous les voûtes des églises enfumées par les encens. C'étaient les rares moments où elle appréciait être seule, quoique Benvenuto quittât rarement son côté : sans doute parce qu'elle avait l'esprit et la main occupés par ses prières et son art, et que cela l'empêchait de s'aventurer trop loin, trop près de ses propres obscurités.

                - J'ai eu un peu le loisir de parcourir la cité, la première fois que je suis venue, reprit-elle. Je doute de la connaître aussi bien que vous, fussiez-vous arrivée que depuis peu de temps, mais peut-être que j'aurais moi aussi des choses à vous montrer.

                De nouveau, le ton s'était fait précautionneux, comme si elle tâchait de se surveiller, de ne rien trop trahir. Elle sourit, pourtant, alors que ressurgissaient les souvenirs : c'était très loin, et très proche à la fois. C'était l'été, de nouveau, comme la première fois, et l'année écoulée ne semblait plus à présent qu'une parenthèse entre deux flamboiements qui se rejoignaient. Il y avait du temps perdu à rattraper, elle le savait, mais du temps, ils en avaient tout leur content, à présent, ou peu s'en fallait.

                Elle pouvait s'attarder, maintenant.

                - J'avais été émerveillée par les jardins, quand je suis arrivée, reprit-elle, doucement.

                Almarine souriait encore, disant cela, et sa main avait suspendu son geste, un moment. Elle reposa, la mine entre les doigts, sur le drap. Encore, les souvenirs. Tout était plus présent, plus tangible, maintenant qu'elle était revenue, comme si tout cela ne datait que de la veille.

                - C'était à peu près le seul endroit où l'on pouvait trouver un peu de fraîcheur. Je m'y suis réfugiée plus d'une fois. Et, faut-il croire que l'histoire se répète, j'avais déjà été prise de malaise à peine le pied posé sur le quai. Benvenuto avait eu à me porter, déjà.

                Elle rit un peu, secoua la tête et reprit son dessin.

                - Au moins à présent ai-je le confort de songer que mon pauvre valet pourra compter sur votre concours quand cela arrivera encore. Et puisqu'il en est question, je crois qu'il serait utile que vous glissiez mot à sa seigneurie pour lui faire savoir qu'il est inutile qu'il s'inquiète à l'excès. En ces choses-là, il ne m'écoute guère, peut-être vous offrira-il une oreille un peu plus attentive, puisque vous êtes médecin.


                Re: Rosmarin ─ Dim 2 Sep - 20:40
                avatar

                - Ce serait avec plaisir,
                répondit Anastasie sans masquer un enthousiasme sincère quoique tout de même modéré par sa timidité, je serais curieuse de savoir quels endroits ont pu attirer votre oeil en ville.

                Si la peintre souhaitait lui montrer certaines choses, nul doute qu'elle choisirait des lieux qui l'auraient marquée d'une manière ou d'une autre. Elle avait l'air très observatrice et si ses dessins pouvaient aisément en témoigner par la manière qu'ils avaient de capter les quelques détails les plus représentatifs du sujet, son regard donnait l'impression d'analyser tout ce qu'il croisait avec une certaine froideur. La prêtresse en était souvent mal à l'aise mais elle ne pouvait pas se plaindre qu'une interlocutrice polie la regarde. Elle détournait un peu plus le regard depuis que la peintre avait annoncé et montré qu'elle avait dessiné quelques petites choses dont elle était le modèle involontaire, mais ça ne changeait sans doute pas grand chose et le reste de son attitude restait toujours identique. Pourtant, Almarine était sympathique. Elle se prêtait volontiers à la conversation, partageait un peu de son art, souriait, et parlait avec autant de retenue que de douceur. Elle n'avait sans doute pas grand-chose qui puisse déplaire, si ce n'est qu'elle était apparemment têtue.

                Quand elle parla des jardins Ana acquiesça tout de suite. Elle les avait aperçu en montant à pieds depuis le port et avait immédiatement eu envie de s'y rendre. Malheureusement cela n'avait pas été possible à ce moment parce qu'elle devait avant tout se présenter au seigneur des lieux, mais elle se souvenait encore très bien de l'aperçu qu'elle en avait eu alors, et les nombreuses visites qui suivirent renforçaient le bonheur qui lui venait à la simple évocation de ce lieu. Son sourire, aussi timide que vrai, et l'air un peu rêveur qui prit place sur son visage ne manquèrent sans doute pas d'appuyer les quelques mots qu'elle dit.

                - Oh, je crois que nous l'avons tous été en arrivant ici.


                Le silence suivit durant un instant cette déclaration. Même le bruit de l'oeuvre en cours, de l'outil sur la page s'était tu. Juste quelques secondes, avant que la peintre ne reprenne à la fois son mouvement et la parole, coupant même son récit d'un petit rire qui rendit le sourire de la prêtresse un peu plus assuré. Elle n'était pas surprise d'entendre que cet incident n'était pas le premier, et elle doutait de toute façon qu'il soit le dernier. Elle-même était fort bien placée pour savoir que certaines personnes ne se faisaient jamais vraiment au climat chaud du Sud, et restaient à jamais des proies de choix pour le soleil et des brûlures.

                - Étant donné l'inquiétude de monseigneur le baron, j'imagine qu'il viendra s'informer de votre état et j'en profiterai pour lui recommander de ne point tant s'inquiéter. Sinon, j'irai le trouver et je le lui dirai. Cela n'empêche pas que je maintiens toutes les recommandations que j'ai pu vous faire tout à l'heure, bien sûr, mais je sais bien qu'on ne cesse pas brutalement d'être affecté par la chaleur quand on y est aussi sensible que vous ou moi. Peut-être s'y fera-t-il avec le temps. Je crois que ces réactions ne sont pas très courantes chez les gens d'ici, qui sont habitués à ce climat depuis bien plus longtemps que nous, j'imagine que cela peut surprendre quand cela paraît si rare... En revanche, s'il s'agit de vous porter à nouveau, j'ai bien peur de ne pas pouvoir être très utile.

                Anastasie avait dit cette dernière phrase avec une légère pointe de malice qui pouvait peut-être surprendre un peu quand on la voyait si gênée depuis le début. Ce n'était pourtant là que la vérité, mais l'idée même de porter Almarine sur son dos ou dans ses bras avait quelque chose de comique et avoir l'image en tête amusait beaucoup Ana. Elle reprit néanmoins sur une note plus sérieuse.

                - Je vous en prie, ayez pitié du dos et du coeur de votre valet. À le voir tout à l'heure je sens bien qu'il ferait beaucoup pour vous, et je crains qu'il ne finisse par souffrir de tout cet exercice en plein soleil à son tour. Il me semble être très prévenant, et si je puis me permettre un autre conseil ce serait celui d'écouter les siens.


                Un baillement échappa soudain à la prêtresse un peu fatiguée, qui s'empressa de le dissimuler de son mieux derrière sa main. Voilà qui n'allait pas l'aider à se sentir plus à l'aise. Elle ne se contenta plus de baisser les yeux mais baissa également la tête et préféra ignorer la chose plutôt que d'en parler, même pour demander à être excusée. Elle lança un regard en direction de la porte toujours close.

                - En parlant de votre valet, il ne devrait sans doute pas tarder. J'imagine que sa seigneurie ne refusera pas de recevoir de vos nouvelles et ne tardera pas non plus à vous rendre visite à son tour. Vous allez sûrement avoir l'embarras du choix pour vos portraits
                , termina Ana d'un air enjoué même si elle était persuadée que le carnet de la peintre devait déjà deborder de croquis de ceux qui lui étaient les plus proches.


                Re: Rosmarin ─ Mar 4 Sep - 18:43
                avatar
                  Almarine de Servalan
                  Artiste peintre
                  La timidité de la jeune femme se manifesta encore, et elle détournait les yeux, fuyant le regard d'Almarine, autant qu'elle n'avait osé s'approcher, ou même prendre le carnet. Avec sa dureté naturelle, la peintre avait l'impression qu'un mot de trop pouvait la briser en mille morceaux, la faire fuir, et c'était comme de conserver avec un oiseau farouche prêt à s'envoler au moindre bruit. Elle se demanda combien de temps s'écoulerait avant qu'elle ne commette un impair, et pour ce qu'elle pouvait en juger, cela se produirait probablement très vite. Avec un fatalisme résigné, elle s'était déjà faite à l'idée de n'être certes point la personne idéale à mettre dans le voisinage de la prêtresse. Toutefois, si elle était médecin, et qui plus est chargé de veiller sur les âmes de la citadelle de cette populeuse cité, elle devait bien avoir assez de ressource pour faire face à ce genre de désagréments.

                  Elle ne serait qu'un nom supplémentaire sur la longue liste des personnes heurtées par le tranchant du caractère d'Almarine, parce que sous ses dehors aimables qu'elle arrivait encore à maintenir par cause de son humeur plutôt gaie à cause de son retour, il fallait bien avoir les reins solides pour supporter cette tempête en forme de femme.

                  - Il faut dire que c'est un agrément non négligeable quand on s'en vient à Aquila pour la première fois, et qu'on n'a pas encore le cuir fait à ses chaleurs, reprit-elle alors qu'elles échangeaient leur affection pour la verdure enclose entre les murs.

                  Une fois la conversation ramenée sur quelque chose où l'expertise de la prêtresse dépassait de loin celle de la peintre, elle sembla plus assurée, ce qui n'échappa pas à l'attention de la jeune femme. Elle avait donc vu juste : au moins savait-elle ce qu'elle faisait, ce qui était plutôt rassurant et confortait encore l'idée que si Ysomir lui faisait confiance, c'étaient pour de bonnes raisons.

                  - Je sais bien, je sais bien, répondit-elle avec un soupçon de contrition. Il m'est difficile de me plier aux nécessités de ma santé quand elles me forcent à l'inaction. Je ne suis guère de nature à demeurer en place très longtemps, au grand damn de mon entourage qui peine à suivre la marche, souventes fois. Je fais parfois trop peser sur eux les déboires qui résultent de mon obstination, mais enfin : il faut bien se faire violence, quand il y a du travail à abattre, et ma situation s'est trouvé parfois bien trop précaire pour que je puisse me permettre de trop me préoccuper de moi-même.

                  Almarine releva les yeux de son dessin et fit un sourire plein de malice :

                  - Oh, laissez donc, Benvenuto n'est pas à plaindre, et puis, c'est à cela que sont bons les hommes, non ? J'ai la chance d'être née fort menue et je ne pèse pas bien lourd, quoiqu'il en dise pour me contrarier.

                  Et un certain baron s'en était beaucoup amusé, d'ailleurs, au point d'en abuser peut-être un peu, mais c'était de bonne guerre : si Almarine ne pouvait guère lutter contre lui sur ce plan, elle le lui rendait bien en matière de répliques cinglantes et d'esprit. Elle se fit plus sérieuse, toutefois, et un soupçon de tendresse adoucit ses traits alors qu'elle baissait légèrement les yeux.

                  - Je sais que je devrais l'écouter plus souvent, admit-elle. Il a la sagesse qui me manque, et assez d'obstination pour me tenir tête quand il le faut. Après tout, il est là avant tout pour me protéger, et de fait, il est vite apparu qu'il ne fallait pas que me garder des autres, mais aussi de moi-même. Il y parvient fort bien en l'un, mais il est plus ardu d'accomplir l'autre, je dois bien l'avouer.

                  Elle se rappelait encore du jour où sa mère l'avait appelé à son côté : aucun des deux n'avait été vraiment enchanté par la chose, mais tous les deux s'y étaient faits, et Almarine savait fort bien que le vieux soldat n'avait plus de famille, ou peu s'en fallait, et qu'elle était devenue la seule qui lui fut restée. Qu'il la considérât comme sa fille n'avait rien d'étonnant, et que la réciproque fût vraie ne l'était pas plus.

                  - J'ignore ce qui le retient, reprit-elle alors qu'elles regardaient toutes deux la porte close. Peut-être éprouve-il quelques difficultés à convaincre monseigneur Ysomir que je ne suis pas à l'article de la mort. Je me demande ce qu'ils peuvent bien tramer.

                  Connaissant ce dernier, il y avait fort à parier qu'elle serait surprise avant la fin du jour. Il aimait beaucoup trop se jouer d'elle de cette façon, elle qui aimait tant avoir contrôle sur toute chose autour d'elle, et ne rien laisser la prendre au dépourvu. Avec un art consommé, il était toujours capable du pire, comme du meilleur, en la matière.

                  - Benvenuto n'aime pas que je le dessine, reprit-elle avec un sourire. Il prétend qu'il n'aime pas se voir vieillir. Quand à monseigneur, eh bien, je lui ferais grâce de cela, pour avoir pris bien assez de son temps pour préparer son portrait. A lui, en revanche, cela ne lui déplaît pas, étrangement...

                  L'ironie du ton fut aussi perceptible que l'amusement qu'elle laissa transparaître, non sans la même tendresse passagère qu'elle avait eue en parlant de son valet.


                  Re: Rosmarin ─
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