Rosmarin
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Re: Rosmarin ─ Jeu 6 Sep - 20:21
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Almarine ne semblait pas regretter une seule seconde d'avoir fini dans les bras du pauvre Benvenuto. Son sourire malicieux montrait bien qu'elle n'était pas des plus sérieuses, tout de même, mais Anastasie ne comprenait pas vraiment jusqu'à quel point.  Un homme l'avait portée une fois alors qu'elle se trouvait dans un état de ce genre, et elle en gardait surtout une profonde gêne et une infinie reconnaissance parce qu'elle savait à quel point on avait fait ce qu'il fallait pour elle cette nuit là, alors qu'elle n'en était pas capable elle-même. Elle ne devait pas peser plus lourd que la demoiselle, et c'était bien la première fois de sa vie qu'elle s'était trouvée trop grosse.

Au moins, Almarine semblait être tout à fait consciente des dangers qu'elle représentait pour elle-même et de la difficulté de s'en préserver. Les efforts de Benvenuto n'étaient sûrement pas si vains qu'il pouvait le croire si la demoiselle se rendait compte elle-même que la tâche était ardue, et qu'il fallait un certain degré d'obstination pour y parvenir. Ana n'avait pas eu à se montrer obstinée pour le moment, et espérait ne pas avoir à l'être avec la demoiselle.

-Si monseigneur Ysomir croyait son invitée à l'article de la mort, je pense qu'il serait déjà là,
répondit simplement la prêtresse avec un léger sourire alors que la peintre se demandait à voix haute ce qu'ils pouvaient bien faire tous les deux.

Anastasie n'était pas persuadée du tout qu'ils trament véritablement quoi que ce soit. Le baron devait être fort occupé s'il n'avait pas reçu Benvenuto auprès de lui, et s'il l'avait reçu elle ne comprenait pas pourquoi il n'était pas encore là. La prêtresse était intriguée mais pas exactement pour les mêmes raisons que la peintre, et cette dernière reprit leur discussion là où elles l'avaient laissée : la peinture des gens qui viendraient leur rendre visite tôt ou tard.

La clerc n'était pas certaine de comprendre tout à fait ce que le ton d'Almarine laissait sous-entendre. Elle paraissait amusée, un peu tendre aussi, mais comme Ana ne s'était pas attendue à cela et comme elle n'oserait jamais formuler ce genre de réflexion, elle se retrouva un peu surprise et un peu perdue. Elle choisit tout simplement de se concentrer sur le valet de la demoiselle, puisqu'elle ne sut pas ce qu'elle pourrait ou devrait répondre au sujet d'Ysomir.

-J'imagine que vous pouvez toujours dessiner votre valet sans lui montrer le résultat, ainsi il ne se verrait pas vieillir.


Anastasie se sentit presque un peu mal de proposer la dissimulation comme stratégie. Elle se dandina un peu avant de se rasseoir plus correctement sur son coin de lit. Almarine l'avait dessinée sans lui demander son avis, et il fallait bien avouer que ça n'avait pas dérangé la prêtresse. C'était presque rassurant de se dire que si le regard de la peintre avait été si insistant c'était justement parce qu'elle dessinait, et donc que ce ne devait pas être toujours ainsi. Mais pouvait-elle vraiment suggérer que ce ne serait pas plus dérangeant pour les autres ?

-Ce doit être assez étrange, sans doute, de garder une trace de son apparence passée et de pouvoir la comparer avec notre reflet. Je ne sais pas trop ce que je pourrais en penser, à vrai dire, parce que c'est la première fois que quelqu'un me dessine, et sûrement la dernière.


Le ton de la clerc était pensif. Il ne laissait pas de place au regret, ni même à un enthousiasme mal placé qu'elle pourrait ressentir à l'idée d'avoir un jour été dessiné. Si la peintre avait eu un autre modèle elle l'aurait choisi, voilà tout, et Anastasie n'avait pas assez d'orgueil pour imaginer avoir un quelconque intérêt pour un artiste quel qu'il soit.

-Avez-vous déjà réalisé des autoportraits ?
Demanda-t-elle finalement avec une curiosité nouvelle, comme si son bref moment d'égarement n'avait eu d'autre effet que d'amener une question nouvelle. C'était souvent le cas, en vérité.


Re: Rosmarin ─ Ven 7 Sep - 20:00
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    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    -Si monseigneur Ysomir croyait son invitée à l'article de la mort, je pense qu'il serait déjà là.

    - C'est que vous n'imaginez pas les trésors de persuasion qu'il m'a fallu pour le mettre dehors, répliqua Almarine, peut-être un peu étourdiment, sans pouvoir complètement dissimuler l'amusement de son sourire, et une bonne dose d'espièglerie.

    Elle se reprit bien vite après cela, mais fort heureusement, la prêtresse ne semblait pas remarquer, ou, si c'était le cas, n'en laissait rien voir, les quelques allusions, les sourires ou les petites expressions passagères qu'elle n'arrivait pas à retenir. Cette trop grande sponanéité pouvait lui nuire, la peintre le savait bien, mais Anastasie était une personne de confiance : elle devait se le répéter plus d'une fois, et devrait sans doute le refaire encore après cela, parce qu'il n'était pas dans sa nature de prêter foi aux inconnus. Pourtant, elle essayait, encore, lasse de la méfiance et de la distance vigilante qui la tenaient si loin des autres.

    Plus d'une fois, elle avait dit à Ysomir combien elle enviait ce contact si aisé qu'il avait avec les autres, à quel point il lui était facile se lier à eux et d'avoir leur sympathie. Elle avait encore tellement de mal avec cela, et ses émotions engourdies par sa propre froideur semblaient peiner à s'extraire de leur inertie. Pourtant, au-dehors, on n'en voyait rien d'autre que la pudeur altière d'une dame noble, parce que ce n'était que conforme à ce que l'on attendait d'une femme de sa condition. A peine pouvait-on trouver le regard et les traits trop durs, trop froids, à peine émoussés par une amabilité parfois trop discrète.

    Pourtant, le sourire lui revint, et l'on pouvait distinguer sur ses traits minces toutes les variations subtiles de cette simple expression : plusieurs fois, cela n'avait été motivé que par la politesse, mais en d'autres moments, surtout quand elle parlait de Benvenuto -et du baron, à son grand regret, tout changeait parce qu'il y avait soudain bien plus de chaleur, quelque chose au fond de ses yeux qui s'animait enfin. Un rien plus de douceur, embusquée, qui se laissait attraper d'un regard ; il fallait l'oeil fin pour comprendre son expressivité si particulière qui échappait aisément aux moins observateurs.

    - Je ne pourrais le lui cacher,
    avoua-elle. Il n'en a peut-être pas l'air de prime abord, parce que la plupart des gens, le considérant comme un valet, n'y prêtent guère attention, mais c'est une fine mouche. Je sais qu'il aime feuilleter mes carnets, parfois, et il le verrait bien vite.

    Elle avait baissé les yeux sur son dessin, tout en parlant, mais on distinguait encore dans le calme de sa voix l'infime tendresse qui s'y faufilait.

    - Je l'ignore, reprit-elle en réponse aux réflexions de la prêtresse. Je ne suis pas assez âgée pour en juger. Lui redoute l'heure où il sera trop vieux pour servir, pour ne savoir ce qu'il adviendra de lui alors. Il redoute sa propre image, je crois, pour ce qu'elle lui rappelle de ce qu'il perdit autrefois, et pour la certitude qu'il n'y a plus personne pour lui ressembler, maintenant.

    Almarine avait réfléchi à voix haute, plus qu'elle ne s'était adressée à son interlocutrice : son geste s'était fait plus brouillon, repassant sans cesse le même trait, avant de s'arrêter une seconde. Ce n'était pas courant, parce qu'elle gardait le plus souvent ses pensées encloses dans son propre esprit sans en faire confidence, mais cela lui était venu alors même qu'elle le formulait.

    Elle leva les yeux sur Anastasie et la considéra un instant avec un fin sourire amusé. La douceur s'était envolée, cette fois encore.

    - C'est arrivé aujourd'hui, ce pourrait bien se reproduire. Peut-être utiliserai-je ce dessin comme modèle pour un personnage dans un tableau et vous n'en sauriez rien, et peut-être que d'autres le copieront après, et que votre image perdurera bien après que vous ne soyez plus de ce monde. Le destin des images est étrange, parfois, et la mémoire est capricieuse. Les choses les plus infimes peuvent survivre à des empires et c'est là tout le pouvoir du peintre, que l'on a trop tendance à sous-estimer.


    L'esprit pétillait de son intelligence vive, dans ses prunelles bleutées, froides comme un ciel d'orage, et qui regardaient comme si elles voyaient à travers elle.

    - Il m'est arrivé de me dessiner, oui, reprit Almarine. Pour me faire la main, et m'exercer quand je manquais de modèles, ou qu'ils ne voulaient se plier à des heures et des heures de pose. C'était moins pour ma propre image que pour l'étude, mais il me plaît toutefois de savoir que peut-être l'une de ces peintures me survivra quelque part.

    Contrairement à la prêtresse, dont la modestie seyait à sa fonction, la peintre semblait réellement apprécier cette idée, autant par orgueil d'artiste que par pure vanité. Elle ne s'en cachait pas, parce que sa fierté inflexible était une évidence qui s'imposait toujours dès les premières secondes en sa présence, et aussi parce que c'était l'une des prétentions auquelles aspirait son art, ce qu'elle ne tarda pas à exprimer.

    - C'est aussi pour cela que j'aime tant peindre des portraits. Je capte l'âme de mes modèles, par le trait, la couleur et les formes, je les examine et les dissèque du bout des yeux pour mieux les rendre sur la toile, dans leur essence. Je veux les faire tels qu'ils sont, autant que tels qu'ils semblent : c'est à cela que l'image est bonne, aussi, à rendre présent ce qui ne l'est point, ou ne l'est plus, et à révéler l'invisible. J'admire ceux qui se piquent de thèmes religieux, parce que j'en connais qui sauraient peindre des cantiques et des traités de théologie avec une aisance remarquable : on peut lire leur peinture comme on lit un livre ouvert, et elle recèle tous les secrets du monde pour qui sait regarder et comprendre. Il font des images des dieux qui recèlent une part de leur divine présence, et ceux qui savent façonner la matière pour la rendre apte à faire le lien entre le Ciel et la Terre sont bien plus dignes d'éloges que bien des princes.

    Tout était question de présence, oui, et il y avait une flamme qui s'était allumée dans le regard d'Almarine alors qu'elle parlait. Il n'y avait jamais eu autant d'animation, autant de passion dans sa voix assurée qui avait un rien haussé le ton alors qu'elle s'exprimait avec verve sur ce qui était son existence toute entière. C'était elle, dans ce qu'elle était de plus pur et de plus absolu : une volonté, une ambition, toute entière tournée vers ces accomplissement qu'elle évoquait avec une admiration non feinte.

    Jamais jusque là elle n'avait parlé avec autant de sincérité et de fait, ce qui avait été pour elle une vérité depuis longtemps acquise s'était imposée avec toute la force de son évidence au cours de cette année interminable qui l'avait tenue éloignée d'Ysomir, et au cours de laquelle elle n'avait eu pour souvenir de lui que celui du portrait qu'elle avait travaillé avant que la mémoire ne lui fasse défaut. Il l'avait accompagnée, à sa façon, pendant ces longs mois et l'hiver éprouvant qui avait manqué de tous les emporter.

    Plus d'une fois, lui était venue la pensée que ce serait tout ce qu'elle aurait conservé de lui, s'il périssait à la guerre.

    - J'ai fait des portraits pour des veuves et des époux éplorés, pour qu'il conservent par-delà la mort le souvenir des défunts,
    dit-elle en écho à ses propres pensées, avec une étrange tristesse dans la voix. En ces moments-là, j'ai pu comprendre pleinement à quel point une simple peinture peut avoir un pouvoir immense. Et cela, à l'aide de si peu de choses, en vérité... Rien qu'un peu de charbon, de quelques pierres broyées, d'un lé de toile et de quatre morceaux de bois.

    Ce disant, elle lui tendit de nouveau le carnet, en souriant : l'image d'Anastasie s'était précisée, figée dans une expression songeuse, pleine de retenue et de douceur comme une petite madone très humble dans sa robe de bure et ses cheveux ébourrifés.


    Re: Rosmarin ─ Sam 8 Sep - 20:09
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    Anastasie aurait pu répondre que cela ne se faisait pas de fouiller dans des affaires qui n'étaient pas les siennes, et que si la peintre ne souhaitait rien montrer à Benvenuto c'était sans doute son droit. Elle n'en dit rien, pourtant, et cette pensée ne lui traversa même pas l'esprit tant les quelques mots d'Almarine la touchèrent. Ce qu'elle disait été bien triste, et la prêtresse ne pouvait pas s'empêcher de compatir avec le valet bien qu'elle n'en dise rien. Elle ne remarqua pas que la peintre aussi avait été troublée un instant, et c'est tout juste si elle vit son léger sourire amusé. Ana y répondit avec plus de curiosité que d'amusement, se demandant ce qui pouvait justifier cela.

    Elle écouta bien sagement la peintre. Il était évident qu'elle était fière de son art, et elles se retrouvaient donc avec des avis bien différents sur les portraits, sans doute. Anastasie se sentait plus mal à l'aise qu'autre chose à l'idée que son image demeure, même pour représenter n'importe quel figurant sans nom dont personne ne connaîtrait, au fond, l'identité première. L'idée qu'on se rappelle d'elle dans longtemps n'était pas forcément déplaisante, même si Anastasie était loin de prétendre mériter cet honneur, seulement elle préférerait que ce soit pour quelque chose de vraiment bien, de profondément juste ou pieux qu'elle aurait pu faire de son vivant. Le physique, le corps, ce n'était pas très important. Il fallait s'en occuper parce que c'était un présent des Trois, et qu'il fallait s'épargner les souffrances inutiles afin de mieux les servir. Que ce serait étrange qu'il soit la seule chose à rester d'elle, sans qu'on ne sache plus rien de l'âme qu'il avait renfermée...

    Que le baron veuille un portrait, c'était autre chose. Il s'agissait d'un homme important, dont tout le monde se souviendrait longtemps après sa mort, et dont les actions influençaient directement la vie d'un grand nombre de personne. Mais il n'y avait aucun intérêt à peindre une simple prêtresse comme Anastasie, à part sans doute pour s'exercer, et elle ne partageait pas l'enthousiasme évident d'Almarine à l'idée que son image persiste, détachée qui plus est de celle qu'elle était. Ce n'était pas qu'on la peindrait mal, bien au contraire, Almarine pourrait sans doute peindre le monde entier à la perfection. C'était simplement que ça n'intéresserait personne.

    Sur un point elles étaient d'accord néanmoins : l'importance de représenter ce qui n'était pas évident et visible. La qualité d'un portrait ne se concentrait pas toujours sur l'exactitude physique, même si cela était bien sûr une part importante de la réussite d'un tableau, mais aussi sur l'impression qui s'en dégageait, leur essence comme le disait si justement la peintre. Impossible de passer outre la passion évidente qu'elle nourrissait pour son art. Sa voix était montée d'un ton, une flamme s'était allumée dans son regard, et cela suffit à réjouir Anastasie. Elle savait rarement de quoi parler, mais quand elle voyait son interlocuteur s'exprimer avec autant d'envie et sur un sujet qui lui était cher, cela suffisait à la rendre heureuse de la conversation.

    -Il est vrai que les plus belles représentations des Trois que j'ai vues avaient quelque chose de purement céleste... Mais vous en parlez bien mieux que moi,
    termina Anastasie en rougissant de plus belle.

    Elle s'était parfois sentie si émue devant certaines représentations, devant tous ces détails qui lui évoquaient tant de choses, devant ces impressions de grandeur et de bonté qui se dégageaient des œuvres... Elle n'avait cherché à comprendre comment tout ceci était possible, et ce qui faisait précisément naître toute l'admiration qu'elle pouvait ressentir devant. Mais la triste évidente dans la voix de la peintre ne laissa pas à Ana le loisir de songer plus encore à la beauté des tableaux des Trois, et comme souvent la mort ramena tout le monde à la dure réalité.

    La prêtresse comprenait bien ce que voulait dire Almarine. Elle avait suffisamment fait face au désespoir des vivants qui se sentaient parfois abandonnés ou seuls quand venait l'heure d'un proche. Elle se souvenait avoir entendu des milliers de fois ou presque qu'ils auraient tout donné pour voir une dernière fois le visage ou le sourire du défunt...

    -Ce doit être un cadeau remarquable de pouvoir avoir près de soi le visage d'un être aimé même au delà de sa mort, pour se le rappeler toujours et prier pour lui...


    Elle n'alla pas au bout de sa réflexion cependant, parce que la peintre lui montrait à nouveau son carnet. Ana ne s'était pas vraiment dit qu'elle continuerait son dessin. C'était un peu comme si elle avait pensé que la surprendre dans son exercice la ferait changer de sujet mais bien évidemment ce n'était pas le cas, et elle ne s'était pas opposée à cette représentation de toute façon. Le dessin avait été précisé, affiné, et la prêtresse saisit tout doucement le carnet entre ses doigts, juste quelques instants, avec autant de délicatesse que si c'était un objet fragile et facilement cassable.

    -Cela est étrange, que de se voir ainsi. Je ne peux pas m'empêcher de me dire que c'est moi, et de me demander en même temps si je ressemble véritablement à cela. Ce doit être amusant, j'imagine, d'avoir un portrait de soi et de le montrer à de proches amis pour avoir leur avis.


    Elle rendit l'objet à sa propriétaire avec toutes les précautions du monde, comme elle en avait l'habitude quand on lui confiait quelque chose. Ana se savait maladroite, et trop d'objets et de personnes en avaient déjà fait les frais pour qu'elle ose encore prendre ce défaut à la légère. Peut-être que cela lui donnait un air ridicule, elle n'aurait pas su en juger, mais elle préférait encore faire trop attention que pas assez. Avisant la bouteille et les verres qui se trouvaient tout proches, Ana reprit sur le ton de la conversation.

    -Avez-vous soif ?


    Re: Rosmarin ─ Mer 19 Sep - 16:30
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      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      - Je pourrais vous en parler encore, répondit Almarine avec un sourire aimable, et cela se produira sans aucun doute quand je vous rendrai visite au temple. Si cela vous plaît, je ne doute pas que ni moi, ni mes apprenties seront avares de discours en la matière. C'est une chose commune chez les gens de notre sorte que d'aimer discourir de l'art des autres, autant que du nôtre, pour peu que nous le comprenions et l'apprécions.

      Ce qui n'était pas toujours évident, il fallait bien l'admettre. Mais toute retorse qu'elle puisse être parfois, Almarine demeurait à tout le moins honnête, autant que possible, quand il s'agissait de faire l'éloge des travaux des autres ; le discernement était toujours appréciable, quand on cherchait à se comparer aux collègues artistes, ou à des adversaires plus ou moins valeureux. Mille ans de querelles d'artistes avaient parfois débouché sur ses rivalités fécondes, autant que sur des duels abscons.

      Les yeux de la jeune femme se firent un rien fuyants, après cela, et de montrer son dessin à Anastasie fut une diversion bienvenue pour se défaire des pensées qui lui étaient venues tout à coup, et du souvenir des doutes de l'hiver. La pensée d'avoir été si proche de le perdre, et de n'avoir plus de lui qui les esquisses accumulées en si peu de temps avaient été une sombre hantise, pendant un temps ; sur le moment, elle n'avait pas tout à fait saisi l'étendue et la profondeur de cette éventualité, et toute la tristesse qu'auraient pu lui apporter ce qui auraité été avorté de la sorte par la guerre. Mais enfin, il n'y avait plus de raisons de s'affliger par procuration à présent que l'été était revenu, et toute la joie avec elle.

      Almarine guetta avec attention la réaction de la prêtresse, épiant l'expression de son visage avec curiosité.

      - Vous n'y ressemblez pas tout à fait, répondit-elle, presque aussitôt. Aucune main ne peut être tout à fait fidèle à la réalité, et aucun miroir ne peut renvoyer un parfait reflet. C'est pourquoi l'art du portrait est si délicat, aussi : parfois il suffit d'un trait de trop pour que le modèle ne se reconnaisse pas, ou bien mal. Je serais curieuse de savoir ce qu'en penseraient vos amis, ou monseigneur.

      Elle tendit le bras pour mieux voir son dessin, le jaugeant d'un œil critique.

      - Pour autant je crois bien avoir capté quelque chose de vous, là.

      Son geste se suspendit quand Anastasie la rappela à de plus concrètes considérations ; elle eut un petit rire, et puis reposa son carnet près d'elle, avec l'écritoire et tout le reste. Elle observa un instant ses mains déjà tâchées, puis les essuya sans plus de manières sur son vêtement, parce qu'elle avait promis de veiller à ne pas souiller les draps ni de peinture ni d'aucune chose de cette sorte.

      - Oui, admit-elle.

      Elle porta la main à sa plaie au front et grimaça en sentant l'aiguillon de la douleur revenir lui percer le crâne. Le linge était tombé depuis un moment déjà et quelques gouttes suintaient encore pour se perdre dans ses cheveux rendus poisseux, mais au moins cela ne lui gouttait plus dans les yeux et sur la figure.

      - Je crois que j'en serais quitte pour une belle bosse, dès demain,
      grimaça-elle en sentant le coup l'élancer encore.


      Re: Rosmarin ─ Dim 7 Oct - 19:14
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      Anastasie ne mit pas longtemps pour remplir le verre qui devait être celui d'Almarine étant donné sa position sur le meuble, dès qu'elle entendit la réponse positive de la peintre. Comme il était hors de question que la demoiselle se lève, la prêtresse avait entrepris de se mettre plus ou moins à son service jusqu'à ce que quelqu'un d'autre ne vienne la surveiller. Pour éviter toute tentative d'effort qu'elle ne saurait approuvé, la technique choisit par la demoiselle était des plus simples : intervenir avant elle en tentant de prévoir ce dont elle pourrait avoir besoin. Ana remplit donc le verre, un peu trop d'ailleurs, et elle eut toutes les peines du monde à le tendre à sa destinataire sans en renverser partout. Autant faire attention : si elle renversait un liquide aussi rouge sur les draps elle n'osait pas imaginer la réaction du baron lorsqu'il arriverait, s'il observait la scène un peu trop rapidement. 

      Je crois que j'en serais quitte pour une belle bosse, dès demain.

      La prêtresse se pencha à nouveau au-dessus de la tête de l'infortunée Almarine, observant de haut la blessure. Effectivement, c'était une mésaventure qui avait toutes les chances de rester visible -et douloureuse- quelques temps. Elle maintenant néanmoins qu'il n'y avait là rien de grave, et son sourire tranquille appuyait cette constatation. D'un geste doux, Anastasie saisit le linge qui avait fini par tomber il y a quelques temps à côté d'Almarine, et avec un coin du tissu encore propre, elle essuya les gouttes de sang qui s'échappaient encore un peu de la plaie en tâchant de ne pas lui faire mal.

      - C'est fort possible, oui. J'espère que la suite de votre séjour à Aquila sera placé sous de meilleurs auspices. 

      La prêtresse retourna s'asseoir au bout du lit, sur un coin de couverture, une fois qu'elle eut fini. Ses yeux ne manquèrent pas d'être attirés à nouveaux par tout l'attirail de la peintre, qui avait été placé dans un coin en même temps que les vêtements qui finirent eux aussi par attirer son attention. Elle les observa un peu, presque distraitement, trouvant qu'ils étaient fort raffinés, et ce ne fut qu'au bout de quelques minutes silencieuse d'observation qu'elle finit par trouver la chose louche. 
      Si Almarine venait de loin il était logique qu'elle apporte avec elle ses affaires. Mais pourquoi ici, dans la chambre du baron ? Parce que la dame y avait été portée, sans doute. Mais pourquoi avait-elle été conduite ici ? On avait bien dû lui assigner une chambre, non ? Les sourcils d'Ana se froncèrent un peu et son visage prit une expression qui ne masquait finalement pas son incompréhension. Oh, le soupçon qu'elle avait eu ne s'était pas échappé, mais elle commençait à se demander plus sérieusement si elle n'avait pas vu juste. Elle brûlait d'envie de poser une question pour savoir ce qu'il en était mais elle avait promis à Ysomir de ne pas trahir sa confiance. Il fallait trouver une formulation qui ne dévoilerait rien mais il était très difficile de parler d'un secret – ou au moins d'une confidence – sans rien n'en dire du tout. L'art du sous-entendu n'était pas un de ceux que la prêtresse maîtrisait le mieux, au contraire, et ses talents étaient à peu près aussi développés à ce sujet que ceux qui concernaient l'équitation. 

      -Monseigneur Ysomir doit beaucoup vous apprécier, pour avoir fait installer ici. 

      La douce voix d'Anastasie ne masquait pas tout à fait sa curiosité : elle en aurait été incapable. Cependant elle s'abstint d'ajouter le moindre mot, la moindre remarque. Ce n'était pas que l'envie lui manquait de tirer les choses au clair, mais elle avait trop de respect pour le baron pour se permettre d'allusions trop précises. Ce pourrait être faux, peut-être n'avait-il pas parlé d'Almarine, et elle s'en voudrait toute sa vie sans doute de laisser les secrets du baron aux mains de n'importe qui. Il était néanmoins évident, surtout pour quelqu'un qui était observateur, qu'Ana n'avait pas dit tout ce qu'elle savait. Dissimuler les choses n'était pas son fort du tout, même quand il ne s'agissait pas de mentir.


      Re: Rosmarin ─ Dim 7 Oct - 20:29
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        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        Une fois de plus, Almarine se laissa faire, de bonne grâce, quand la prêtresse inspecta la blessure et l'épongea délicatement. Elle s'était immobilisée sagement, et avait même esquissé un sourire paisible. Il demeurait rare qu'elle laissât quelqu'un prendre soin d'elle, mais il fallait bien parfois s'y plier, ce qui était étonnamment aisé face à l'humble douceur d'Anastasie. Elle commençait à comprendre, maintenant, pourquoi elle avait gagné si aisément la confiance du baron. On ne pouvait vraiment se défier d'elle, non plus qu'en méfier car elle respirait tant l'honnêteté et l'innocence que c'eut été comme de prendre en faute un chaton, ou quelqu'autre adorable créature de cette sorte. Bien sûr, ce ne pouvait être qu'artifices, mais il y avait chez elle trop de spontanéité et de franchise, à peine tempérée par une timidité qui l'entravait en toutes choses, pour que cela put sembler vrai très longtemps.

        - Oh, fit-elle en laissant échapper un sourire, c'était déjà le cas.

        Il n'y eut sans doute rien de plus sincère qui eut été dit jusque là. Il y avait dans l'expression de son visage une douceur soudaine, une réjouissance secrète qui ne disait pas son nom.

        De fait, la peintre sentit ses dernières réticences fondre comme neige au soleil : on ne pouvait décemment pas craindre la moindre duperie de cette demoiselle. Tout en buvant à petites gorgées, elle la vit se rasseoir au bout du lit, et observer le reste de la chambre avec curiosité.

        Il était évident que les fournitures de peinture attireraient son intérêt, surtout après la teneur de leur conversation, mais fatalement, elle ne pourrait plus manquer de voir qu'il y avait là d'autres effets qui n'avaient rien à voir avec cela. Ses affaires de voyage, par exemple, des effets personnels éparpillés ça et là, et plus flagrant encore, ses propres vêtements de la veille qu'une servante avait posés sur un coffre près du lit. Elle eut au moins le soulagement, contemplant les appartements, de constater que la domesticité du baron, quoique souvent reléguée hors des lieux, était assez consciencieuse pour ne pas laisser d'indices plus explicites, ou plus difficiles à expliquer en gardant un semblant de dignité.

        Le silence s'attarda, Almarine reposa la timbale près d'elle, et ferma les yeux, légèrement, quand la remarque fusa. Il était évident que la prêtresse avait cherché à mettre les formes les plus adéquates pour assouvir sa curiosité sans sembler indiscrète, non plus que de faire preuve de maladresse.

        - C'est le cas, oui. Il... M'apprécie.

        Elle eut un tout petit rire, baissa les paupières, puis, enfin, fixa Anastasie d'un regard où pointait une sorte de résignation très calme.

        - Je me demandais quand vous y feriez mention, dit-elle sans la moindre hostilité, avec un petit haussement d'épaules. Je suppose que cela ne pouvait pas rester caché très longtemps.

        Elle eut un autre sourire bref, et baissa la tête sur ses mains, ouvertes sur ses genoux croisés.

        - Je crains m'être trahie moi-même à plusieurs reprises. Mais vous avez la confiance d'Ysomir -et cette fois, elle ne prit point la peine d'y mettre les formes- et je suppose que c'est pour de bonnes raisons. Je me fie en son jugement sur ce point, et vous n'avez rien du genre de personnes dont je devrais me défier. Alors, à vous je veux bien le dire.

        Une pause, puis elle sourit, très doucement, parce que soudain, même si elle craignait de ne point pouvoir répondre très précisément aux questions qui viendraient immanquablement, elle se trouvait soulagée d'un poids. L'exprimer à voix haute, c'était rendre la chose vraie, et soudain, c'était si plaisant... Elle réalisait enfin, après les mois de doute et d'absence, à quel point cela était réel, à quel point cela pouvait tout changer. La joie enclose au fond de son coeur ne pouvait demeurer dissimulée plus longtemps, et quoique la pudeur et la réserve l'empêchassent encore de s'épancher sur le sujet, elle trouva un infini plaisir aux paroles qui vinrent ensuite.

        - Je ne saurais vous dire ce qu'il en est précisément, parce que la chose est bien trop neuve pour être dite autrement, mais il se trouve que l'affection que nous nous portons ne s'est pas révélée être seulement de l'amitié.


        Même ainsi, elle s'exprimait encore par périphrases, car le formuler plus clairement était au-dessus de ses forces. Ce qui ne fut par dit par le verbe le fut par le regard, toutefois, et il y avait là toute la simplicité de la chose, telle qu'elle était pour l'heure. Elle l'aimait, il n'y avait rien à dire de plus. C'était une évidence qui s'imposait dans toute sa force, et qui s'était déjà insinuée dans le ton, dans les mots, dans la tendresse du sourire qui l'évoquait, pour finir par éclore dans l'expression de son visage à cet instant. C'était étrangement grisant de pouvoir le montrer sans se cacher ; elle en éprouvait encore de la crainte, parce qu'elle savait combien ces choses sont fragiles, et que les sentiments peuvent aisément être retournés pour servir d'armes, mais face à la petite prêtresse, rien de cela ne semblait pouvoir advenir.

        - Vous êtes la première à avoir cette confidence, ma mère, dit-elle ensuite, avec un rien d'amusement. Hors Benvenuto, bien sûr, mais à lui je n'ai rien besoin de dire qu'il n'ait déjà deviné. D'autres le savent peut-être, car je sais Ysomir peut enclin à dissimuler ce genre de choses, mais vous fûtes la première à l'entendre de ma bouche.

        Sans doute qu'Anastasie ne mesurait pas le gage de confiance qui venait de lui être fait, ce saut dans le vide qu'Almarine avait accompli sans tout à fait en prendre pleinement conscience. Sans doute ne pouvait-elle mesurer le chemin parcouru, et tout ce qu'il avait fallu de douceur pour infléchir son caractère inflexible, émousser la dureté de son cœur pour la pousser à s'ouvrir de la sorte et enfin, à sa façon, faire preuve d'un peu de spontanéité. Elle passa une main dans ses cheveux, courba le chef, et rit très doucement, comme l'on s'étonne de se constater capable d'une chose impensable autrefois.

        - Je n'avais jamais imaginé que ce serait aussi plaisant à avouer, toutefois.


        Re: Rosmarin ─ Lun 8 Oct - 17:15
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        Almarine ne montra pas de signe d'agacement. Elle rit un peu et haussa les épaules, au point qu'Anastasie avait presque l'air plus mal à l'aise qu'elle. La peintre ne semblait pas même surprise, et disait s'être attendue à ce genre de remarque sans savoir quand elle surviendrait exactement. La prêtresse avait une réponse, bien sûr, mais elle n'en était pas bien fière. 

        -A vrai dire, je n'aurais pas dû mentionner ce genre de choses tout court. Il n'est pas bon de se montrer si curieuse.


        Anastasie n'alla pas jusqu'à demander qu'on l'excuse même si ce n'était pas l'envie qui lui manquait, comme à chaque fois qu'elle devait reconnaître avoir fait autre chose que ce qu'elle aurait dû. Seulement il valait mieux qu'elle se taise, parce que son interlocutrice avait l'air décidée à expliquer certaines choses qu'Ana avait envie d'apprendre. Il serait bien maladroit de couper une explication qu'elle avait elle-même réclamée, même si elle n'avait dans le fond posé aucune question. 

        Elle joignit les mains et son air doux se posa doucement sur Almarine, prenant soin de ne pas se montrer trop insistante non plus. Elle avait craint de la gêner mais ce qu'elle voyait sur le visage de la dame était bien différent de ce qu'elle s'était attendu à y trouver.  Il y avait une sorte de joie discrète qui naissait sur ses traits, avec un regard où brillait largement un petit quelque chose d'aussi intense que sincère. La clerc sourit. Qu'il était agréable d'entendre ce genre de nouvelles ! Quelqu'un qui se trouvait aimer quelqu'un d'autre, quoi de plus joyeux ? Quand on avait entendu les mêmes mots que ceux qu'Anastasie avait entendus de la bouche du baron, il n'y avait pas à douter qu'un lien très vrai unissait ses deux là, et elle se trouvait très honorée de rencontrer enfin la fameuse dame qui semblait si essentielle au seigneur des lieux. 

        Vous êtes la première à avoir cette confidence, ma mère. Hors Benvenuto, bien sûr, mais à lui je n'ai rien besoin de dire qu'il n'ait déjà deviné. D'autres le savent peut-être, car je sais Ysomir peut enclin à dissimuler ce genre de choses, mais vous fûtes la première à l'entendre de ma bouche. 

        Cette révélation ne manqua pas de toucher Anastasie, dont les joues se teintèrent de rouge comme cela arrivait très souvent. Elles se connaissaient bien peu, et la remarque de la prêtresse aurait peut-être pu mener à tout autre chose qu'à une confession. Il était évident que la prêtresse était curieuse et avait une idée derrière la tête quand elle l'avait faite, sans doute, ça ne voulait pas dire qu'on était obligé de lui raconter toute la vérité à ce sujet. Elle n'imagina pas un instant qu'on lui mente, en tout cas, et se contenta d'être émue de la confiance qu'on pouvait lui manifester si vite. Certes, elle avait celle du baron et c'était un grand gage, mais elle ne s'était pas attendu à ce que ce soit si inspirant pour d'autres. 

        -Je suis touchée d'avoir reçu cette confidence, sachez cependant que Monseigneur a peut-être été plus discret que ce vous croyez, si vous voulez mon avis,
        commença Anastasie. Après tout, il lui avait bien parlé de la demoiselle mais sans jamais donner son nom -même s'il fallait avouer que la prêtresse ne lui avait pas demandé de précisions non plus. Mais étant donné les circonstances de leur discussion, il avait eu l'air de lui faire une confession en lui parlant de cela, et il y avait fort à parier que la chose n'avait donc pas été ébruitée outre-mesure. 

        - Je n'avais jamais imaginé que ce serait aussi plaisant à avouer, toutefois.

        Le rire de la peintre fit croître le sourire de la prêtresse encore un peu. C'était en effet un doux aveu à faire que celui là, et il était infiniment plus facile à recevoir que beaucoup d'autres également. La discussion était bien plus sympathique que celles qui faisaient le quotidien d'une prêtresse de Tamas. 

        -Je suis ravie pour vous deux, puissent les Trois bénir de si beaux sentiments, et les faire perdurer et grandir. Vous pouvez compter sur ma discrétion, en tout cas, il n'est pas dans mes habitudes de m'étendre sur ce qu'on me confie.


        Almarine n'avait pas eu l'air de douter de son honnêteté mais Ana préférait dire les choses clairement tout de même. Elle était véritablement heureuse, bien que ces sentiments soient encore jeunes, de savoir qu'ils tenaient autant l'un à l'autre. La joie de cette nouvelle la touchait sincèrement, et elle ne songea même pas un instant à sa propre solitude ici, en Valacar. Cela lui donnait sans doute un air plus rayonnant et enjoué, qu'on ne pouvait peut-être pas s'attendre à trouver chez une demoiselle qui n'avait pas manqué de se montrer très timide jusque là.

        - Voilà des nouvelles comme on aimerait en entendre plus souvent,
        ajouta-t-elle d'un air toujours aussi joyeux.


        Re: Rosmarin ─ Mar 9 Oct - 15:57
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          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Almarine secoua la tête et ramena ses genoux contre elle. On la sentait céder, un tout petit peu, cesser de vouloir à tout prix conserver les apparences et se laisser aller enfin à plus de franchise.

          - Je ne vous en veux pas, ma mère, je dois bien admettre qu'il y avait là par trop d'indices étranges pour que vous ne soyez amenée à vous interroger sur certaines choses.


          La voix était douce, soudain, comme libérée d'une tension qui ne se laissait percevoir qu'une fois qu'elle avait disparu. Après tout, Anastasie l'avait vu en fâcheux état, et elle ne pouvait maintenir les apparences très longtemps. Cela serait venu tôt ou tard, alors autant que cela fut venu d'elle-même, et non par hasard.

          - Et puis, oui, c'est une chose plaisante à dire et à annoncer, et les dieux savent que cela se fit rare, ces derniers temps,
          reprit-elle en souriant. C'est une réjouissance qui ne m'est jamais arrivée auparavant et je n'imaginais que cela fut si aimable à partager. Je devine que vous avez de l'amitié pour lui, à voir à quel point cela vous réjouit.

          De nouveau, elle glissa ses longs doigts grêles dans ses cheveux, et elle qui avait eu le regard si direct et si inquisiteur auparavant laissait ses yeux bleus se perdre dans les replis des draps autour d'elle, sans voir vraiment ce qui se trouvait là. Elle se rappelait à présent la raison pour laquelle elle était ici, comme si elle prenait enfin le temps d'y réfléchir, le temps de se rendre compte de ce qui était en train d'arriver : c'était grisant, un peu, et aussi inquiétant que de prendre un nouveau départ, de voir la course de son existence s'infléchir vers une direction inattendue et incertaine.

          Soudain, elle se rendit compte qu'elle éprouvait plus qu'escompté le besoin d'en parler. Tout était si flou, encore... Mais à mesure qu'elle réalisait cette pensée, une autre lui revint, et elle releva le nez sur la prêtresse, tordant une mèche de cheveux échappée de son chignon.

          - Vous avez l'air de bien connaître Ysomir, reprit-elle, le ton curieux plus que suspicieux.

          De nouveau, ses yeux bleus accrochèrent le regard de la jeune femme. Elle n'était pas douée pour mentir autrement que par omission, elle le sentait bien, mais le peu qu'elle avait dit laissait entendre autre chose.

          - Je sais que vous n'êtes pas de nature à délivrer ses secrets, comme vous l'avez si bien dit. Mais j'ai le sentiment que vous en savez bien plus que vous ne me le montrez.


          Elle resta silencieuse un instant, pesant le pour et le contre. Le baron n'était pas de nature à se livrer aussi aisément que les premières impressions le laissaient entrevoir : il ne montrait jamais que ce qu'il souhaitait porter à la connaissance des autres, conservant par-devers lui tout le reste. Elle le lui avait bien assez fait remarquer, par ailleurs, mais peut-être que cela avait changé, aussi, durant son absence. Elle prit alors conscience que bien des choses s'étaient passées pendant l'an passé loin l'un de l'autre, bien plus qu'il n'en avait lui-même avoué, et que ce qu'elle avait pu saisir.

          Finalement, elle détourna le regard.

          - Je ne vous en demanderai rien si vous ne pensez qu'il soit bon de me le dire. Mais cela me rend curieuse, néanmoins.

          Elle sourit, tout doucement.

          - Peut-être suis en train de me fourvoyer à son sujet. Ce ne serait pas la première fois, je l'avoue.

          Une pause, puis elle reprit :

          - Je crois qu'il parviendra toujours à me surprendre.


          Re: Rosmarin ─ Mer 10 Oct - 11:14
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          -Oh ce n'est pas vraiment un secret, j'ai beaucoup de sympathie pour monseigneur Ysomir. C'est un homme bienveillant et je suis heureuse de le savoir bien entouré.


          Almarine avait vu juste en sentant l'amitié qui liait Ysomir et Anastasie, mais cela ne changeait de toute façon pas grand chose à la joie de la prêtresse. Elle ne haïssait assez personne pour ne pas lui souhaiter de trouver sur sa route quelqu'un qui accepte de traverser la vie à ses côtés. Savoir que cette fois quelqu'un qu'elle appréciait avait trouvé une autre âme pour l'accompagner ne pouvait que la rendre heureuse, que ce soit un ami, une connaissance ou quelqu'un d'autre qui ne s'était pas attiré son courroux. Cette dernière catégorie était de toute façon plutôt vide. 
          Ana souriait toujours, quand la voix de la peintre se fit à nouveau entendre. Elle la vit tortiller une mèche de ses cheveux, tout comme il lui arrivait de le faire assez souvent, et ce léger point commun ne fit qu'accroître la sympathie qu'Almarine lui inspirait également. 

          Vous avez l'air de bien connaître Ysomir.

          Il aurait été difficile de ne pas sentir toute la curiosité que pouvait contenir cette simple phrase, même pour Anastasie. C'était un peu comme la remarque qu'elle avait faite et qui avait poussé la peintre à faire sa confession : on ne demandait rien mais on montrait son intérêt en espérant obtenir une réponse. Ana se demandait bien ce qu'Almarine aurait souhaité apprendre. Elle vit le regard de la demoiselle se poser sur elle, ce qui n'eut pour effet que de la faire rougir et détourner les yeux. Le sol de la pièce n'avait pourtant rien de bien particulier. La prêtresse ne savait tout simplement pas quelle réponse était attendue, et n'osait donc pas prononcer le moindre mot avant d'avoir éclairci ce mystère. 

          - Je sais que vous n'êtes pas de nature à délivrer ses secrets, comme vous l'avez si bien dit. Mais j'ai le sentiment que vous en savez bien plus que vous ne me le montrez. 

          Encore une fois, Almarine avait raison. Anastasie savait un certain nombre de choses -ou un nombre certain de choses – au sujet du baron, et elle n'avait pas l'intention de s'en vanter ni même de les confier à quelqu'un. Après tout, ce n'était pas parce qu'Ysomir avait accepté de lui parler de certaines choses, ou de lui montrer certaines choses, qu'il tenait à ce que d'autres soient au courant, fussent-il aussi proches de lui qu'Almarine disait l'être. Ana se demanda un moment si la demoiselle avait vu ou entendu l'une des crises nocturnes du baron. 

          -Monseigneur et moi-même commençons à bien nous connaître, j'imagine, après tout cela fait maintenant quelques temps que j'ai rejoint Aquila. Mais je ne suis de toute façon pas sûre d'avoir quoi que ce soit à vous apprendre que vous ne sachiez déjà, et la nature de votre relation fait sans doute que vous connaissez monseigneur Ysomir bien mieux que je ne le connaîtrai jamais. 

          Il y eut un silence alors, Almarine détourna les yeux. Anastasie n'était toujours pas certaine de savoir ce qui pourrait bien intéresser la demoiselle, en vérité, et la conversation la rendait légèrement perplexe. Qu'aurait-elle à apprendre à quelqu'un qui disait être si proche d'Ysomir ? Elle ne voyait pas trop. Certes, on avait parfois tendance à confier des choses très intimes aux prêtres, elle était bien placée pour le savoir. Mais Almarine était également bien placée pour savoir que les prêtres ne les dévoileraient pas comme si de rien n'était. 

          - Je ne vous en demanderai rien si vous ne pensez qu'il soit bon de me le dire. Mais cela me rend curieuse, néanmoins. Peut-être suis en train de me fourvoyer à son sujet. Ce ne serait pas la première fois, je l'avoue.
          Une légère pause, un instant de réflexion peut-être, prit place. Je crois qu'il parviendra toujours à me surprendre.

          Ana ne s'empêcha pas de rire. Elle ne pouvait qu'être d'accord avec cette dernière affirmation : le baron était un homme pour le moins surprenant. Il lui avait drôlement changé de l'austérité terresanguine à laquelle elle était si habituée. Il avait fallu un certain temps d'adaptation, et elle n'était pas certaine de s'être réellement faite déjà à tous les changements qui avaient eu lieu. 

          Il est vrai, je crois qu'il surprendra toujours tout le monde. En vérité, je n'ai aucune idée de ce que vous cherchez à savoir, et je suis donc bien en peine de savoir si je devrais vous dire quoi que ce soit ou non,
          la prêtresse présentait les choses avec un peu d'humour, mais il aurait été difficile de ne pas remarquer cela commençait à la mettre un peu mal à l'aise. Alors elle se tut, laissa planer le silence un instant et... Elle crut soudainement avoir une idée. Oh, vous aimeriez savoir s'il m'a parlé de vous, c'est ça ?

          Comme Ana avait annoncé qu'il s'était peut-être montré plus discret que ce qu'elle avait cru, c'était peut-être cette question à laquelle Almarine souhaitait une réponse ? Elle ne voyait rien d'autre, en tout cas, et tentait simplement de se mettre à la place de la peintre. Bon, elle n'était pas dans la même situation qu'elle et ne l'avait encore jamais connue : il aurait fallu pour cela que quelqu'un éprouve des sentiments envers elle et ce n'était encore jamais arrivé, du moins pas à sa connaissance. Mais elle était sûrement assez curieuse pour parvenir à mettre le doigt sur ce qui pouvait inquiéter -ou intriguer- Almarine.


          Re: Rosmarin ─ Jeu 11 Oct - 13:36
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            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            Almarine sourit, non sans un brin de tendresse amusée, quand la prêtresse avoua sans détour son affection pour le baron. Il lui était plaisant de constater que malgré la solitude qu'il lui avait avouée autrefois, il était parvenu à bien s'entourer.

            - J'en suis heureuse, répondit-elle le plus sincèrement du monde. Il me plaît de vous savoir tous deux en bonne amitié, c'est une chose bien précieuse, aussi bien pour lui que pour vous, j'en gage.

            Finalement, elle n'avait pas été beaucoup plus habile qu'Anastasie, quand bien même se flattait-elle d'une certaine finesse d'esprit. Elle n'avait pas vraiment pu réfréner sa curiosité, après tout, et quoi de plus légitime ? Non qu'Ysomir eut pu donner matière à douter de ses paroles ou de la moindre de ses promesses, mais elle n'avait jamais eu le loisir, jusque-là, de discuter de cela avec quelqu'un qui le connaissait aussi bien.

            Lorsqu'Anastasie formula de vive voix la question qui s'était embusquée dans la remarque anodine de la peintre, elle eut un tout petit sourire, un brin gêné, mais comme il n'était guère dans la nature d'Almarine de se dérober face à ses propres interrogations, elle regarda la jeune femme droit dans les yeux quand elle admit :

            - C'est idiot, je le confesse, mais... oui, je crois.

            Elle était calme, de nouveau, malgré la rougeur qui lui était montée aux joues.

            Ses bras grêles s'étaient serrés autour de ses genoux où elle avait posé sa tête, observant sa vis-à-vis de ses profonds yeux bleus. Il y avait eu tant de doutes, durant l'année écoulée. Loin de tout ceci, dans le cœur de cet hiver infernal qui n'avait pas semblé prendre fin, que l'été avait semblé ailleurs, comme un rêve, une parenthèse dans la quiétude estivale... Il s'était passé tant de choses, pour lui, pour elle, tout aurait pu si aisément s'achever dans le vide.

            - N'en dites rien si vous ne le souhaitez pas. Je sais que les confidences que l'on fait aux prêtres se doivent de rester secrètes et il serait fort déshonnête de ma part que de vous demander cela.

            Ses paupières s'abaissèrent un peu, quand elle reprit d'un ton plus lointain :

            - C'est que tout n'alla pas de soi, depuis que nous nous sommes rencontrés. Nous avons été séparés tout l'an, et certaines choses sont allées très vites, d'autres bien trop lentement. Je n'ai guère eu le loisir d'en discourir autant que j'en aurais eu besoin, car il n'est guère dans ma nature de m'épancher sur le sujet, et je n'eus pas d'oreille attentive, hors celle de mon Benvenuto.


            Re: Rosmarin ─ Ven 12 Oct - 15:53
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            Il n'était pas très difficile de voir qu'Almarine était un peu gênée qu'Anastasie ait dit tout haut ce qu'elle pensait avoir compris. Bien évidemment la prêtresse regretta presque aussitôt son manque de délicatesse, mais elle n'y pouvait pas grand chose : elle était parfois maladroite et préférait souvent s'assurer qu'elle n'allait pas dire n'importe quoi. Voilà qui lui faisait parfois poser des questions dont la réponse pouvait paraître évidente. Ou des questions auxquelles il aurait mieux valu répondre sans les dégager explicitement. Almarine était gênée d'une manière bien différente de celle d'Ana, ce qui tira un léger sourire à la prêtresse, qui ne pouvait que se montrer fort indulgente parce qu'elle comprenait tout à fait ce sentiment. 

            C'est idiot, je le confesse, mais... oui, je crois. 

            La peintre avait changé de position, posa sa tête sur ses genoux repliés, tandis qu'Anastasie ne faisait pas mine de bouger d'un millimètre. Bien sûr elle en mourait d'envie : la réflexion, l'ennui, l'angoisse, la gêne avaient toujours tendance à la faire remuer. Parfois elle joignait les mains et se triturait les doigts, parfois elle jouait avec ses cheveux, parfois c'était un bout de manche ou le mâla de Florimond qui subissaient son état. Mais elle se retenait avec beaucoup d'application de se laisser aller à ce genre de choses, craignant de faire mauvaise impression. Elle écouta avec au moins autant d'attention la suite des propos qui lui furent adressés, et ne tarda pas à répondre cette fois. C'était plus simple, tout de même, quand on avait une idée de ce qu'on pouvait bien attendre d'elle. 

            -Ne vous en faîtes pas, si je ne souhaitais pas parler je ne vous dirais rien,
            commença-t-elle pour éviter qu'elle ne se sente trop mal à l'aise de demander quelque chose à la prêtresse qu'elle était. Je ne suis pas très au fait de ce qui se dit, car je ne prête pas beaucoup d'attention aux bruits qui courent, annonça Anastasie. Je sais néanmoins qu'on y dit certaines choses sur monseigneur et vous, ou du moins je crois le comprendre après votre confidence, parce que je n'y avais jamais entendu de nom. Je vous avoue néanmoins que je n'ai pas cherché de renseignement particulier... Je n'ai pas entendu non plus que monseigneur ait fait quoi que ce soit pour faire taire les bruits ou les démentir, ni pour les alimenter. Elle fit une légère pause, se décidant finalement à poursuivre. Je pense que je peux bien vous le dire sans qu'il ne m'en tienne rigueur : monseigneur m'a effectivement parlé de vous, mais je ne pense pas pouvoir vous dire quoi que ce soit de plus, si ce n'est qu'il ne vous a définitivement pas oubliée, et que vous ne devriez pas vous en faire à ce sujet. 

            Il pouvait être difficile de croire ce qu'Anastasie disait : si le baron lui avait effectivement parlé d'Almarine, elle n'aurait pas dû avoir besoin d'en apprendre plus de la bouche de celle-ci pour recoller tous les morceaux. Mais elle ne mentait pas, et le baron n'avait fait que lui parler d'une femme sans donner de précisions quant à son identité, mais en parlant plutôt de l'importance de sa présence. Ana avait promis de prier pour leur réunion, sans même savoir de qui il s'agissait. Elle l'avait fait, et Almarine se trouvait là. Cette pensée la fit sourire. 

            -Je comprends que vous vous interrogiez, c'est même plutôt normal si vous voulez mon avis, du moins à ce que j'en sais
            – c'est-à-dire pas grand chose, quand on connaissait la vie sentimentale de la prêtresse, dont l'événement le plus notable était sans aucun doute d'avoir reçu un bouquet de fleur un an auparavant, de la part d'un homme qui était mort aux dernières nouvelles qu'elle avait eues de lui. Si vous souhaitez une oreille attentive, et discrète, je suis là, et c'est toujours un plaisir pour moi que de discuter avec ceux qui en éprouvent l'envie, peu importe le sujet. 

            Enfin, tant qu'il ne s'agissait pas de parler d'elle. Anastasie n'appréciait pas trop de raconter sa vie, surtout quand ce n'était pas à un de ses rares et proches amis, comme Florimond. Mais il y avait fort peu de chance qu'Almarine se soucie de quoi que ce soit la concernant, et la prêtresse continua à sourire tranquillement.


            Re: Rosmarin ─ Sam 20 Oct - 11:18
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              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              Anastasie avait bien peu, pour répondre à la question à demi assumée de la peintre, mais étrangement, sans qu'elle s'y attendre vraiment, cela suffisait. Ce tout petit bout de mot, ce tout petit fragment de confidence avouée sans qu'un nom ne lui ait échappé, cela suffisait. Elle ne savait plus très bien pourquoi elle avait voulu savoir cela : un écho extérieur à ses doutes, pour ancrer les promesses de verbe et de papier dans le réel, dans ce qui était l'extérieur de leur minuscule monde, une autre voix pour lui dire qu'il avait pensé à elle, pendant tout ce temps.

              Ce ne fut pas une inquiétude qui s'apaisa, ce fut bien plus ténu. Cela la fit sourire, de savoir qu'Ysomir avait pu évoquer sa présence auprès de quelqu'un, sans toutefois prononcer de nom.

              Almarine avait croisé ses bras sur ses genoux ramenés contre elle, et y reposa sa tête, observant au loin la mer qui battait les rivages en contrebas. Elle s'était détournée de la prêtresse, et ses yeux bleutés cherchaient la teinte jumelle de l'océan noyé de lumière dans ses lointains.

              - Merci, dit-elle enfin, après un moment de silence. Je ne vous en demanderai point plus à ce sujet, rassurez-vous, non plus que ce qui fut dit de moi. Ce serait indigne de ma part, je le crois.

              Elle sourit, encore, tout doucement. Il y avait encore du chemin à faire, avant d'y arriver, mais peut-être arriverait-elle à lui parler, à elle aussi : peut-être que la petite prêtresse serait de bon conseil pour toutes ces choses très obscures qu'elle gardait au fond de son âme, et qu'elle avait à peine dites autrefois à ceux qui lui avaient prêté l'oreille. Songeant à cela, elle se redressa pour poser de nouveau les yeux sur elle. Sans doute n'était-elle pas aussi jeune que sa frêle apparence le laissait supposer, et Almarine se demanda jusqu'à quel point pourrait-elle se livrer avant que la réprobation ne vienne assombrir le clair visage de la prêtresse.

              - Votre sollicitude est aimable, ma mère. Il se peut que je vienne à vous dans les jours prochains, il est vrai.

              Doucement, tout doucement, la solitude s'en allait. Autrefois sans doute, elle aurait refusé cela et se serait détournée de la main tendue par Anastasie, qui, elle n'en doutait pas, faisait là preuve de toute sincérité et toute bonté, parce que c'était aussi son devoir que de se montrer attentive à ses ouailles. A présent, eh bien, tout était un peu différent.

              - Je vous dois dire, en toute honnêteté, que je suis bien aise de vous voir, vous, comme prêtresse dans la citadelle. Il m'aurait été plus difficile de faire confidence comme je le fis tantôt à quelque clerc comme il y en a d'autres parmi vos confrères. Je crois comprendre à présent pourquoi vous avez toute la confiance d'Ysomir.

              Le sourire s'était adouci, encore, une faveur furtive accordée à la quiétude du lieu et du moment.


              Re: Rosmarin ─ Dim 21 Oct - 13:30
              avatar
              La porte des appartements du baron s’ouvrirent rapidement, puis la silhouette de celui ci fit son apparition. Il portait son armure en cuir ouvragée, et semblait revenir d’un combat au vu de son souffle relativement court et de ses cheveux décoiffés. Sous son bras droit, il tenait son heaume, qu’il posa sur la commode la plus proche. Il n’avait pas encore regardé en direction du lit ou Almarine et Anastasie se trouvait, et il ne s’attendait certainement pas à trouver la prêtresse en sa compagnie.

              “Me voilà, c’est bon. J’ai réglé toutes les affaires courantes, parlé à tous ceux qui me demandaient. J’ai fait mon entraînement et donné ses consigne à Aldana et aux autres chambellan, alors j’ai toute l’après-midi devant moi.”

              Visiblement il semblait s’adresser à la peintre alitée, mais il discutait tout en avançant vers les armoires renfermant ses vêtements, alors il n’avait toujours pas remarqué la présence d’Anastasie.

              “Je pense que je vais aller chercher en ville quelques plantes, celle que j’ai appris à utiliser sur le front pour me redonner un peu d’énergie. Je pense que cela te fera du bien..”

              Il semblait quelque peu inquiet, mais cela ne l'empêcha pas de dé-sangler son plastron puis ses spallières et de tout poser sur le fauteuil adjacent à sa penderie. Ôtant sa chemise, il en attrapa une propre, puis il enfila l’une de ses belles tenues. Celle d’un bleu profond, ornée de quelques coutures dorées assez fines et discrète pour que le tout reste assez simple. Il noua à nouveau sa ceinture autour du riche tissu, et y accrocha son fourreau pour l’instant vide. Sa main droite glissa dans ses cheveux, pour se recoiffer sommairement, puis il se tourna avec un doux sourire aux lèvres, tandis qu’il parlait tranquillement.

              “Comment vas-tu ? La matinée n’a pas été trop lon-....”

              Il se figea lorsqu’il remarqua enfin la présence d’Anastasie aux côtés de l’artiste alitée. Ses yeux noisettes s’ouvrirent un peu plus grand sur le coup de la surprise et il fut prit d’un bref et léger toussotement. Ce n’était pas vraiment de la gène, quoiqu’un peu, mais plus de la surprise.


              “Pardonnez moi mademoiselle Lunétoile.. je.. je n’avais pas remarqué votre présence.”

              Une main contre le bas de son dos et l’autre contre son cœur, il s’inclina légèrement, respectueux.
              Re: Rosmarin ─ Dim 21 Oct - 19:59
              avatar
              A voir la mine sévère et presque froide d'Almarine quelques instants plus tôt, Anastasie n'aurait pas pensé recevoir ce genre de réponse. Elle n'aurait pas imaginé non plus recevoir de confidence de sa part si vite, mais visiblement elle avait mal évalué la situation. La prêtresse serait heureuse de pouvoir discuter à nouveau avec la peintre : l'artiste semblait avoir beaucoup de choses très intéressantes à dire sur l'art sous toutes ses formes et elle serait bien curieuse d'en apprendre davantage, ou même simple d'avoir elle aussi quelqu'un à qui parler. Enfin, à qui parler... Anastasie serait bien plus du genre à se taire et écouter avec joie ce qu'on pouvait lui adresser, comme elle le faisait la plupart du temps. Elle n'aimait pas ennuyer les autres avec ses idées ou ses problèmes, et quand on sortait de ses quelques domaines de prédilection il était rare qu'elle ose parler sans qu'on le lui demande expressément.

              Mais ce que la peintre dit ensuite fut sans doute le plus beau compliment qu'on puisse faire à Anastasie. La prêtresse en fut tout à fait surprise autant que perturbée. Cela dut se voir tout de suite, parce qu'elle n'était pas très habile pour dissimuler ses émotions : son cœur manqua un battement, elle devint bien plus rouge, baissa la tête, sembla se ratatiner sur elle-même entre ses frêles épaules. Il y eut un moment de silence, une pause nécessaire. Les quelques mots d'Almarine repassèrent dans l'esprit d'Ana qui n'osa pas demander si elle avait correctement compris, bien qu'elle en ait très envie. Alors, tentant de se persuader qu'elle ne faisait pas erreur, elle les répéta silencieusement dans sa tête pour les y graver.

              -Je... euh... C'est... Merci beaucoup... Je suis émue d'apprendre cela
              , finit-elle par articuler, tandis qu'un sourire des plus larges prenait place en même temps qu'un éclat de gratitude sincère dans son regard.

              Heureusement, le bruit de la porte qui s'ouvrait lui permit de ne rien avoir à ajouter, et détourna agréablement la conversation. Le baron entra sans faire de cérémonies et sans même jeter un regard en direction des deux jeunes femmes. Ana l'observa en silence, n'osant l'interrompre pour le saluer, mais s'étant tout de suite levée en signe de respect. Voyant qu'il ouvrait la fenêtre et ne sachant jusqu'où exactement allait son intimité avec Almarine, Anastasie détourna les yeux en le voyant ouvrir son armoire. Elle jeta un regard fort gêné à sa patiente, ainsi qu'un petit sourire mal à l'aise qui se voulait un peu complice. Elle tenta bien de manifester sa présence par un raclement de gorge mais Ysomir ne sembla pas l'entendre, ou alors ne pas comprendre qu'il ne venait pas de sa dame. Enfin, quand il s'interrompit elle lui lança un regard timide. Anastasie avait bien conscience de déranger à présent, mais elle n'avait pas osé le faire remarquer jusque là.

              -Monseigneur
              , dit-elle doucement en s'inclinant à son tour en sa direction. Cela arrive plus souvent qu'on ne pourrait le croire, ce n'est rien.

              Anastasie faisait partie de cette catégorie de personnes dont il était aisé d'oublier parfois jusqu'à l'existence. Tout le monde ou presque ne la voyait que comme une prêtresse, un individu interchangeable dont le seul intérêt serait de continuer à servir les Trois. Elle ou une autre, voilà qui ne changeait rien de ce qui devait être fait. Pire que cela, elle était fort discrète – du moins quand elle ne faisait rien tomber ou ne chutait pas elle-même. Il arrivait régulièrement qu'on oublie sa présence ou qu'on ne la remarque pas, et il était même arrivé une fois qu'on commence râler comme si elle s'en était allée, simplement parce qu'on ne l'avait plus entendu depuis un moment et avait imaginé qu'elle avait effectivement quitté les lieux. Il y avait peu de chance pour que le baron se montre si peu aimable.

              - Vous souhaitez peut-être que je vous laisse ?
              Proposa-t-elle. Elle ne savait pas quoi faire exactement, et préférait comme souvent poser directement la question pour éviter de déranger qui que ce soit sans le faire exprès.


              Re: Rosmarin ─ Jeu 25 Oct - 20:12
              avatar
                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                Un long sourire aimable était venu adoucir les traits d'Almarine, voyant la confusion dans laquelle ses paroles plongeaient la prêtresse. En voilà une qui n'était certes pas accoutumée à recevoir des compliments, et cette agitation soudaine qui rougissait ses joues et la faisait se recroqueviller dans son coin l'amusait un peu, ce qui n'était peut-être pas très charitable, mais enfin. Il n'y avait aucune arrogance, chez elle, et sans doute cela participait-il à la rendre si peu menaçante aux yeux de la peintre trop accoutumée à fréquenter les egos reluisants de ses collègues artistes et de ses nobles mécènes. C'était un agréable changement, d'une certaine façon, et comment ne pouvait-on pas s'attendrir devant elle ? Nulle surprise à ce qu'Ysomir se soit entiché de cette petite demoiselle si sage.

                Elles n'eurent le temps d'en dire plus, car la porte s'ouvrit, et instinctivement, Almarine se redressa comme un chat à l'affût, mais se détendit tout aussitôt en voyant qu'il s'agissait du baron. Ce ne fut pas le cas d'Anastasie, qui bondit sur ses pieds comme si elle était montée sur ressorts et une fois de plus, Almarine se retint de sourire devant la gêne manifeste que l'irruption cavalière du maître des lieux provoquait chez la prêtresse. De toute évidence, elle ne s'était pas encore tout à fait accoutumée à sa façon bien à lui de bousculer les convenances et d'aller et venir sans trop se soucier de ce qui se trouvait autour de lui, quand il avait une idée en tête.

                Un instant, elle se trouva tout à fait soulagée d'avoir eu le temps d'avouer à Anastasie la nature de leur relation, sans quoi son arrivée eut été autrement plus embarrassante, à n'en pas douter. Elle demeura silencieuse, se retenant de rire, et entendit plusieurs fois la prêtresse se racler ostensiblement la gorge pour tenter d'attirer l'attention d'Ysomir, sans le moindre succès. Les yeux de la peintre allèrent de l'un à l'autre, non sans s'attarder sans la moindre vergogne sur le dos dévêtu du baron quand il changea de linge -il n'était certes pas dans sa nature si observatrice de manquer ce genre de spectacles- et ce fut la figure surprise de ce dernier qui eut raison de sa maîtrise d'elle-même et libéra son hilarité contenue.

                Le rire d'Almarine s'éleva comme une trille mélodieuse dans la clarté de la chambre baignée par la brise marine ; elle se tut dans un toussotement, dissimulant son sourire derrière sa main, puis se mordit furieusement les lèvres pour retrouver un semblant de sérieux.

                - Je me demandais quand tu allais réaliser, dit-elle, jetant un bref regard à Anastasie.

                Elle avait eu un instant d'hésitation, et puis, avait cette fois abandonné les formes convenues. Elle savait, alors, à quoi bon feindre ?

                - Je vais bien, Ysomir, reprit-elle d'un ton plus doux. Comme le dit mère Anastasie, il n'y a rien de grave, et cela se produit fréquemment par cause de la chaleur. J'avais envoyé Benvenuto chercher après toi pour te le dire, mais il faut croire que tu ne pouvais le croire que de tes yeux.

                Ses yeux à elle brillèrent d'un éclat de malice et elle déplia ses jambes avec précautions pour s'étirer, avant de se rasseoir en tailleur comme elle le faisait souvent. On frappa quelques coups prudents à la porte qui s'entrouvrit, puis Benvenuto entra à son tour avec du vin et quelques victuailles. Il s'immobilisa un instant sur le seuil, et sa vieille figure burinée se fendit d'un sourire amusé.

                - Eh bien, fallait-il toute cette compagnie et le prompt renfort de monseigneur pour parvenir à contraindre ma dame à prendre du repos ?

                Il déposa promptement son chargement sur un plateau et, d'autorité, remplit un verre qu'il tendit à sa maîtresse avant d'en servir deux autres.

                - J'espère qu'elle ne vous a point fait trop de misères, ma mère, reprit le vieux soldat en courbant l'échine devant la prêtresse.

                - Restez donc un peu, proposa la peintre, non sans consulter Ysomir au préalable, d'un bref regard. Je ne voudrais abuser de votre temps, mais puisqu'il me faut garder le lit jusqu'à ce que mes vigilants gardiens en aient décidé autrement, il me faut bien un peu de compagnie.


                Re: Rosmarin ─
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